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À Ajaccio, les représentants du monde agricole corse tirent la sonnette d’alarme


le Mardi 30 Janvier 2024 à 17:05

« L’agriculture corse va très mal ». C’est le mot d’ordre de la nouvelle journée de mobilisation qui a rassemblé près de 200 agriculteurs insulaires, ce mardi à Ajaccio. Au terme d’une opération escargot organisée à l’entrée de la ville, un cortège composé plusieurs dizaines de tracteurs et autres véhicules a remonté le cours Napoléon direction la préfecture, où une délégation a été reçue afin d’exprimer les attentes de la filière



Comme partout en Europe, la grogne des agriculteurs ne fait que se renforcer en Corse. En témoigne l’importante mobilisation qui, chose rare, a rassemblé l’ensemble des organisations agricoles insulaires, ce mardi matin à Ajaccio. Après une action organisée sur la région bastiaise en fin de semaine dernière, près de 200 agriculteurs représentants les syndicats Via Campagnola, Mossa Paisana, FNSEA, FDSEA 2A, la Coordination rurale de Corse et Jeunes Agriculteurs de Corse-du-Sud se sont en effet donné rendez-vous aux alentours de 10 heures au rond-point de Socordis, dans le but de constituer un cortège composé de plusieurs dizaines de tracteurs et véhicules, afin de lancer une opération escargot jusqu’au centre-ville. De quoi causer de fortes perturbations pour les automobilistes qui tentaient de rejoindre la cité impériale. Sur les coups de midi, le cortège a ensuite entamé la montée du cours Napoléon, destination la préfecture de région, où une délégation a été reçue pour exprimer les attentes de la filière.

"On ne sait pas où on va"

« C’est la plus grosse mobilisation qui ait été faite jusqu’à présent sur l’île. Le mouvement s’amplifie », observe Joseph Colombani, président de la chambre d’agriculture et de la FDSEA de Haute-Corse, notant que « les différences qui peuvent exister entre les syndicats s’effacent lorsque l’on parle de sauver l’agriculture corse ». Les agriculteurs insulaires sont en effet loin d’avoir été rassurés par les dernières annonces du Gouvernement. « Au plan national, l’ensemble des représentations syndicales ont appelé à continuer la mobilisation et nous, en plus de cela, nous voulons essayer d’ouvrir un discours pour l’agriculture corse qui va vraiment très mal, car les spécificités de l’île font qu’il y a des difficultés supplémentaires », souligne Pierre-Toussaint Poli, éleveur à Letia et trésorier de Via Campagnola. 
 
Francesca Maria Filippi, représentante des Jeunes Agriculteurs de Corse-du-Sud, note pour sa part que « le fait de voir tous les syndicats réunis montre que nous sommes dans une détresse absolue et que nous avons vraiment besoin d’être entendus ». « Nous attendons déjà que l’on reconnaisse ce qu’est le travail d’un agriculteur, d’avoir une rémunération qui soit correcte, afin que l’on puisse s’en sortir et pouvoir gagner quelque chose tous les mois. Nous voulons aussi arrêter de subir des contrôles excessifs, être entendus quand on demande de simplifier nos démarches administratives qui sont beaucoup trop compliquées, et surtout que les matières premières cessent d’augmenter alors qu’à côté de cela nous produisons comme nous pouvons sans augmenter nos prix », déroule-t-elle. La jeune femme, en cours d’installation sur une exploitation agricole mixant le maraîchage et l’élevage bovin, s’inquiète d’ailleurs pour l’avenir : « C’est assez angoissant, car on ne sait pas où on va. C’est un métier qui nous passionne, mais il faut avoir un mental costaud pour continuer ». 

"L’agriculture corse a déjà commencé à disparaitre"

Dans ce droit fil Paul Piazza, vice-président de Mossa Paisana, pointe plusieurs problématiques inhérentes à l’agriculture insulaire. « Quand nous souhaitons acheter du foin pour nos bêtes, les prix sont multipliés par quatre : une tonne de foin part de la Crau à 160 euros, elle arrive ici à 560 euros », déplore-t-il en ajoutant par ailleurs : « Il est aussi aberrant que les éleveurs corses à la période charnière des fêtes de fin d’année bradent leurs productions à 3e50 du kilo, et qu’à côté de cela on voit que les étals des supermarchés sont remplis d’agneaux anglais ou néo-zélandais. C’est une concurrence déloyale qui fait indirectement penser aux anciennes lois douanières ». « Aujourd’hui, nous attendons que notre métier soit porteur de richesses, qu’on puisse en vivre sans attendre la perfusion en subventions de l’Europe et qu’on puisse vendre nos produits décemment », martèle-t-il encore en soufflant : « L’agriculture corse a déjà commencé à disparaitre, notamment l’élevage ». Cet éleveur bovin à Zicavo, souligne ainsi l’importance de cette mobilisation. « Nous voulons faire entendre notre voix afin que du niveau régional, cela monte au niveau national puis fasse prendre conscience à Bruxelles que l’on a quand même une certaine typicité d’agriculture ici en Corse. Nous voulons notamment montrer que les vaches ce n’est pas forcément toujours en stabulation et que les cochons ce n’est pas forcément toujours en batterie ». « Aujourd’hui, quand on discute avec Paris, on voit que le modèle d’élevage en Corse n’est pas reconnu et n’est pas compris. Il faut supprimer cette strate. Nous sommes dans un processus d’autonomie et pour notre part nous soutenons fermement le fait que la Collectivité de Corse puisse avoir libre choix des orientations agricoles et donc le transfert de tous les moyens pour pouvoir le financer », appuie Pierre-Toussaint Poli de Via Campagnola. 
 

Profiter du processus de Beauvau pour faire reconnaitre les spécificités de l'agriculture corse

Afin de faire bouger les choses, les représentants du monde agricole insulaire souhaitent ainsi profiter du processus de Beauvau pour défendre les spécificités de leur filière. Dans cette optique, ils ont demandé à être reçus lors de la prochaine visite du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, sur l’île qui devrait se tenir début février. « Il est important de faire reconnaitre les spécificités de la Corse car nous avons vraiment un problème notamment au niveau du foncier et au niveau sanitaire. Nous avons lancé une consultation auprès des syndicats sur cinq thématiques : foncier et fiscalité, gouvernance, Politique Agricole Commune et mise en marché », indique Dominique Livrelli, président de l’Office de Développement Agricole et Rural de la Corse (Odarc), présent ce mardi matin pour témoigner du soutien de l’Exécutif au monde agricole insulaire. Ce jeudi, lors de la session de l’Assemblée de Corse, plusieurs questions relatives à l’agriculture corse sont à l’ordre du jour. L’Exécutif devrait en outre présenter une motion sur les spécificités de l’agriculture corse, avant de recevoir les représentants des syndicats vendredi. 
 
En attendant, ce mardi, ces derniers ont pu « prendre la température » du côté de la préfecture afin de jauger du positionnement de l’État par rapport à l’agriculture corse. Si peu de choses concrètes sont ressorties de cette rencontre, les agriculteurs ont pu obtenir des garanties du préfet pour corriger certaines lenteurs administratives leur portant préjudice, ainsi que sur la question de la remise aux normes des abattoirs.