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L’Assemblée de Corse vote la demande d’un moratoire pour le déploiement de la 5G dans l’île


Nicole Mari le Samedi 1 Août 2020 à 08:50

L’Assemblée de Corse a validé, ce vendredi, à l’unanimité des votants, une demande de moratoire sur le déploiement de la 5G dans l’île. Une position de prudence plus ou moins partagée, en écho à un débat mondial et à une polémique locale qui se déchaine autour d’installation d’antennes 4G sur le plateau du Cuscionu et aux aiguilles de Bavella. Un vote qui ne donne pas pour autant quitus aux opposants, mais affirme le droit des élus à obtenir toutes les informations sur l’impact sanitaire des technologies employées avant de faire un choix. Au final, c’est le gouvernement qui tranchera.



Photo Michel Luccioni.
Photo Michel Luccioni.
C’est ce qu’on appelle : un principe de précaution. Un principe défini et entériné lors du Sommet de Rio en 1992, et qui pose que l'absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de mesures anticipatives de gestion de risques, eu égard aux dommages potentiels sur l'environnement et la santé. En d’autres termes, la précaution s’impose même si le risque est hypothétique. C’est visiblement la position qu’a adopté, vendredi, l’Assemblée de Corse, à l’unanimité des votants, - à l’exception du groupe Andà Per Dumane qui n’a pas participé au vote -, pour demander prudemment un moratoire sur l’installation de la 5G. Une décision de Normand, pas simple pour des élus corses pris en tenaille entre le risque sanitaire clamé par les Collectifs et associations de défense de l’environnement, et les impératifs du développement défendus par le secteur économique dans une île déjà si peu connectée et où certains territoires de l’intérieur ne le sont même pas du tout. « Il ne s’agit pas de s’opposer par principe à la 5G. Il s’agit simplement de réclamer le droit pour les élus d’avoir tous les éléments d’appréciation pour prendre position sur cette nouvelle technologie. Il est important de ne pas être à la remorque d’avancées ou de prétendues avancées technologiques qui ont des conséquences sur la santé », cadre le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, à l’origine du rapport qui argumente cette demande.   
 
Le droit de décider
La demande fait écho au débat national contre le déploiement de la dernière génération de réseau mobile et à la polémique mondiale qui a trouvé une résonnance locale avec la création, début juillet, d’un Collectif citoyen Terra Libera. Il s’est déchainé depuis quelques jours avec la montée au créneau des associations de défense de l’Environnement contre le projet d’installation d’antennes 4G de 18 mètres de haut sur le plateau du Cuscionu et aux aiguilles de Bavella, à proximité du village de Quenza.. « Un certain nombre d’oppositions se sont manifestées de la part du milieu associatif et de citoyens qui reprochent à la 5G son impact sanitaire. Des études sont en cours, mais ne sont pas encore totalement concluantes à cet égard. Nous attendons notamment une étude de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail). Il y a une contradiction pour l’Etat de commencer le déploiement de la 5G alors que la même administration est en attente des résultats d’une étude. Cette chronologie est un peu étrange. Elle ne respecte pas les différentes étapes », s’étonne Jean-Guy Talamoni. Avant de s’interroger : « Si les retombées sanitaires sont les plus inquiétantes, les conséquences environnementales sont indiscutables sachant que la 5G consommera 3 fois plus d’énergie que la 4G. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Et des conséquences sociales s’il faut changer d’appareil. En Corse, la fracture numérique est déjà très importante, notamment chez les jeunes. Il faut tirer cela au clair ». Il conclut : « C’est un moratoire, pas un refus. Il nous faut réaffirmer le droit pour les élus de savoir, de décider et de n’être pas à la remorque d’intérêts privés. C’est le principe fondamental que je vous demande de mettre en application ».
 
Un signal de prudence
Une position prudente qui semble plutôt partagée, sur les bancs de la majorité d’abord, mais aussi à droite qui adhère à l’idée de patienter, comme le souligne Jean-Martin Mondoloni, président du groupe Per L’Avvene : « L’aide à la décision, c’est de cela dont il s’agit. Nous avons été ballotés, tenaillés entre des expertises parfois contradictoires. Il ne s’agit pas de heurter le déploiement, mais d’un moratoire qui vise à nous éclairer. C’est notre conception de la décision politique qui ne devrait intervenir qu’au terme des expertises. Les collectifs citoyens sont de véritables remparts contre les dérives, mais on ne peut pas s’en contenter et tout confondre. Ils nous envoient un signal de prudence dans lequel on doit s’inscrire, mais qui ne doit pas interdire la décision ». Tout aussi favorable, François-Xavier Ceccoli, élu du groupe la Corse dans la République, rappelle qu’« Il y a déjà un déploiement très fort pour rattraper le retard structurel du réseau Internet en Corse. Le déploiement de la 4G n’est pas terminé, il existe toujours des zones blanches. Commençons par les fondations, c’est mieux que de vouloir faire le toit en premier ! Terminons notre déploiement tel qu’il se doit sur les deux années qui viennent. Mettons à niveau ce que l’Etat s’est engagé à faire sur le déploiement de la 4G avec la disparition des zones blanches. Lançons ce moratoire et essayons d’en savoir plus. Avant de mettre encore plus la santé de nos populations en danger, ce moratoire me semble un juste équilibre entre l’avancée technologique qui fait que les peuples doivent évoluer et la santé publique ».
 
A contre courant
Même s’il trouve cet argumentaire recevable, Jean-Charles Orsucci, président du groupe Anda per Dumane, fait entendre la seule voix à contre-courant et ne cache pas sa surprise : « Quels sont les maux dont souffrent le plus la Corse ? L’élément-clé est la fracture numérique avec notre retard dans le télétravail et la télémédecine, le fait qu’on ne puisse pas communiquer normalement sur les routes… ». Il pointe des contradictions : « Notre île a vocation souvent à dire « Non », quelque soit le bord politique ! Bien sûr qu’il y a des interrogations, mais ne valent-elles pas aujourd’hui sur tout le secteur de l’agroalimentaire ? Et pourtant a-t-on stoppé la vente de certains produits alors qu’on se pose des questions sur leur répercussion en termes de cancer ou autres… ? Je n’ai pas la preuve que la 5G est inoffensive, vous ne l’avez pas pour démontrer qu’elle est dangereuse. La question s’est aussi posée pour la 3G et la WIFI. Demander encore un moratoire et emmagasiner encore du retard ! Plus tard, on fera encore des motions pour dire que la Corse n’avance pas… ». Le groupe a, donc, décidé de s’abstenir : « Il en va de la nécessité pour la Corse de rentrer de plein pied dans le 21ème siècle. Si on prend du retard sur les 5G alors que le monde entier avance, c’est une erreur. Il faut avoir un peu d’ambition ».
 
Des enjeux contradictoires
Partageant l’opinion majoritaire, le Conseil exécutif est favorable au principe d’un moratoire. « On ne peut pas priver les élus, les décideurs politiques, des moyens de la décision et du choix éclairé. Nous ne pouvons pas intervenir en aval de décisions qui sont prises sous la pression de groupes qui ont leurs propres stratégies et leurs propres intérêts alors que nous essayons de défendre l’intérêt général », commente son président, Gilles Simeoni. Ceci dit, rien n’est simple, surtout pas en matière d’enjeux qu’il qualifie de « contradictoires. D’un côté, l’exigence prudentielle, l’impact de cette technologie sur la santé, l’environnement et le modèle de développement durable qui doit être au centre de nos préoccupations. De l’autre, la situation de la Corse qui souffre d’une véritable fracture numérique et d’un retard considérable que nous nous employons à combler le plus vite possible, notamment avec le déploiement du Très haut débit. La 5G conditionne aussi le conditionnement amélioré de la 4G actuelle, il y a connexion entre les deux enjeux. Elle ouvre des perspectives intéressantes dans le monde de l’entreprise, des villes intelligentes, des villages connectés, dans la transmission de données en temps réel pour des patients hospitalisés à domicile ou des interventions chirurgicales à distance, dans le télétravail … Il y a aussi des opportunités considérables… et tout un champ de questions qui ne sont pas purgées ». Il rappelle que la décision appartient au gouvernement et propose de lui demander « de fixer au plus vite, dans des délais très resserrés, le calendrier des enquêtes, de leurs résultats et des modalités de l’indispensable débat public afin que nous puissions prendre le plus vite possible les décisions les plus adaptées aux enjeux ». Affaire à suivre…
 
N.M.