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Déserts médicaux - Pour l'URPS de Corse "UFC Que-Choisir n'attaque pas l'Etat pour les bonnes raisons"


le Mercredi 22 Novembre 2023 à 20:58

Face aux inégalités d'accès aux soins en France, UFC-Que Choisir attaque l'Etat en justice pour l'enjoindre à agir. S'il approuve cette issue, le docteur Antoine Grisoni, médecin généraliste à Solenzara et président de l’Union régionale des professionnels de santé et médecins libéraux de Corse (URPS), se montre beaucoup plus critique sur la méthodologie employée par l'association pour caractériser un désert médical.



Antoine Grisoni, président de l’Union régionale des professionnels de santé et médecins libéraux de Corse (URPS)
Antoine Grisoni, président de l’Union régionale des professionnels de santé et médecins libéraux de Corse (URPS)
L’étude réalisée par UFC-Que Choisir tient compte de l'éloignement géographique des médecins. Elle considère comme un désert médical toute commune ayant une densité de praticiens inférieure de 60 % à la moyenne nationale. "Tout en gardant à l’esprit le fait que l’offre de médecins sur l’ensemble du territoire est globalement insuffisante, cette classification illustre la mauvaise répartition de l’offre de soins, à la source de la fracture sanitaire", commente UFC-Que Choisir en préambule de son étude. 

Trente minutes de déplacement en voiture pour consulter un médecin généraliste, et quarante-cinq minutes pour un spécialiste, sont présentés comme les temps de trajet à ne pas dépasser. Des temps de trajets souvent atteints en Corse, compte tenu du manque de continuité géographique causé par le relief insulaire, qui contribue à éloigner les différents bassins de vie, les organisant en micro-régions.

Carte

Mais quand elle parle d'inégalité d'accès aux soins, UFC-Que Choisir lie la dimension géographique à la dimension financière : "En prenant seulement en compte l’accès aux praticiens qui ne pratiquent pas de dépassements d’honoraires, la situation devient absolument catastrophique en ce qui concerne l’accès aux spécialistes, tant dans les zones rurales qu’urbaines", fustige l'association de consommateurs qui a mis en ligne une cartographie qui recense sa réalité des déserts médicaux en France. Etrangement, elle a choisi de le faire commune par commune, alors que la réalité des déserts médicaux s'aborde en premier lieu sous le prisme des bassins de vie.

Mais peu importe, selon Antoine Grisoni : "Ce ne sont pas deux ou trois déserts médicaux en plus ou en moins qui vont changer les choses. La réalité, c'est qu'on manque de médecins, point final." En Corse, une autre réalité est à prendre en compte : le vieillissement de la profession. En 2023, la proportion de médecins actifs âgés de plus de 60 ans est de 44,6 % en Haute-Corse, soit près d'un sur deux. En Corse du Sud, elle est de 38,9 % (*).

"C'est ça la réalité du quotidien..."

Cartographier les déserts médicaux en France, UFC-Que choisir n'est pas la première à le faire. L'Insee, l'Ordre des médecins ou encore l'Assurance maladie disposent également d'une base de données fournie en la matière. Pour la Corse, on retiendra le zonage réalisé le 20 avril 2023 par l'Agence régionale de santé. Celui-ci tient compte d'une offre de soins insuffisante pour une population donnée, d'un faible renouvellement des professionnels ou des départs à la retraite de ces derniers. Et il permet d'allouer directement aux médecins libéraux des aides financières à l'installation et au maintien, là où la situation le nécessite. Or, en Corse, les secteurs identifiés comme prioritaires par l'ARS vont du Cap Corse à Sartène, suivant une ligne qui passe par le Nebbiu, le Cortenais ou le Fiumorbu.  Une fragilité qui est également reconnue pour d'autres territoires comme la Balagne ou l'Extrême-Sud, mais à un degré moindre. En revanche, Bastia et Ajaccio ne sont pas considérés comme des déserts médicaux. Les deux villes en ont été exclues "non pas parce qu'il n'y a pas de problème, mais parce qu'il faut prioriser les financements, analyse le Dr Grisoni. Car sinon, allez trouver un rhumatologue à Bastia... Et pour un ORL, le premier rendez-vous qui avait été proposé à l'une de mes patientes, c'était fin février... J'ai dû téléphoner à mon collègue pour lui demander de la prendre avant. On fonctionne comme cela 90 % du temps... C'est ça la réalité du quotidien."

Dans son étude, UFC-Que Choisir se limite de son côté aux médecins généralistes et à trois spécialités auxquelles les patients peuvent avoir accès directement, sans ordonnance : les ophtalmologues, les gynécologues et les pédiatres. Exclure de cette étude tous les autres spécialistes, Antoine Grisoni ne le comprend pas : " Car le manque de spécialistes retentit sur l'activité des généralistes", assure le président des médecins libéraux corses.  

UFC fait "une analyse idéologique de la situation"

Mais la principale singularité de l'étude d'UFC-Que Choisir, c'est, on l'a déjà dit, de considérer que la fracture sanitaire est également d'ordre financière. "Les dépassements d’honoraires payés par les usagers ne cessent de croître. Pour la plupart des spécialités, il devient de plus en plus difficile de trouver des médecins qui respectent le tarif de la Sécurité sociale. Ainsi, près de 7 patientes sur 10 résident en désert médical en termes d’accès aux gynécologues en secteur 1 (sans dépassement d’honoraires) à moins de 45 minutes de chez elles, et près d’un enfant sur deux réside en désert médical pour ce qui est de l’accès aux pédiatres au tarif de la sécurité sociale. Dès lors, les dépassements d’honoraires sont subis par les usagers", conclut l'organisation.

Cet argumentaire ne passe pas du tout pour le docteur Grisoni : "Je suis très en colère. UFC-Que Choisir fait une analyse idéologique de la situation, elle s'engouffre dans le populisme classique. Tout le monde sait que notre chiffre d'affaire stagne ou diminue, notamment du fait de l'inflation. Il arrive que l'on travaille 70 heures par semaine, on a fait d'important sacrifices pendant la crise Covid. Tout ça c'est oublié aujourd'hui ?", interroge, amer, le médecin généraliste de Solenzara.

Il trouve néanmoins un mérite à cette étude  : "Donner un coup de pied supplémentaire à l'Etat. UFC n'a qu'à lui demander d'arrêter de jouer hypocritement avec les contraintes du budget", avance-t-il dans une allusion au plan d'économies de 3,5 milliards d'euros que l'Etat veut entreprendre sur le budget de l'assurance maladie. Selon Antoine Grisoni, l'aide financière à l'installation de l'ARS pour un médecin ne fonctionne pas en Corse : "De l'argent, ce n'est pas suffisant pour aller s'installer dans un coin paumé", balance-t-il un brin provocateur. Car selon lui, c'est à l'Etat de montrer l'exemple : "Un désert médical, c'est bien souvent un désert de services publics. Alors pourquoi on obligerait un jeune médecin à compenser ce que l'Etat ne fait plus ?"

(*) Source : atlas de la démographie médicale 2023 du Conseil national de l'ordre des médecins.