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Vincent Carlotti : « Que chacun fasse le ménage chez lui en même temps qu’il réclame que ce soit fait en Corse ! »


Nicole Mari le Mardi 8 Octobre 2019 à 12:27

Stopper la dérive mafieuse en Corse et l’impunité qui l’entoure. C’est un combat que mène depuis plus de 30 ans, Vincent Carlotti, leader de la Gauche autonomiste, co-référent d’Anticor pour la Corse et initiateur avec Leo Battesti du Collectif anti-mafia. Il explique à Corse Net Infos ce qu’il attend des élus, de l’Assemblée de Corse et de l’Etat à qui il fait des propositions. Taclant les insuffisances des uns et des autres, il estime que la dérive mafieuse doit devenir un sujet politique central et suggère à chacun de balayer devant sa porte.




Vincent Carlotti, leader de la Gauche autonomiste, co-référent d’Anticor pour la Corse et initiateur avec Leo Battesti du Collectif anti-mafia.
Vincent Carlotti, leader de la Gauche autonomiste, co-référent d’Anticor pour la Corse et initiateur avec Leo Battesti du Collectif anti-mafia.
- Vous êtes l’un des initiateurs du collectif anti-mafia. Pourquoi n’étiez-vous pas présent lors de la conférence de presse ?
- Une obligation, à laquelle je ne pouvais me soustraire, m’a contraint à regagner le continent où je réside encore. Ce qui m’a effectivement empêché d’assister à la première conférence de presse du collectif. Cela ne m’interdit pas de m’associer à ses travaux, en attendant de regagner aussitôt que possible la Corse.
- Ce n’est pas la première fois que vous prenez l’initiative d’alerter la population et les autorités sur la dérive mafieuse qui affecte notre île. C’est un vieux et long combat ?
- En effet ! Déjà en juillet 1986, j’avais demandé et obtenu que l’ex-Conseil général de Haute-Corse, dont j’étais membre, se réunisse en session extraordinaire, les 21 et 22 octobre, pour examiner les conséquences de la puissante émergence du gang de la Brise de Mer. Le vœu, que j’avais déposé à cet effet, commençait par ces mots prémonitoires : « Cinquante personnes déterminées peuvent mettre notre île en coupe réglée... ». Quelques années plus tard, en juillet 2010, avec le club politique La Gauche Autonomiste, j’adressais une lettre ouverte à Dominique Bucchini, président de l’assemblée de Corse, pour lui demander d’organiser une session extraordinaire consacrée « au développement préoccupant du banditisme et de l’affairisme qui lui est indissolublement lié ». On sait ce qu’il en est advenu : une commission a enterré le débat, comme c’était prévisible. Enfin, le 11 décembre 2012, je signais, avec mon ami Fabrice Rizzoli, une tribune libre dans le journal Le Monde, adressée à Manuel Valls, ministre de l’intérieur, intitulée : « Pour que le crime ne paie plus, en Corse comme ailleurs... ».
 
- D’où est venue l’idée d’un collectif ?
- Il y a quelques mois, j’ai convenu avec Jacques Follorou de rédiger une tribune dans Le Monde. J’ai appelé mon cousin Léo Battesti, avec qui nous échangeons beaucoup sur ces questions, pour lui proposer de se joindre à moi. C’est alors que nous avons décidé, ensemble, d’élargir cette démarche, à la fois, à plusieurs signataires et à plusieurs médias. Vous connaissez le résultat : en a résulté ce collectif d’une exceptionnelle diversité, que Léo anime avec le talent et l’énergie que chacun lui connait, et l’intérêt extraordinaire que la démarche suscite dans l’opinion.
 
- Qu’attendez-vous de la session extraordinaire de l’assemblée de Corse – une de plus - que demande le collectif ?
- D’abord et surtout qu’elle se concentre sur l’objectif que nous nous sommes fixés : examiner la portée et les conséquences de la dérive mafieuse qui affecte notre société. Ensuite, que si nos élus doivent, bien sûr, rappeler à l’Etat ses obligations et pointer les graves insuffisances de ses services dans l’exercice des responsabilités qui lui incombent, il n’en reste pas moins qu’ils doivent marcher la main dans la main avec lui, en mettant entre parenthèse leurs propres divergences comme celles qui les opposent à lui. Nourris par l’expérience, nous serons particulièrement vigilants sur ce point. Enfin, j’attends, pour ma part, qu’ils prennent clairement leurs distances avec celles et ceux qui, dans leur propre camp, entretiendraient, avec le milieu, des relations inacceptables. Autrement dit, que chacun fasse le ménage chez lui en même temps qu’il réclame que ce soit fait dans l’île !
 
- Quel rôle doit, selon vous, jouer le collectif ?
- Le rôle du collectif est, d’abord et avant tout, de susciter et de favoriser la prise de conscience de tout un chacun que la dérive est sérieuse et qu’il faut prendre à présent ses responsabilités. Nous devons ensuite, comme nous nous y sommes engagés - c’est très important -, accorder un soutien sans faille aux victimes de ces clans mafieux qui, dans chacune de nos micro régions, tentent d’imposer leur loi. Les femmes et les hommes qui résident en Corse accepteront - je n’en doute pas - de s’exprimer publiquement, sans crainte, ni tabou, sur cette question, non pour dénoncer je ne sais qui et jeter des noms en pâture à l’opinion, mais pour clamer haut et fort qu’ils ne se tairont plus. Ils doivent exiger de l’Etat et de nos élus de faire le maximum pour éviter à notre île le sort qui lui est promis par ceux qui, peu à peu, ont entrepris de s’emparer, par la contrainte ou la terreur, des leviers de commande de secteurs importants de l’économie insulaire. Nos élus doivent démontrer concrètement qu’ils sont décidés à faire leur part du travail indispensable pour assainir la situation.
 
- De quelle façon ?
- Cela implique d’abord, comme le stipule le texte signé par les 30 premiers membres du collectif, qu’ils tiennent clairement à distance les lobbys mafieux qui gravitent autour d’eux. Cela implique, ensuite, qu’ils assurent la plus grande transparence dans la passation des marchés publics dont les procédures gagneraient à être davantage partagées avec les citoyens, même si la décision finale appartient naturellement aux élus. Cela exige enfin qu’ils portent à la connaissance de tous les contribuables, par le biais des technologies qui le permettent aujourd’hui, l’Open data, c’est-à-dire toutes les informations portant sur l’utilisation de l’argent public qui leur est confié temporairement par leurs concitoyens. La Maison de Cristal, cela commence par là !
 
- Quelles suggestions faites-vous à l’Etat ?
- Pour avoir une chance de régler la question que nous avons mise sur la table, il faut qu’elle devienne un sujet politique central pour l’Etat, comme pour les élus corses. Autant Gilles Simeoni semble, enfin, avoir pris la mesure des enjeux en s’exprimant clairement devant l’assemblée de Corse. Autant, en écoutant la réponse surréaliste et totalement décalée du ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, au député de Corse du Sud, Paul André Colombani, l’Etat est très loin du compte ! C’est pour le ministre de l’intérieur dans le prolongement du PEI (Plan exceptionnel d’investissements), c’est-à-dire l’injection d’argent public en Corse, que se trouve la solution à ce problème. Comme si ce n’était pas précisément le détournement de l’argent public au service d’intérêts troubles, qui avait, pour une large part, contribué à l’émergence et au développement du contexte mafieux que nous connaissons ! C’est un peu comme si, pour ce gouvernement pro-business, peu importe qui contrôle l’économie dans un certain nombre de secteurs, pourvu qu’elle se développe ! Pour autant, nous avons bien entendu des propositions à lui faire.
 
- Lesquelles ?
- La première, présente dans notre texte de base, consiste à compléter le dispositif pénal en instituant un délit d’association criminelle mafieuse. Celle-ci se caractérise par la force d’intimidation du lien associatif et la condition d’assujettissement qui en dérive, ce qui n’est pas le cas pour l’association de malfaiteurs, seule à disposition de la police judiciaire aujourd’hui. La mafia utilise partout, systématiquement, l’intimidation comme moyen de pression, soit en fonction active pour « convaincre » quelqu'un de céder à une requête d’extorsion, soit en fonction défensive pour éviter la collaboration avec la justice de ceux qui ont vu quelque chose à l’occasion d’un quelconque délit. C’est cette force-là qui provoque dans la société une condition d’assujettissement aux mafieux, et, en conséquence, ce que l’on qualifie d’omerta. Nous avions fait cette proposition à Manuel Valls, dans la tribune signée avec Fabrice Rizzoli, ainsi qu’une deuxième que je reprends ici, à titre personnel, car nous n’en avons pas débattu au sein du collectif : la confiscation préventive et la mise sous séquestre des biens mal acquis.
 
- De quoi s’agit-il exactement ?
- Les membres d'une association criminelle et leurs complices, même s’ils ne sont pas poursuivis pénalement, doivent, au regard de cette disposition, justifier de l'origine légale de leurs biens et de leur financement au risque de les voir confisqués et mis sous séquestre par un simple tribunal administratif. Ces biens leur seraient rendus, si, par la suite, ils n’étaient pas reconnus coupables par un tribunal. Cette procédure, utilisée en Italie, a été validée par la Cour européenne des Droits de l'Homme. Elle est d’une grande valeur pédagogique pour une opinion qui douterait de l’efficacité de la justice face aux mafieux. A tout le moins, lorsqu’un mafieux est condamné par les tribunaux, on peut rendre la confiscation de ses biens obligatoire, alors qu’elle est pour le moment soumise à l’appréciation du juge. Les grands voyous ne craignent pas la prison ! Ils savent qu’ils y jouiront d’un statut privilégié et qu’ils pourront continuer à s’occuper de leurs affaires pendant que leurs avocats chercheront à obtenir leur élargissement avant le terme prévu, comme la loi en offre de nombreuses opportunités. C’est, donc, au portefeuille qu’il faut les frapper. Ainsi, à leur sortie de prison, ils perdront en influence ce qu’ils auront perdu en argent et en patrimoine.
 
- Ces propositions heurtent des avocats qui siègent à l’assemblée de Corse. Le comprenez-vous ?
- Oui ! Je peux le comprendre. Les avocats estiment, souvent à juste titre, que notre législation a suffisamment de ressort pour faire face à toutes les situations et qu’il n’est pas besoin d’ajouter de nouvelles dispositions au code pénal. Je suis, comme eux, hostile aux juridictions d’exception, et je m’inquiète, comme beaucoup d’entre eux, des atteintes aux libertés publiques qui ont, ces derniers temps, marqué l’action du gouvernement et de la majorité de l’assemblée nationale. Mais le grand banditisme insulaire a changé de nature et d’envergure : il ne s’agit plus de voyous plaçant leurs machines à sous ou pratiquant le racket dans les commerces de nos centre-ville. Nous avons affaire à une nouvelle génération d’entreprises criminelles, dont l’expertise dans les domaines financier et juridique dépasse souvent celle de ceux qui sont chargés de les traquer. Nous devrons de toute manière en débattre, dans un dialogue respectueux des convictions de chacun, mais avec le seul souci constant de l’intérêt général qui, pour moi, s’impose à nos propres convictions qu’elles soient religieuses, philosophiques ou politiques.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.




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