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Jean-Guy Talamoni : « Nous voulons une génération de jeunes locuteurs de langue corse »


Nicole Mari le Jeudi 28 Novembre 2019 à 18:52

En préambule de la session de novembre de l’Assemblée de Corse qui se tient les 28 et 29 novembre, le président Jean-Guy Talamoni a consacré sa traditionnelle allocution d’ouverture à la langue corse. In lingua nustrale, il a stigmatisé la position toujours aussi fermée de l’Etat de la préfecture qui bloque des quatre fers la progression du bilinguisme. Et réaffirme, dans un long plaidoyer, la nécessité d’accéder à la coofficialité.




Voici le texte de son discours :
 
« A l’ère de la mondialisation, il y a des sujets que nous pouvons maitriser, gérer et promouvoir à notre niveau, il y en a d’autres pour lesquels nous ne pouvons qu’apporter une petite contribution, mais c’est notre devoir de le faire tout de même. Le rapport sur l’urgence climatique et écologique que je présenterai en décembre en est la meilleure illustration.
Il y a d’autres sujets, d’autres trésors, que nous sommes les seuls à pouvoir sauver et promouvoir. Je veux parler par exemple de la langue corse. Qui, à part nous, serait capable de transmettre notre langue ? Qui, à part nous, voudrait transmettre, créer et vivre en langue corse ? Qui, à part nous, aura une immense responsabilité dans cette œuvre ?
 
Dans la lignée de la théorie de la reconnaissance du philosophe allemand Axel Honneth, la reconnaissance que nous devons à la langue, la reconnaissance qu’apporte la langue aux Corses, se développerait selon trois types de relations : l’amour, le droit et la solidarité sociale en partageant une communauté de valeurs. L’amour apporterait la confiance en soi. Le droit conditionnerait le respect de soi-même. La solidarité sociale apporterait l’estime de soi. Ces trois dimensions sont autant de besoins pour l’Homme et entrainent le bien-être de chacun. La langue corse intègre ces trois dimensions affectives, morales et permettant la reconnaissance.
 
Dans l’action publique que nous devons porter, nous ne défendons pas la langue pour son poids patrimonial ou seulement pour promouvoir son capital littéraire, mais surtout pour être mieux, pour vivre mieux. Nous pourrions trouver d’autres motivations philosophiques, puisque cette singularité, cette voie singulière vers la culture, au nom de l’universalisme, de la réciprocité, de l’égale valeur des langues et des cultures mérite d’être au cœur de nos préoccupations. L’universalité n’est le monopole de personne, d’aucune culture. Comment défendre l’universalité sans reconnaitre d’abord l’égalité de tous ?
 
Dans le même temps, lorsque nous défendons notre langue, nous défendons toutes les langues, dans leur singularité, dans leur continuité et dans l’interculturalité. La nomination à l’Académie Française de Barbara Cassin, qui a fait inscrire sur son épée « Plus d’une langue », se veut un appel à cette réciprocité, tout en reconnaissant, en tête du dictionnaire de l’intraductible, la singularité et donc la valeur de chaque langue. Même une institution aussi conservatrice que l’Académie Française commence à comprendre l’intérêt du bi/plurilinguisme.
Alors, en guise de politique linguistique, au-delà des valeurs qui sont le fondement de toute l’action politique, que faut-il faire pour la langue ?
 
Nous ne cesserons de demander la coofficialité bien que la France demeure arc-boutée sur une position de sacralisation du monolinguisme. Les idéologies linguistiques sont des fondements profonds pour chaque nation.
 
Bien que la France soit plus que jamais terrorisée par l’impérialisme linguistique de l’anglais, elle accepte de celui-ci certaines choses qu’elle refuse au corse. Le corse qui ne menace pas le moins du monde la langue française. Ceci dit, nous ne comptons pas attendre l’officialité du corse pour initier, dépassant la légalité transitoire de la France, la normalisation de notre langue.
Cela passe par la reconnaissance du corse comme compétence professionnelle normale.
 
Comment expliquer l’attitude de la préfecture qui cherche à empêcher la publication de postes bilingues pour notre crèche, engagée dans une démarche de développement de l’immersion, tandis que l’Etat accepte la mise en œuvre d’une certification en langue corse à l’université ou une habilitation en langue corse dans l’Education Nationale ? Cette insécurité juridique perpétuelle, à laquelle doit faire face le corse, met tant d’obstacles absurdes sur le chemin de la normalisation linguistique. Quand la préfecture de Corse se fait le gendarme de la langue, où est le respect, où est l’estime de l’autre ? Au nom de l’égalité, on cherche à maintenir une situation de domination politique et linguistique. Ses courriers sont des offenses à l’intelligence des Corses mais aussi à celle de la France. Mais, peu nous importent ces écrits, nous faisons confiance aux élus de la Corse, nous ne changerons pas une virgule à notre démarche. Quant à l’enseignement du corse, il fût un temps où, quand il en était question, l’Etat était souvent apeuré. Ce n’est plus le cas. L’Etat est devenu le thuriféraire de l’enseignement du corse. « Circulez, il n’y a rien à voir, tout va bien ». Pourtant, lorsque nous lui demandons des comptes, les choses se gâtent.
 
Que voulons-nous ? Nous voulons une génération de jeunes locuteurs de langue corse. Nous ne voulons pas seulement des spécialistes de la langue corse, nous voulons aussi des locuteurs épanouis, sereins, normaux. Pas des enfants qui se demandent si parler corse est un acte politique ou non. C’est la langue de tous. Elle doit être la langue de tous, sans égard pour l’origine sociale, culturelle, religieuse ou nationale des parents. C’est la langue du commun, « la langue du citoyen » pour reprendre une expression chère à Jacques Thiers. Alors, tant que l’Education Nationale s’inscrira dans la négation de nos droits linguistiques, la vision disciplinaire, scolaire de l’enseignement du corse et en langue corse, persistera.
 
Comment pourrait-il en être autrement, sachant qu’elle a été incapable de généraliser les trois heures d’enseignement en presque vingt ans ? Comment pourrait-il en être autrement, sachant qu’elle a été incapable de former ses professeurs là où la Catalogne a formé plus de 60 000 maîtres en vingt ans ? Comment pourrait-il en être autrement, sachant qu’elle a été incapable de recruter plus de 40% de professeurs bilingues en juin dernier ?
Comment construire un système éducatif bilingue sans professeurs corsophones ? Commet se fait- il que nous cherchions encore en 2019 à atteindre les objectifs de généralisation du bilinguisme à l’école maternelle, lesquels ont été votés en 2007 pour l’horizon 2013 ? Au-delà des aspects quantitatifs, quels sont les résultats qualitatifs de l’enseignement ? Quelles sont les compétences linguistiques de nos enfants ? Au-delà de l’école maternelle, même lorsque la ressource humaine est disponible, comme dans le secondaire, l’Etat préfère maintenir un statut de discipline optionnelle et payer des professeurs sans élèves, plutôt que de normaliser l’enseignement du corse.
En revanche, pour les disciplines autres que linguistiques, aucun plan de formation visant à augmenter le nombre de professeurs habilités n’est prévu. Dans ces conditions, la spécialisation au lycée repose sur du sable car les filières bilingues font défaut dans certains collèges et que certaines filières manquent cruellement de professeurs corsophones.
 
Dans une île où la diversité culturelle est importante, les fondements d’une citoyenneté corse ne sont pas donnés à chacun, dans le cadre d’une scolarité obligatoire et le socle commun de connaissances, de compétence et de culture. 44 lycéens sont inscrits en spécialité. C’est bien ! Nous en voulons plus. Mais nous voulons aussi une culture commune pour tous les lycéens et qu’ils bénéficient du droit à passer toutes leurs épreuves en langue corse. Depuis le temps, on ne voit pas encore arriver à l’université de générations bilingues.
Comment cela se fait-il ? Nous sommes encore dans l’expérimentation de l’immersion à l’école maternelle. Expérimentation particulièrement encadrée, extrêmement surveillée et limitée à cinq écoles.
 
La situation du corse à l’école ne s’améliore pas. Bien que, dans notre recherche de massification et de démocratisation de la langue, nous ayons toujours défendu l’intégration du corse à l’école publique, il nous faut aujourd’hui faire pression en soutenant aussi le développement d’un enseignement associatif immersif.
 
La situation du corse hors de l’école doit être soutenue par nos dispositifs d’aide à l’édition, à la création, à la communication. Nous y trouverons non seulement une raison de cultiver nos racines, mais aussi une raison d’étendre la ramure de la corsitude dans l’aire linguistique latine. L’interculturalité et l’intercompréhension grâce au corse sont deux ressources à mobiliser pour mouvoir et revitaliser notre capital linguistique. Ce sont deux piliers à travailler pour le rayonnement de notre île et pour sa reconnaissance, pour la culture ou pour l’économie, au-delà des frontières géographiques de l’île.
 
Pour nos enfants, nous devons être fermes sur ces valeurs. Je suis convaincu des bienfaits qu’elles peuvent nous procurer. Je souhaitais vous le dire et terminer sur ces magnifiques paroles de Saveriu Valentini : « chì sariu po
se ùn eru chè a so sumiglia
a so copia
una necci
sè ùn avissi nudda di mè à dà li eiu
vogliu essa
essa
sarà quìssu u so casticu ».
 
Je ne sais pas si le philosophe allemand a lu le poète corse. Je ne sais pas non plus si le poète corse a lu le philosophe allemand, mais, le besoin de reconnaissance qu’ils défendent l’un et l’autre avec leurs propres mots, est le signe le plus clair de l’universalité de ce besoin humain. »



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