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Covid-19. Bianca Fazi : « On aurait pu protéger notre île avec le GreenPass, on ne l’a pas fait ! L’Etat a été incapable d’anticiper ! »


Nicole Mari le Vendredi 23 Octobre 2020 à 21:11

Le couvre-feu a été décrété en Corse pour six semaines après une accélération record de l’épidémie liée au COVID. Le Plan blanc a été réenclenché dans les hôpitaux. Les prochaines semaines s’annoncent difficiles. Médecin aux urgences à l’hôpital d’Ajaccio et conseillère exécutive en charge des questions sanitaires et sociales à la Collectivité de Corse (CDC), le Dr Bianca Fazi est plutôt remontée. Elle réaffirme, à Corse Net Infos, que le GreenPass aurait protégé la population. Elle dénonce un manque de dialogue et de prévention de la part de l’Etat au niveau tant national que local. Et estime que les leçons n’ont pas été tirées depuis mars.



Bianca Fazi, médecin aux urgences à l’hôpital d’Ajaccio et conseillère exécutive en charge des questions sanitaires et sociales à la Collectivité de Corse. Photo CNI.
Bianca Fazi, médecin aux urgences à l’hôpital d’Ajaccio et conseillère exécutive en charge des questions sanitaires et sociales à la Collectivité de Corse. Photo CNI.
- Que pensez-vous de l’instauration du couvre-feu en Corse pour six semaines ? Est-ce une bonne réponse à la crise sanitaire ?
- Je ne sais pas ! L’avenir nous le dira très rapidement. Le problème est qu’on est dans une temporalité où le virus circule tellement qu’il faut réduire les contacts, même dans sa sphère privée. La situation en Corse est déjà très inquiétante avec un nombre de contamination qui a considérablement augmenté entre les semaines 41 et 42 (du 5 au 18 octobre). Un nombre sous-estimé, selon les épidémiologistes, que ce soit dans l’île ou au niveau national, vu que pas tout le monde n’est testé. En ce moment, les patients, qui sont en réanimation, ont entre 60 et 65 ans. Il y a une grosse inquiétude sur cette tranche d’âge. Certains ont des pathologies et des comorbidités. D’autres arrivent à l’hôpital dans des situations cliniques graves alors qu’ils n’avaient aucune pathologie. On sait que petit à petit seront impactés des patients beaucoup plus âgés et donc beaucoup plus fragiles. Cela signifie qu’il y aura plus d’hospitalisation, que ce soit en secteur COVID - c’est-à-dire ne nécessitant pas une réanimation - ou en réanimation.
 
- Comment expliquez-vous cette situation ?
- Dans une île, par définition, la population peut être mieux protégée. C’était le principe du GreenPass proposé par le président de l’Exécutif, Gilles Simeoni, et modélisé par notre Conseil scientifique qui était composé de gens de terrain, dont le directeur de crise du Centre hospitalier d’Ajaccio. C’est grâce à lui et à d’autres qu’en mars, l’hôpital a pu absorber les patients. Nous n’avons pas attendu que le gouvernement nous donne des instructions, nous nous sommes beaucoup appuyés sur le modèle italien. L’hôpital a poussé les murs en mettant des lits de réanimation supplémentaires et en passant en plan blanc. Si nous avions mis en place notre plan et pris en compte ce qui avait été annoncé dans les prévisions mathématiques et la modélisation du Conseil scientifique, nous n’en serions pas là !
 
- Le Conseil scientifique local avait prédit un été sous tension, ce qui n’a pas été le cas ?
- Le virus étant inconnu, personne ne savait comment il allait réagir. Le Conseil scientifique a fait un scénario catastrophe sur l’été parce que nous avions peur d’avoir tous les lits de réanimation embolisés entre une population extrêmement augmentée et les patients COVID. Il a fait surtout une prédiction sur l’automne en disant : « Attention ! Le nombre de contamination augmentant, il y aura plus de cas à l’automne ». C’est ce qu’il se passe ! Nous n’avons pas été alarmistes, nous avons été alarmants ! Nous avons été dans une démarche de prévention. La gestion du risque, c’est un principe de précaution. La situation estivale a été très apaisée parce qu’après le confinement, l’incidence était quasiment négative. Mais, nous savions que la pandémie n’était pas terminée et que le virus circulait toujours. Aujourd’hui, les virologues parlent d’une épidémie qui durera tout l’hiver et même tout le printemps, ils prévoient son arrêt en début d’été.
 
- Pour vous, la solution reste le GreenPass ?
- Oui ! Je continue à le dire : le GreenPass aurait protégé notre population. L’argument, qui prétend que les tests n’étaient pas fiables à 100%, n’est pas entendable ! Les tests dans les aéroports ne sont pas plus fiables à 100%, mais on les fait ! Je ne veux pas stigmatiser les touristes, loin s’en faut ! Heureusement qu’ils sont venus, il fallait que l’économie puisse reprendre cet été, mais il fallait aussi protéger notre île. On aurait pu le faire. On ne l’a pas fait ! Ce que je dénonce, c’est l’attitude de l’Etat qui n’a pas voulu de GreenPass parce que c’était Gilles Simeoni qui le portait, ils n’ont pas voulu l’entendre ! Il aurait aussi fallu que joue la solidarité de tous les élus politiques, quelque soit leur groupe d’appartenance, mais ils n’ont pas su le faire ! On se doit de protéger la population. Qui doit protéger ? C’est aussi l’Etat ! Comme il est incapable de le faire, au moins qu’il nous écoute ! Et je peux vous dire que les soignants sont en colère !
 
- Pourquoi ?
- Parce que tout n’a pas été fait pour protéger cette île et sa population qui, tout le monde le sait, est âgée et, donc, fragile. Ce qui s’est passé n’est pas normal ! Qu’allons-nous faire maintenant ? Le Premier Ministre dit que dans dix jours, il réévaluera la situation. Vu la fragilité de notre système hospitalier et si la tension est trop forte, surtout en Corse, à mon avis, on va vers un confinement, mais on ne nous le dit pas. Le confinement peut-être partiel, comme on le voit dans d’autres pays, mais au moins qu’on nous le dise ! Qu’on nous associe dans la démarche pour que l’on puisse accompagner au mieux tous les gens économiquement impactés. Les socio-professionnels subissent déjà la crise économique qui court depuis mars dernier et qui va s’accentuer en rajoutant de nouveaux problèmes. Il y a eu un déni de dialogue qui pèse lourd sur la situation actuelle !

- C’est ce que dénonce le président de l’Exécutif, Gilles Simeoni, dans un tweet ce vendredi matin ?
- Absolument ! Nous n’avons eu aucune réunion de cellule de crise avec le préfet. Depuis trois mois qu’il est là, on ne l’a pas vu. Nous échangeons régulièrement avec la directrice générale de l’ARS (Agence régionale de santé) parce que la Collectivité de Corse a une compétence partagée sur le médico-social. Pendant la première crise, nous avons travaillé avec le préfet Robine, nous avons eu de vrais échanges. Nous pouvions ne pas être d’accord, mais au moins nous avons essayé de co-construire une réponse pour traverser une situation totalement inédite. Il a appuyé notre proposition de GreenPass à Paris, mais il n’a pas été entendu. Au-delà du GreenPass, ce qui m’énerve, c’est qu’il n’y a pas d’anticipation ! La France est un pays où l’on n’arrive pas à anticiper, à faire de la prévention et de la gestion du risque. On préfère être dans une gestion de catastrophe ! Ce gouvernement a toujours un mois de retard !
 
- C’est-à-dire ?
- Il y a des choses que je ne comprends pas ! Il y a dix jours, le Premier Ministre dit : « Attention, le seuil d’alerte commence à être franchi. Les seuils de positivité et le taux d’incidence sont trop importants ». En même temps, le ministre des transports dit « Partez en vacances ». Ce sont des messages contradictoires ! Pendant la première crise, c’était pareil. On nous disait : « Pas de masques » parce qu’il n’y en avait pas. Puis « pas de tests » pour la même raison. Résultat : l’hôpital d’Ajaccio est devenu un cluster parce qu’on n’a pas pu tester le personnel soignant. C’était le début d’une crise à laquelle on ne s’attendait pas. Mais aujourd’hui, de toujours rabâcher les mêmes choses, c’est usant ! Le 29 septembre, j’avais redemandé des tests en amont pour les gens qui viendront pendant les vacances de la Toussaint. On dit qu’on nous écoute, mais on ne nous entend pas ! Le R (taux de reproduction du virus), qui était quasiment à zéro début juillet, est actuellement à 2, c’est-à-dire qu’une personne contaminée en affecte deux. Si la progression continue, on peut arriver au scénario de mars dernier où une personne contaminée en affectait trois. Il faudrait qu’on nous réponde sur les tests rapides.
 
- Etes-vous inquiète ?
- Oui ! En mars, à Ajaccio, les médecins ont sur-réagi. Les équipes paramédicales étaient très impliquées. Des infirmières du libéral sont venues nous aider aux urgences, en réanimation ou dans les services COVID. Elles n’ont même pas été récompensées à leur juste valeur. Que va-t-il se passer cette fois-ci ? Vont-elles pouvoir faire de même, sachant qu’elles ont une patientèle, le plus souvent des personnes âgées qu’il faut protéger ? Je ne sais pas comment nous allons faire au niveau des ressources humaines médicales ou paramédicales, ni comment nous allons faire au niveau des évacuations sanitaires. Quand je vois l’état de la France où toutes les régions, à part encore un peu la Bretagne et la Nouvelle Aquitaine, sont embolisées, où allons-nous pouvoir évacuer les malades ! L’évacuation par le navire Tonnerre, qui avait été anticipée par les services hospitaliers d’Ajaccio et les réanimateurs avec l’appui du Pr Papazian, n’est plus envisageable. Nous avons déjà échangé avec Marseille qui a été très impactée par un flux touristique important et a tiré les sonnettes d’alarme dès la fin d’août. C’est très compliqué pour tout le monde.
 
- Craigniez-vous que les hôpitaux de Bastia et d’Ajaccio ne saturent rapidement ?
- Aujourd’hui, ils ne sont pas saturés, mais l’épidémie pèse déjà pas mal. Le nombre de contamination ayant doublé en deux semaines, le nombre d’hospitalisation est allé crescendo. La situation est tendue, mais supportable. Nous craignions que, dans les dix jours à-venir, les services soient saturés. Le problème, c’est que l’hôpital est passé en plan blanc et que nous allons arrêter toutes les opérations conventionnelles. A l’époque de la première vague, nous n’avons malheureusement pas pu assurer la double filière COVID et conventionnelle. Il faudrait le faire aujourd’hui parce que les gens, qui ont des pathologies chroniques, notamment des cancers, ont besoin d’une prise en charge rapide. Il y aura certainement des opérations chirurgicales qui s’effectueront en clinique puisque nous avons un partenariat avec Clinique Sud. Mais la clinique ne peut pas tout prendre en charge. Et quid des patients qui ont peur de venir à l’hôpital, nous l’avons vu lors de la première vague, et je les comprends ?
 
-  Le gouvernement avait promis d’aider l’hôpital et de revaloriser les salaires des soignants qui ont été en première ligne. Concrètement qu’en est-il ?
- Concrètement, les infirmières ont eu une augmentation de salaire de 90 €. Je crois qu’elles auront 90 € supplémentaires à partir de ce mois d’octobre. Pour le reste, non ! On n’a pas eu de nouveaux lits. L’hôpital d’Ajaccio a réarmé une réanimation éphémère. On l’avait déjà fait en mars sans attendre le gouvernement. L’augmentation du nombre de lits de réanimation n’a toujours pas été actée par le ministère de la Santé. Le gouvernement n’a pas tiré les leçons de la crise.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 


















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