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Archéologie corse : Une ferme vinicole d’époque romaine, un moulin double et des dolia découverts à Lucciana


Nicole Mari le Mercredi 18 Novembre 2020 à 19:43

C’est encore une première ! Les opérations de fouille, menées par l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), se succèdent en Corse avec leurs lots de découvertes exceptionnelles. La dernière en date a eu lieu sur la commune de Lucciana où une ferme vinicole romaine a été mise à jour. Si la présence d’habitat antique dans le secteur de la colonie romaine de Mariana n’a rien de surprenant, ce qui est inédit, c’est la découverte de dolia estampillées et du premier moulin hydraulique double connu pour l’Antiquité en Corse. Explications, pour Corse Net Infos, de Samuel Longepierre, responsable des opérations sur le site. A la suite, Laurent Sévègnes, Conservateur régional de l'archéologie de Corse, confirme que ces découvertes ne peuvent pas empêcher la construction.



Des fonds de dollia, grandes jarres de 2 mètres de haut, en partie enterrées dans le sol et qui servaient à stocker le vin, ont été retrouvés à Lucciana par l'INRAP dans le cadre de l'archéologie préventive sur le site de construction d'une maison individuelle. Photo CNI.
Des fonds de dollia, grandes jarres de 2 mètres de haut, en partie enterrées dans le sol et qui servaient à stocker le vin, ont été retrouvés à Lucciana par l'INRAP dans le cadre de l'archéologie préventive sur le site de construction d'une maison individuelle. Photo CNI.
- Qu’avez-vous découvert de remarquable sur ce site de Lucciana ?
- Sur ces fouilles, qui ont débuté il y a plus d’un mois, nous avons découvert un établissement d’époque romaine datant plus précisément du cœur de la période impériale entre le 2ème et le 3ème siècle de notre ère. Il s’agit d’une ferme, qui appartient à toute cette série d’établissements ruraux qui ont été fouillés, ces dernières années, en archéologique préventive, autour de la colonie romaine de Mariana. Ce réseau de petites fermes commence, donc, à être relativement bien documenté. L’intérêt du site d’aujourd’hui est son état de conservation assez exceptionnel avec des niveaux de sols qui permettent de caractériser les espaces et, donc, de mieux définir ce type de ferme.
 
- C’est-à-dire ?
- Souvent les sites sont tellement détruits que nous ne retrouvons que les fondations des murs, mais plus les sols d’occupation, et nous avons, donc, du mal, à caractériser la fonction des pièces. Alors qu’ici, on peut caractériser une pièce dédiée à la viticulture et un autre espace lié à la vie quotidienne. Cela nous permet de retracer la nature du site. Nous ne disposons pas de la quasi-totalité du plan parce qu’une partie du bâtiment se poursuit en dehors de l’emprise de fouille. D’après ce que l’on peut penser, ce serait un établissement relativement modeste, pas une villa romaine d’un grand propriétaire terrien parce qu’il n’y a pas de côté ostentatoire, pas de mosaïque ou de partie thermale… On peut vraiment qualifier le site de ferme.
 
- Qu’est-ce qui vous permet de caractériser sa nature viticole ?
- Nous avons découvert les éléments significatifs d’une fonction viticole d’une certaine importance. En l’occurrence, un chai caractérisé par une batterie de dolia (dolium au singulier) disposées sur des rangées de part et d’autre. La pièce est grande et a un plan allongé assez commun avec des piliers centraux qui soutiennent une charpente peut-être à double versant. Nous avons trouvé un des piliers et six logements de dolia qui sont des grandes jarres de 2 mètres de haut, en partie enterrées dans le sol et servant à stocker le vin. Nous avons la chance – et c’est, je crois, un cas quasi-unique, voir unique en Corse -, d’avoir deux fonds de jarres toujours en place. Ils n’ont pas été récupérés. Ils sont, donc, conservés in situ. Les autres logements sont en négatifs, les jarres ont été récupérées, mais le creusement reste. Certains ont été comblés par des bouts de tuiles, des céramiques...

Une cuve de recueil du jus de presse du raisin, très bien conservée. Photo CNI.
Une cuve de recueil du jus de presse du raisin, très bien conservée. Photo CNI.
- Qu’avez-vous trouvé d’autre ?
- Nous avons aussi eu la chance de trouver, sur les bords de ces jarres, une estampille, c’est-à-dire une sorte de tampon incisé sur la lèvre et portant le nom de l’officine italienne de production. Ce qui nous permet de dire que ces jarres sont importées d’Italie. A côté, nous avons mis à jour une cuve bâtie, très bien conservée, qui servait à collecter le jus de presse. Cette cuve de recueil est un élément bien connu dans le monde romain. Son fonds est constitué de ce qu’on appelle : un béton de tuileau, c’est-à-dire de la tuile concassée liée à un mortier de chaux. D’une belle épaisseur, à peu près 30 cm, il a une fonction d’étanchéité pour le liquide.
 
- On peut, donc, en déduire qu’il y avait des vignes autour de l’habitat ?
- Certainement. La principale activité de production de cet établissement était la viticulture. C’est un fait bien attesté en Corse à cette époque, de même qu’en Argonaise (Région d’Argonne, pays des Ardennes). Dès qu’on fouille des petits établissements, la principale activité qu’en tant qu’archéologue nous arrivons le plus facilement à caractériser est la viticulture – d’autres activités sont moins faciles à caractériser. De là, on peut penser que la viticulture est l’activité principale de ces petits établissements en termes de production.

Paleochenal ou ancien cours d'eau. Photo CNI.
Paleochenal ou ancien cours d'eau. Photo CNI.
- Le site contient-il d’autres éléments inédits ?
- Oui ! Une des originalités du site est le lien qu’il entretient avec son environnement naturel, en l’occurrence un cours d’eau. Nous avons découvert un paléo-chenal, un ancien cours d’eau composé de deux bras qui se réunissaient sur le site pour créer un cours d’eau unique avant de se jeter dans la plaine littorale. Il formait un coude autour de l’habitation. Nous avons fait une coupe géomorphologique, et nous avons été étonnés de la profondeur de ce cours d’eau. Comme il était mentionné sur les cartes IGN, on peut supposer qu’au début du 20ème siècle, il était encore en partie en activité et qu’il n’a disparu que depuis quelques décennies. La géomorphologue de l’INRAP a étudié les dépôts et situé le niveau antique en bas. Cela signifie que le cours d’eau fonctionnait dans sa plus belle profondeur à l’époque de l’installation antique. Le site a été implanté sur un monticule naturel créé par les apports du cours d’eau en éléments détritiques qui se sont amoncelés dans la partie convexe du bras. L’installation antique vient vraiment épouser la berge à l’endroit où son angle est le plus marqué. L’angle, sur lequel s’appuient des restes de murs, a même été retaillé par l’activité humaine parce qu’il est quasiment droit. On suppose que le mur d’enceinte de la pièce Sud, qui était dédiée à des activités culinaires, devait suivre la berge. La relation directe entre l’implantation humaine et le cours d’eau est très intéressante.
 
- Comment expliquez-vous cette implantation près d’un cours d’eau ? A quoi est-elle liée ?
- Elle est liée à une structure hydraulique très particulière et très originale qui nous a interpellés. C’est une structure rectangulaire allongée qui se caractérise par un empierrement délimité par des murs et est située précisément à l’angle du bras du cours d’eau. Elle est constituée, de part et d’autre, d’une chute d’eau oblique, donc une sorte de conduite forcée, et d’une deuxième chute d’eau, mieux conservée avec une couverture hydro-morphe et des dalles posées à plat qui marquaient la canalisation. Des chutes d’eau signifient recherche de pression, d’accélération de l’eau pour obtenir un débit plus important. Elles se jettent dans des ensembles globalement circulaires, deux chambres caractérisées par un logement plus ou moins carré à l’encastrement et par une dalle qui marque le sol.
 

Les chutes d'eau. Photo CNI.
Les chutes d'eau. Photo CNI.
- A quoi servaient ces chutes d’eau ?
- On considère qu’il s’agit d’un moulin hydraulique servant à la production de farine. Ceci, en fonction d’un certain nombre d’éléments : la présence du cours d’eau, les chutes d’eau, les canaux de fuite qui se jettent dans le cours d’eau, et la présence de cinq meules dont quatre dans le comblement d’abandon de la structure. Des meules dont la typologie suggère une fonction hydraulique et qui sont – autre élément intéressant – en roche volcanique provenant de la carrière de meule d’Orvieto en Etrurie au Nord de Rome. Ces meules sont, donc, venues d’Italie et sont typiquement utilisées pour la production de la farine. La pierre d’Orvieto est une pierre meulière, abrasive avec un aspect vacuolaire recherché pour sa qualité intrinsèque qui est propre à la mouture des céréales. C’est vraiment intéressant parce qu’on serait en présence du premier moulin hydraulique connu pour l’Antiquité en Corse. Les autres à l’échelle de l’île datent de l’époque médiévale ou de l’époque moderne.

Samuel Longepierre. Photo CNI.
Samuel Longepierre. Photo CNI.
- C’est donc une belle découverte ?
- Exactement ! D’autant plus que le côté très original réside dans la petite taille de l’installation hydraulique et des meules, ce qui fait penser à un petit moulin. C’est totalement à l’inverse de ce que l’on connaît habituellement en matière de moulins hydrauliques antiques qui, notamment en Argonnaise ou dans les Trois Gaules, sont toujours associés à des villas romaines. Dans ces grands établissements ruraux, les installations hydrauliques sont liées à la recherche de productivité d’un grand propriétaire qui a les moyens d’investir des capitaux pour dégager du travail humain. C’est dans ce cadre-là qu’on explique le développement des moulins hydrauliques dans l’Empire romain. Ici, c’est vraiment un contre-exemple : ce moulin hydraulique est situé dans une ferme relativement modeste pour laquelle on a du mal à expliquer une recherche de productivité. Cette technologie serait plutôt utilisée pour une recherche de qualité puisqu’on sait qu’un moulin hydraulique peut être doté de systèmes, tels que le réglage de l’écartement des meules, ce qui n’existe pas dans un moulin manuel familial. Ce système permet une mouture de qualité, notamment pour une farine panifiable. On pourrait, donc, expliquer la présence d’une telle installation pour une production domestique dans un cadre de vie sophistiqué. C’est une découverte qu’il faut encore étudier.
 
- Pourquoi ?
- L’autre originalité est aussi d’avoir un moulin double avec deux chambres à deux roues horizontales. Ce qui serait aussi, d’un point de vue technologique, un unicum dans la Méditerranée Nord Occidentale de l’époque où l’on trouve principalement des moulins à roues verticales, quelques moulins à roues horizontales, mais jamais des moulins doubles. L’exemple le plus pertinent, que j’ai pu trouver en l’état, est en Syrie pour l’époque Omeyyade : deux moulins doubles sur le même type d’organisation, mais au VIIIème siècle. Cela pose des questions. Y-a-t-il eu un apport technologique plutôt issu du bassin oriental de la Méditerranée, peut-être d’Afrique du Nord ? On sait que, dans l’Antiquité, la Corse a de très forts échanges avec la Méditerranée. Une grande partie des céramiques, que l’on trouve, viennent d’Afrique. Les meules et les dolia sont importées d’Italie… Cela montre une occupation totalement ouverte sur la Méditerranée que ce soit sur un site ostentatoire telle qu’une villa ou pour une ferme. Ce moulin dans un cadre de ferme relativement modeste et la technologique qui y est associée est vraiment une nouveauté et une belle découverte. Nous en saurons plus avec le rapport de fouilles qui sera disponible d’ici un an ou un an et demi.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.

Archéologie corse : Une ferme vinicole d’époque romaine, un moulin double et des dolia découverts à Lucciana

Laurent Sévègnes : « Les fouilles préventives ne peuvent pas empêcher la construction »

Larent Sévègnes. Photo CNI.
Larent Sévègnes. Photo CNI.
- Comment se passe l’opération de fouilles préventives sur des terrains privés ?
- Cette fouille a été réalisée dans le cadre d’un permis de construire qui a donné lieu à une instruction. Celle-ci a conduit, il y a environ un an, à un diagnostic, c’est-à-dire des tranchées faites à un intervalle régulier sur un terrain pour vérifier s’il y a des vestiges. Sur ce terrain, des vestiges de murs d’époque romaine sont apparus. Nous sommes revenus faire des fouilles pour purger la question avant la construction d’une maison individuelle. Comme il s’agit d’une maison qu’une personne construit pour elle-même, le coût du diagnostic et des fouilles est payé par un fonds national de péréquation de garantie, le FNAP (Fonds national d’archéologie préventive). Si bien que la personne n’a pas eu à débourser le moindre euro pour que l’on arrive à cet état-là.
 
- Néanmoins, ces fouilles retardent la construction ?
- Cela a pris du temps, c’est vrai. Entre le moment du dépôt du permis de construire et le moment où nous libérons la parcelle, il s’écoule un certain nombre de mois. Mais, il faut quand même tordre le cou à cette idée qu’on entend partout aujourd’hui que les fouilles peuvent empêcher la construction. Nous n’en avons pas le droit ! Pas les moyens légaux ! Ce n’est pas nous qui pouvons empêcher de construire une maison, un immeuble ou une route. C’est un point important à préciser.
 
- L’archéologie préventive multiplie les découvertes. C’est une vraie richesse pour la connaissance de l’histoire corse ?
- Oui. Petit à petit, dans cette Plaine Orientale, nous construisons un discours scientifique riche avec des découvertes qui se succèdent en cascade. Nous allons bientôt ramasser la mise, mettre, dans les prochains mois, tout cela en perspective, et essayer de synthétiser, de récapituler l’ensemble des découvertes qui ont été faites. Par exemple, celles sur la voie rapide, celles autour d’Aleria encore ces derniers jours.... Tous ces établissements agricoles, ces productions d’huile, de vin… A Vescovato, nous avons trouvé une étuve, on ne sait pas encore si elle servait à sécher la châtaigne… L’économie romaine de la Corse n’est pas bien connue et nous apportons, à chaque fois, de nouvelles données quantitatives et qualitatives. Petit à petit, nous reconstituons l’histoire de la Corse à l’époque romaine. C’est un territoire de recherche assez novateur.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.


















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