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Environnement : "Il faut préparer les Corses à faire face à des événements extrêmes"


Olivier Bianconi le Dimanche 23 Janvier 2022 à 18:58

Nommé directeur scientifique de la Stareso, (Station Recherche sous-marines et océanographiques), située à l'extrémité du cap de la Revellata à Calvi, il y a à peine trois mois, Michel Marengo, professeur-chercheur de 33 ans originaire de Pila Canale, présente à CNI les missions de la station calvaise et tire quelques perspectives concernant le réchauffement climatique et ses conséquences en Corse



La Stareso
La Stareso

- Ces dernières années le réchauffement climatique est au cœur de tous les débats internationaux, constatez-vous des changements en Corse ? 
- Nous possédons une des plus importantes séries temporelles de prise de température de l’eau en Méditerranée, avec depuis le début des années 80 et jusqu’à aujourd’hui, le relevé quotidien effectué dans le port de la station à 3 mètres de profondeur. On y voit que depuis 2010 la fréquence de température de l’eau chaude augmente, et en 10 ans, celle-ci a augmenté d’1 degré, ce qui est énorme ! L’eau de surface est de plus en plus chaude l’été et de plus en plus longtemps, mais c’est aussi le cas en profondeur où l’on retrouve le même phénomène. On assiste désormais à de véritables canicules marines ! 


`- Quels changements occasionne sur nos côtes ce réchauffement marin ? 
- Cela occasionne tout d’abord l’augmentation des ouragans méditerranéens, avec des tempêtes de plus en plus fréquentes et de plus en plus fortes. L’augmentation d’évènements extrêmes aussi, comme les impressionnantes trombes marines que l’on observe depuis la côte. Celle de l’Ile Rousse dernièrement a d’ailleurs été très remarqué par la population et les médias. En 2015 et 2017, ces évènements extrêmes ont causé en Corse de gros dégâts, avec des milliers de sinistrés et une personne décédée. Les infrastructures portuaires lourdement endommagées dans certains ports de l’île, démontrent la puissance redoutable de ces événements. Vents violents, inondations, trombes, augmentation du niveau marin et donc érosion des côtes, sont autant de signaux qu’il faut prendre très au sérieux ! Il nous faudra nous adapter, particulièrement sur la plaine orientale de l’ile, et dans les ports. 

- Quelles sont les conséquences pour la faune sous-marine ?  
- Ce que l’on constate c’est qu’il y a de plus en plus d’espèces à affinité d’eaux chaudes. Dans les années 80 il n’y avait pas de barracuda, de dorade coryphène, il n’y avait pas de petites girelles paon comme on en voit aujourd’hui.  Ces espèces arrivent des côtes d’Afrique du Nord et de Méditerranée Orientale. Parfois aussi de la Mer Rouge, nous en signalons donc régulièrement au réseau Alien Corse (recherches et observations des espèces non native de Méditerranée). C’est positif pour ces espèces, mais négatif pour les autres, car elles viennent en compétition avec les espèces locales. On observe également le développement de nouvelles maladies, comme par exemple pour le mérou brun qui subit des mortalités massives. Idem pour les grandes nacres frappées par un virus qui a décimé en 3 ans 90% de la population de notre littoral !

- Quelles solutions apporter à ces problèmes ?
- Il va nous falloir nous adapter, nous n’avons pas le choix. Concernant la disparition des nacres, nous nous sommes rendu compte que dans certains étangs elles survivaient car le parasite ne s’y développait pas. Il y a eu ensuite du collectage de naissains de nacres (œufs), installés ensuite dans des écloseries afin de les faire grandir, pour les réintroduire progressivement en Méditerranée.  La langouste rouge, espèce emblématique de notre île, fait aussi l’objet de notre attention particulière, puisque dans les années 70, il y avait en Corse, 400 tonnes de langoustes capturées par an. Le Cap Corse à lui seul représentait 60 tonnes annuelle, alors qu’aujourd’hui le même secteur n’en pêche que 15 tonnes. C’est une diminution très significative ! A l’échelle de l’ensemble de notre littoral insulaire, c’est encore aujourd’hui entre 60 et 80 tonnes de langoustes rouges qui sont pêchées par an, pour un chiffre d’affaires de 4,5 millions d’euros. Cette économie fait vivre 200 familles de pécheurs. Nous travaillons donc sur l’amélioration des connaissances, et notre partenaire universitaire Stella Mare étudie la reproduction de l’espèce en laboratoire. C’est une étude importante avec une mise en réseau internationale. C’est une des solutions que nous pouvons apporter à ce vaste problème.

- Quel est l’impact de l’activité de pêche locale sur l’écosystème marin insulaire ? 
- L’activité est ici principalement conduite avec de petits bateaux et de façon artisanale. Il y a sur notre territoire 160 licences de pêche côtière, et 10 licences de chalut dont 3 véritablement actives sur la côte orientale. Nous avons d’ailleurs depuis le début des années 80, effectué 1 500 embarquements à bord de bateaux pendant l’activité de pêche, afin de mesurer et identifier toutes les espèces qui étaient capturées. Cela nous a permis de caractériser la pêche locale, et de mieux gérer les ressources, dans une opération gagnant-gagnant avec les professionnels du secteur. Dans le cadre d’une thèse de doctorat, nous observons aussi l’activité de pêche de loisir, et nous estimons pour ce qui concerne la Balagne, que 5% de la population résidente pratique ce loisir. A cela il faut ajouter les vacanciers, et la prestation touristique de pêche qui se popularise. Globalement la pêche de loisir connait depuis quelques décennies un développement principalement lié au progrès technologique, mais il nous manque encore des données pour établir le bilan de l’activité.

- La situation de la pêche à grande échelle est-elle différente ? 
- Chaque année l’océan mondial produit 180 millions de tonnes de poisson pour la consommation. 45% en aquaculture et 55% issu de la pêche. Il y a un vrai engouement pour les produits de la mer ! Dans les années 60 on en mangeait 10kg/habitant/an, aujourd’hui c’est le double ! Les ¾ des ressources en poissons de la Méditerranée sont surexploitées donc cela engendre une pression importante sur le milieu. 7,7 milliards de personnes aujourd’hui sur Terre, et en 2050 nous serons vraisemblablement 10 milliards, et il faudra nourrir tout ce monde avec un océan à bout de souffle !  

- Que faire ?
- L’objectif est de promouvoir une gestion durable de ses ressources, et de préserver la biodiversité. Pour cela, il faut notamment favoriser la pêche locale, l’établissement de label de qualité, et le développement des fermes aquacoles artisanales. Dans un régime équilibré et raisonné, il ne faudrait pas dépasser 300 grammes de poisson par semaine, et penser à varier les espèces consommées. En fait, pour la mer comme pour un jardin, il y a des saisons et il faut les respecter. Concernant les oursins dont c’est la saison en ce moment, on constate une baisse des stocks. Cependant, s’il faut proscrire les grandes oursinades, on peut continuer à manger de l’oursin corse, car il y a des licences et des quotas, et les pêcheurs professionnels sont responsables. A titre personnel, il faut simplement respecter les cycles de vie, avoir une consommation raisonnée, et surtout éviter le braconnage des espèces ! 

- L’aquaculture est une des solutions, se développe-t-elle en Corse ? 
- Depuis 1999, nous avons réalisé 27 études sur l’impact potentiel de l’aquaculture en Corse. Actuellement notre île est sous équipée en fermes marines. Dans le cadre du PADDUC, de nombreuses zones ont pourtant été identifiées comme propices au développement de cette activité. Le secteur est pourtant porteur, et nous avons en Corse avec Gloria Maris, un des leaders nationaux, qui produit environ 10 tonnes de poisson par an.  Notre modèle est artisanal, le nombre de poissons y est réduit et les animaux sont nourri à la main, l’impact environnemental est donc faible. Nous plongeons d’ailleurs sous les installations du golfe de Calvi pour le vérifier, et l’herbier de posidonie est en bon état, ce qui est un indicateur de la qualité des eaux. A 300 mètres des cages à poissons, il n’y a déjà plus aucune trace de la ferme marine !

- Peut-on comparer la qualité d’un poisson d’élevage à celle d’un poisson sauvage ?
- J’ai personnellement conduit une étude comparative entre individu de la même espèce mais issus de deux environnements différents, en élevage et en milieu naturel. La qualité des acides gras, oméga 3, oméga 6 et contaminants a été observé. Il en résulte que le poisson d’élevage par son alimentation contrôlée contient moins d’éléments contaminants, en revanche le poisson sauvage, par sa condition physique et la diversité de ses apports, est plus riche en acides gras essentiels. Grace à la qualité des eaux de notre île, les poissons d’élevage qui y sont produits, sont parmi les plus riches en acides gras essentiels et les meilleurs de Méditerranée ! Il faut savoir que du point de vue gustatif, des tests comparatifs ont été réalisés avec des chefs étoilés, et que le poisson d’élevage de Corse se distingue aussi dans ce domaine. Nous espérons maintenant obtenir un label IGP pour en garantir l’origine et la qualité.

- Dans les filets des pêcheurs insulaires, on trouve encore du poisson, mais aussi beaucoup de plastique...
- Oui, et ce qui est alarmant, c’est que la production mondiale de plastique a fortement augmenté ces 5 dernières années, et c’est un problème tant au niveau mondial que local, qui n’épargne pas la Corse ! On constate des accumulations en Méditerranée, tout autour de nous, notamment en provenance d’Italie. Nous avons observé ce type d’accumulation dans la région de Calvi où nous nous trouvons. Il faut désormais consommer responsable et absolument éviter les produits suremballés. Il y a des progrès à faire également à la sortie des stations d’épuration et des canaux, en installant des grilles pour filtrer les rejets en mer. La législation sur l’usage des plastiques doit en amont évoluer. 

- Conduisez-vous d’autres missions en liaison à la pollution des eaux ? 
- Oui nous veillons aussi sur la qualité des eaux portuaires, afin de desceller les principaux contaminants qui peuvent avoir un impact sur notre environnement. Nous étudions actuellement les ports de Saint Florent, Ile Rousse et Calvi, au travers de 3 espèces : la moule, la patelle, et l’holothurie, fameux « cazzu marinu ». L’analyse des rejets des stations dépuration, et la détection des fuites fait aussi partie de nos missions. Dans un autre domaine, mais toujours en rapport à la question de l’impact des activités humaines sur l’environnement marin, nous avons étudié dans le Cap Corse, les côtes concernées par l’ancienne activité des mines d’amiante de Canari, et avons dosé les contaminants dans l’organisme des poissons que nous avons prélevé. Nous pouvons aujourd’hui certifier qu’il n’y a pas de conséquences pour les herbiers de posidonie, et aucun risque de consommer les poissons pêchés dans ce secteur, c’est là une bonne nouvelle !

- Vos importants travaux sur la posidonie ont-ils permis la prise de conscience espérée ?
- En effet, depuis 1972, une dizaine de thèses de doctorat ont été réalisées sur l’herbier de posidonie, et au niveau européen, l’herbier de la baie de Calvi est devenu celui de référence ! Nous avons également fait un grand travail de sensibilisation, et aujourd’hui le grand public et les décideurs, ne considèrent plus ces feuilles et banquettes comme un déchet, même les vacanciers sont de mieux en mieux informés. C’est notre regard sur ce qu’est la nature qui doit évoluer, au-delà de ce que la publicité nous vend.  

- Justement, le tourisme et ses conséquences font polémique ces dernière années, est-ce véritablement justifié ?
- Avec 3 millions de vacanciers par an, et 1/7 de la grande plaisance mondiale qui passe par la Corse, une sur-fréquentation du GR20, des iles Lavezzi, de la réserve de Scandola, et de la Revellata aussi, la fréquentation touristique nous préoccupe évidemment. Nous mesurons donc l’impact de ses activités sur l’environnement, et avons des surprises dans les deux sens.  Pour la plongée sous-marine par exemple, et dans le cadre d’une thèse de doctorat, nous avons constaté que dans la baie de Calvi 21 000 plongées étaient réalisées chaque année, dont 6 000 à la Revellata ! Si le chiffre semble important, nous avons constaté que cette activité avait très peu d’impact potentiel sur la faune et la flore. Idem pour les baigneurs, contrairement aux idées reçues, sur une plage comme celle de Calvi, leur nombre impacte en vérité assez peu la qualité des eaux. Le principal problème provient en fait du rejet des bateaux au mouillage, et du mouillage lui-même. Mais à chaque problème sa solution !
 


















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