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Assassinat d’Yvan Colonna : « Les zones d’ombres sont toujours aussi grandes », selon Jean-Félix Acquaviva


Nicole Mari le Mardi 24 Janvier 2023 à 20:52

La Commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat d’Yvan Colonna par un détenu islamiste radicalisé, Frank Elong Abe, le 2 mars 2022, à la maison centrale d’Arles, entame sa troisième semaine de travail, en partie à huis-clos. Ont été entendus notamment les services de renseignements concernant le parcours de l’agresseur, et, mardi en fin d’après-midi, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Marseille. Le député de la 2ème circonscription de Haute-Corse et président de la Commission d’enquête, Jean-Félix Acquaviva, fait pour Corse Net Infos un point sur ces auditions, sur les contradictions et les zones d’ombre qui restent béantes.



Jean-Félix Acquaviva, député nationaliste de la 2ème circonscription de Haute-Corse, président de la Commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat d’Yvan Colonna, et Laurent Marcangeli, député Horizons de la 1ère circonscription de Corse du Sud, et rapporteur de la Commission.
Jean-Félix Acquaviva, député nationaliste de la 2ème circonscription de Haute-Corse, président de la Commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat d’Yvan Colonna, et Laurent Marcangeli, député Horizons de la 1ère circonscription de Corse du Sud, et rapporteur de la Commission.
- Quel bilan pouvez-vous tirer des premières auditions ?
- On rentre dans le cœur du sujet, dans la genèse du parcours de l’agresseur, y compris en revenant sur l’histoire longue de la gestion administrative et politique du statut de DPS (Détenu particulièrement signalé) en général et en particulier concernant Yvan Colonna. Les faits, relevés par l’Inspection générale de la justice, sont indiscutables, mais sont - et je le regrette à ce stade – minimisés, d’une part par l’ancienne directrice de la centrale d’Arles, Corinne Puglierini, d’autre part par le directeur de l’administration pénitentiaire, Laurent Ridel, même si, dans son audition, ce dernier admet un certain nombre de choses. Il est clair que des questions n'ont pas fait l'objet de réponses satisfaisantes. D'autres questions ont fait l’objet de réponses négatives alors que nous savons, avec d’autres interlocuteurs qui seront auditionnés, qu’elles risquent de faire l’objet de débats contradictoires. Elles ont trait à des choses sensibles liées au parcours d’Elong Abe ou à la gestion politique du statut d’Yvan Colonna. Autrement dit, notre travail aujourd’hui est un travail de débroussaillage très fort qui, de mon point de vue, démontre que les zones d’ombre sont toujours aussi grandes.
 
- C’est-à-dire ?
- Il y a un côté souvent défensif, voir brouillon, concernant l’ex-directrice de la centrale d’Arles et défensif concernant la haute administration centrale sur certains sujets essentiels. Ils ne vont pas au bout et ouvrent un parapluie - on s’y attendait -, et laissent quelques contradictions. Notre travail, en tout cas notre détermination avec le rapporteur et les autres membres de la commission, est de les purger puisque nous ne laisserons aucun angle mort sur ses contradictions majeures.
 
- Vous avez eu un échange assez vif avec le directeur de l’administration pénitentiaire sur la façon de voir les choses ?
- Oui. Le directeur de l’administration pénitentiaire parle d’une réalité qui dépasse la fiction. Autrement dit, il admet que ce qui s’est passé, c’est-à-dire cette succession de faits remarquablement alignés, est extraordinaire, mais que c’est le hasard, c’est la faute à pas de chance ! Pour moi, cette réponse n’en est pas une ! On n’a pas de réponses aux questions concernant le contenu des incidents de Frank Elong Abe, son parcours judiciaire, son séjour en Afghanistan et sur le traitement en carcéral qu’il a eu malgré de nombreux incidents. On n’a pas de réponses satisfaisantes concernant les décisions de renvoi de l’évaluation de la radicalisation, on ne sait pas pourquoi elles n’ont pas été suivies. Le contradictoire va continuer avec d’autres acteurs et d’autres versions. C’est important d’aller au bout parce que même si on ne prétend pas avec la Commission d’enquête parlementaire avoir l’exhaustivité de la vérité sur cet alignement de faits, on va fortement contribuer à donner un éclairage nouveau. C’est ma conviction. Nous souhaitons que ces auditions débouchent sur des recommandations générales et particulières concernant le statut de DPS et la gestion des terroristes islamistes.
 

- L’audition de l’ex-directrice de la centrale d’Arles n’a guère été convaincante. On n’a pas l’impression qu’elle a servi à grand-chose ?
- Il y a quand même des choses qui ont été dites pour la première fois. Ne serait-ce, par exemple, que l’énumération des six critères qui permettent de décider, au niveau d’une commission locale ou plus haut, du maintien ou pas d’un statut de DPS. Lorsqu’on dit devant une commission d’enquête que certains critères sont très larges d’interprétation et que sur ces critères-là, ce n’est pas l’administration pénitentiaire qui décide, mais les autres intervenants en commission locale DPS, sous-entendu l’appareil judiciaire ou d’autres corps qui y siègent. Par exemple, quand on parle de possibilités de tentative d’évasion - un critère retenu pour Yvan Colonna - ou le lien supposé avec la mouvance terroriste, ou encore le lien permis par les critères - mais qui aurait dû être interprété différemment - de l’évasion ou de l’appartenance à un mouvement terroriste en raison de la situation pénale. En gros, le procès prime sur le parcours carcéral de l’individu. Le directeur de l'administration pénitentiaire nous a dit que sur trois ou quatre des critères précités, ce n'est pas l'administration pénitentiaire qui décide ! C'est un élément important pour comprendre l’histoire de la gestion du DPS. Comme il nous explique que le crime en question - l’assassinat du préfet Érignac - est un traumatisme qui peut jouer sur la décision.
 
- Cette interprétation des critères DPS avait déjà été mise en cause ?
- Oui. J’ai rappelé un jugement du tribunal administratif de Toulon qui dit clairement que la commission locale de DPS ne s’était pas réunie, qu’elle était fictive concernant Yvan Colonna. La Chancellerie et l’administration pénitentiaire avaient produit de faux documents pour dire que la commission s’était réunie. L’actuel directeur a botté en touche en disant qu’il n’était pas en place à l’époque. Ce n’est pas une réponse satisfaisante quant au fond. Le fait est là, il existe, ça veut dire que l’administration pénitentiaire, parce que c’était Yvan Colonna, a développé des moyens faux pour nuire et faire en sorte que son statut de DPS ne soit pas levé. On est dans une situation où il y a deux poids, deux mesures, entre la gestion très pro-active et très positive qui était faite d’Elong Abe et la gestion très restrictive d’Yvan Colonna. Ce n’est pas neutre pour la suite des auditions.
 
- Vos collègues RN et NUPES ont taclé la légèreté de l’ex-directrice d’Arles qui a traité le fait terroriste d’Elong Abe et s’est focalisée sur sa fin de peine. Cela interroge ?
- Oui ! Concernant Elong Abe, la priorisation était la fin de peine, c’est-à-dire son projet de sortie. Ce que confirme aussi le directeur de l'administration pénitentiaire. Il fallait préparer sa sortie en relativisant le nombre d’incidents dont il était responsable - 29 quand même avant son arrivée à Arles, et quatre incidents graves pendant ses deux ans et demi à Arles - en mettant de côté toutes les évaluations des commissions pluridisciplinaire unique « Dangerosité » qui ont, à cinq reprises, acté la nécessité urgente de l’envoyer en Quartier d’évaluation de la radicalisation (QER). Autrement dit, il y a eu un parti pris que l’on nous a présenté comme « normal » à cause du projet de sortie à préparer, mais qui, au regard des faits, est totalement anormal. Si on compare statistiquement les 13 terroristes islamistes, sur les 500, qui ne sont pas allés en QER, Elong Abe a le plus haut niveau d’incidents répertoriés.

La commission d'enquête.
La commission d'enquête.
- Comment se sont passées les deux auditions à huis-clos des services de renseignement de la centrale d’Arles ?
- Le huis-clos a été demandé par les audités. Par contre, les conclusions écrites de ces auditions seront publiques. Nous avons, d’abord, auditionné le délégué local du renseignement pénitentiaire de la centrale d’Arles, ainsi que son supérieur hiérarchique du service interrégional de la pénitentiaire de Marseille, puis la directrice du service national du renseignement pénitentiaire et l’ancienne chef qui était en poste au moment des faits. Dans la mesure où l’on parle d’un terroriste islamiste qui était sur un théâtre de guerre, nous devons identifier les défaillances, les dysfonctionnements, voire plus, qui se sont manifestés dans la chaîne d’information. Avec d’autres députés, y compris corses, on ne comprend pas à ce stade pourquoi un terroriste islamiste, aussi capé en termes d’incidents et de dangerosité, ne faisait pas l’objet de remontée de renseignements. L’ancienne directrice d’Arles et le directeur de l’administration pénitentiaire ont dit n’avoir disposer, de la part du renseignement pénitentiaire, d’aucun élément qui permettait d’envisager un passage à l’acte ou une dangerosité précise. Cela veut dire qu'il faut qu'on rentre dans la chaîne de renseignement pénitentiaire, mais comme les services de renseignement, depuis l’attentat islamiste de novembre 2015, ont été restructurés dans des organisations qui permettent de décloisonner les informations, d’autres services seront convoqués sur le profil d’Elong Abe.
 
- Avez-vous obtenu les informations que vous demandiez ?
- L’information importante est qu’il y a bien eu un incident en août 2021, en plus des quatre incidents déjà répertoriés et sur lesquelles Mme Puglierini nous a menti en audition libre, à savoir que Frank Elong Abe a mis la pression sur plusieurs détenus pour avoir le poste d’auxiliaire qui était prévu pour septembre 2021. Le délégué local a confirmé qu’il avait fait remonter cet incident sur l’application dédiée à cet effet, même s’il s’est empressé, toujours dans la même logique, de relativiser le fait en disant que les codétenus avaient des troubles psychiques. Néanmoins, il avait jugé ce fait assez inquiétant pour le faire remonter à sa hiérarchie. L’autre information importante est de savoir si Frank Elong Abe a été une potentielle source de renseignements pour le renseignement pénitentiaire. En première audition, on nous a rétorqué : Secret défense ! Ce qui a étonné tout le monde. Le lendemain, les chefs de service ont précisé qu’il n’y avait pas de réponse de principe – ce n’était ni oui, ni non ! - mais qu’on pouvait considérer que le profil d’Elong Abe, solitaire avec des troubles psychiques, n’était pas approprié pour être un indicateur. Tout cela crée une confusion. Soit cette information est classée « secret défense », soit elle ne l’est pas, et on la brandit pour ne pas nous répondre. Nous verrons ce que dira le directeur de la DGSI, Nicolas Lerner, que nous auditionnons à huis-clos, ce mercredi.
 
- Allez-vous demander la levée du Secret défense ?
- Oui ! Nous nous sommes mis d’accord avec Laurent Marcangeli pour demander officiellement la levée du Secret défense concernant le rapport administratif de la DGSI et le rôle exact d’Elong Abe en Afghanistan. Ce rapport, qui détient les informations des autorités américaines qui l’ont capturé, est aussi classé « Secret défense ». Nous entendons faire valoir les droits de la Commission d’enquête parlementaire pour savoir qui était vraiment l’agresseur d’Yvan Colonna et son rôle exact parce que s’il est vraiment source de renseignements, cela donne une lumière différente au parcours de gestion clémente dont il a bénéficié, que ce soit en remise de peine ou en accès à l’emploi. On ne peut pas en rester là, vu la gravité de ce scandale d’Etat qu’est l’assassinat d’Yvan Colonna en prison.

Thierry Alves.
Thierry Alves.
- Ce 24 janvier, vous avez auditionné Thierry Alves, directeur interrégional des services pénitentiaires de Marseille. Qu’est-ce que cela a donné ?
- Ses propos sont effarants ! Je précise que Thierry Alves est le supérieur hiérarchique de Mme Puglierini. Comme elle et Laurent Ridel, il relate les choses en expliquant que c’est la faute à pas de chance ! Il nous dit que c’est un enchaînement de choses, mais qu’il faut comprendre que c’est dur de tenir une centrale ! Aux questions précises concernant les grandes défaillances anormales au vu des textes, notamment le fait que trois commissions disciplinaires « Dangerosité » ont alerté sur la nécessité de mettre Elong Abe en QER, il répond qu’il n’était pas au courant parce que la directrice n’a pas transmis. Il est impossible qu’il n’ait pas été au courant dans la mesure où, lors de ces commissions, il y avait des professionnels et des cadres de la prison. De surcroît, je lui ai cité une coordinatrice de la mission de la lutte contre la radicalisation violente, qui appartient à sa direction, et qui lui a transmis par mail le 12 février 2020 qu’il fallait mettre Elong Abe en QER. Il nie aussi cela. Il reconnait seulement qu’il a été mis au courant de la dernière évaluation de janvier 2022 et qu’il a fait ce qu’il fallait, mais ce n’est pas ce que dit le rapport de l’Inspection générale de la justice. C’est un officier du bureau de gestion interne, qui était secrétaire de la réunion, et la même personne de la mission de lutte contre la radicalisation, qui appuient la demande. Thierry Alves est au courant, mais sa direction ne fait pas attention au fait qu’aucun rapport circonstancié n’est transmis à Paris pour que la demande puisse suivre son cours et être validée en comité central le 9 mars.
 
- C’est-à-dire sept jours après le drame ?
- Oui ! Il n’y avait, le jour du drame, aucun rapport sur la table à Paris pour étayer le renvoi en QER, alors que c’est une formalité substantielle pour effectuer ce transfert. Sur la quatrième demande de transfert où il affirme avoir fait ce qu’il fallait, il n’a pas du tout fait ce qu’il fallait ! Il dit qu’il n’a pas de renseignements de la DGSI sur le comportement d’Elong Abe en Afghanistan, qu’il n’y a que des renseignements judiciaires, et aucune alerte sur les incidents qui ont eu lieu et qui ont pourtant fait l’objet de commissions de discipline en prison. Il nie là aussi avoir été au courant alors que le délégué local du renseignement pénitentiaire nous a dit qu’il a mis ces incidents dans le logiciel, ainsi que la pression sur les autres détenus pour obtenir le poste d’auxiliaire. Beaucoup de relativisation, des écarts avec les faits. Mais comme je lui ai dit : plus vous relativisez, plus nous irons chercher à comprendre l’incompréhensible.
 
- Avez-vous le sentiment d’avancer ou de piétiner ?
- L’intérêt de ses premières auditions est de nous avoir permis de sérier le détail du parcours d’Elong Abe et la gestion du statut DPS. On avance vers la connaissance d’un fait : Elong Abe était beaucoup plus dangereux et connu pour l’être que ce que l’on nous a présenté au départ. On sait déjà qu’il était un combattant, qu’il avait attaqué l’armée pakistanaise. Ce sont des propos nouveaux qui sont dit par petites touches et qui confortent la dangerosité. Beaucoup de contradictions se font jour, des zones d’ombre restent. Cela nous conforte dans l’idée qu’il faut mener ce travail d’investigation de la façon la plus sérieuse qui soit, pour Yvan Colonna et sa famille, pour la société corse et pour la démocratie en général.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.















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