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Flenu (2B) : Un toponyme corse bizarre...


Jean Chiorboli le Mardi 18 Août 2015 à 22:04

Cette fiche propose quelques éléments de réponse à une question sur la signification du toponyme corse FLENU, nom d'un rocher marin à quelques mètres en face de la plage de Pietranera (Petranegra, 2B).



Charles Eissautier cite sans conviction FLÉNU, une section de la ville de Mons en Belgique ( https://www.facebook.com/groups/CorsicaScrivi/permalink/939552726083160/ ). Un autre internaute pense fermement que FLENU est un village "recréé" en Corse par des habitants de FLENO ("frazione" de la commune de Acquasanta Terme, Abruzzo), et ajoute pour conforter son hypothèse qu'il y a beaucoup d'exemples de villages corses créés par des continentaux, comme par exemple BORGO.  


Systématiser une explication de ce type est évidemment outrancier: il existe des centaines de toponymes du même nom sans rapport les uns avec les autres (les noms de lieux comme BORGO sont innombrables en Italie et ailleurs, jusqu'en Finlande). Les mêmes noms de lieux (comme les noms de famille "polygénétiques") peuvent naitre dans plusieurs endroits différents de manière indépendante. L'acte de dénomination obéit partout aux mêmes mécanismes, et la plupart des bases onomastiques sont "universelles. Elles font référence à des noms (très) communs de l'expérience quotidienne des peuples (bourg, bois, cultures, pont, mont, rivière…) et se retrouvent dans tous les pays, sous une forme qui dépend souvent d'une "normalisation" administrative extérieure.

Un appellatif géographique comme "côte" (du latin COSTA "côte, flanc...") a motivé naturellement des milliers de toponymes un peu partout dans le monde. Quel sens y aurait-il à vouloir expliquer à tout prix COSTA (l'IGN en dénombre une centaine dans l'île) en faisant référence à la "recréation" en Corse d'un "village continental"? Ou bien à estimer que SAINT-FLORENT (2B) a été ainsi appelé par des habitants expatriés d'un des nombreux villages français du même nom?
Pour en revenir à FLENU, il est encore moins probable que le nom d'un rocher corse exigu soit en rapport direct avec une immigration à partir d'une ville "continentale".

Pourquoi "Flenu" peut-il paraitre "bizarre" ?

La forme du toponyme peut surprendre. En effet (en corse comme en italien "officiel") le groupe -FL- évolue d'ordinaire vers -FJ- (palatalisation, exemple corse FIATU du latin FLATUS) et les rares formes avec -FL- sont le résultat d'une syncope (chute de la voyelle prétonique: corse FURESTERU/FRUSTERU). Dans le domaine toponymique notamment la conservation de -FL- est rare, par exemple dans la base de l'Institut Géographique National on a FLASCA (Palneca) et FLASCHICCIA (Zonza), à côté d'ailleurs de formes vraisemblablement plus anciennes avec la voyelle conservée: FILASCA (Zonza, Corrano, San-Gavino-di-Carbini), FILASCHELLA (Zonza, Carbini, Figari, Olmeto).

D'autre part, comme le groupe -FL- est senti comme insolite en corse, on a souvent une variation -FL-/-FR-: FRACCHINA (/FLACCHINA), FRANELLA (/FLANELLA; même variation en sarde).
Pour revenir à la question toponymique qui nous occupe, FLENU peut donc être une variante d'un autre mot avec le groupe FR- à l l'initiale, ou bien être issu d'une forme plus ancienne où une voyelle interne atone est ensuite tombée.



1) UN PHYTONYME (LE "BOUILLON BLANC", LE "FOIN")?
Si l'on suppose que FLENU peut être une variante "syncopée", on évoquera le terme FALENA qui désigne entre autres choses une plante: "verbascum" ou "bouillon blanc". Le dictionnaire du "Muntese" donne dans ce sens d'autres variantes comme PERSUNACCIU, BARBARÀSCU (possibles croisements et réfection à partir de VERBASCU) ou FALENU: ce dernier terme est donné comme variante usitée dans la pieve de Lota qui correspond justement à l'aire du toponyme FLENU.
Il existe plusieurs variétés de "Verbascum", dont certaines poussent dans des milieux incultes et arides, ce qui pourrait correspondre à l'environnement du lieu en question.

Par acquit de conscience on évoquera aussi le terme calabrais FRENU qui désigne le "foin" et qui serait (issu de *FLENU, métathèse de FENULUM pour FENUM "foin" (Rohlfs 1977, "Dizionario" calabrais).



2) LA QUENOUILLE DE LA TRADITION NUPTIALE?
Le mot corse FRENU indique une quenouille très décorée offerte à la jeune mariée comme symbole des tâches domestiques, les FRINERI " sont ceux qui portent le FRENU dans les cortèges nuptiaux. On renvoie à la description détaillée du "Vocabolario" de Falcucci qui évoque pour FRENU une étymologie grecque ("cadeau") et latine: PARAPHERNA (à côté de FRENU on a en corse une forme avec métathèse FERNU) désignerait une "garantie" ou "hypothèque pour la dot".
S'il s'agit d'une variante de FRENU, l'appellation FLENU pourrait donc être motivée par l'aspect particulier du rocher du même nom: mais nous ne pouvons attester en corse FLENU avec le sens de FRENU….



3) POURQUOI PAS UNE BASE ORONYMIQUE (LATINE OU PRÉROMAINE)?
Le dictionnaire onomastique sicilien (Caracausi, 1993) signale le toponyme FALENNO dérivé de FALA "lieu en hauteur", probablement en rapport avec le latin tardif PALA "rocher, pente rocheuse", qui désignerait aussi une "tour de défense en bois". Les racines *Fal, *Pal, fréquentes en corse ou ailleurs, sont d'origine controversée et polysémique (voir PALA dans le "Dizionario" sarde de Wagner 1989: "falda, pendio del monte, vanga, pala, spalla"). Dans son "Dictionnaire" Dauzat (1963) évoque à ce sujet les toponymes corses PALASCA (2B) et PALNECA (2A).
La définition de "rocher", de "lieu en hauteur qui domine la plaine" évoquée à propos de FALENNO en Sicile, pourrait aussi correspondre à la motivation de FLENU en Corse.



Le petit jeu de l'origine extérieure
Plusieurs origines de FLENU sont donc plausibles (les certitudes sont rares dans notre domaine), compte tenu notamment des particularités phonétiques et lexicales insulaires. L'étude comparative de formes diverses de l'aire romane susceptibles d'être en rapport (plus ou moins) direct avec le toponyme corse peut être éclairante. Mais, nous l'avons dit plus haut, il ne faut pas forcément rechercher à tout prix des modèles hors de Corse, même si la tentation existe d'attribuer à une influence extérieure tout ce qui est insulaire (dans la Corse française d'aujourd'hui on dit ironiquement "Quì ci hè tuttu cum'in Francia").


Bien entendu la création d'une cité et de son nom par une colonisation extérieure n'est pas à exclure, à condition de pouvoir étayer cette hypothèse par des preuves ou des indices notamment historiques. On connait l'exemple de la tentative génoise de peuplement de Porto-Vecchio (2A) avec l'arrivée de 200 familles venues de la région italienne de Ventimiglia, qui donnèrent le nom de "Ventimiglia la Nuova" à la cité. Mais l'échec de la colonisation fait que le nom de la cité reste aujourd'hui un composé de PORTU qui est aussi un nom commun ("port"), et se prête de nouveau au petit jeu consistant à l'expliquer par la colonisation venue d'une ville extérieure du même nom (il n'y aurait alors que l'embarras du choix: PORTO, ville italienne, espagnole, portugaise, brésilienne...)
Jean Chiorboli, Université de Corse 12 aout 2015