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Antonia Luciani : "Un nouveau Riacquistu culturel basé sur la transmission, la création et la coopération européenne"


le Vendredi 24 Mars 2023 à 20:28

Contribuer à préserver l’héritage du Riacquistu, soutenir la création ou encore faire rayonner la culture corse au-delà de nos frontières. C’est là les ambitions que la conseillère exécutive en charge de la culture et du patrimoine, Antonia Luciani, espère porter. Dans ce droit fil, il y a quelques semaines, elle présentait à l’Assemblée de Corse un rapport à travers lequel l’Exécutif a affirmé vouloir remettre la culture au cœur de son projet de société. Entretien.



(Photo : Archives Michel Luccioni)
(Photo : Archives Michel Luccioni)
- En janvier dernier, vous avez présenté un rapport qui entend donner une nouvelle impulsion à la politique culturelle insulaire. Vous dites que la Collectivité de Corse (CdC) est la seule à avoir doublé le budget alloué à la culture. Est-ce un marqueur ?
- Effectivement. Il y a une structuration de la politique culturelle depuis 2015 avec des budgets qui ont augmenté de manière régulière jusqu’à avoir doublé. À partir de 2017, avec à la fois la nouvelle feuille de route et le règlement d’aides, nous avons donné une impulsion nouvelle, notamment autour des laburatorii et des fabriche culturale qui ont permis l’émergence de lieux de création, surtout dans le rural. C’était vraiment ce que nous voulions. Nous avons souhaité à travers ce rapport proposer aussi de réévaluer 20 années de décentralisation au regard des enjeux actuels. Pour ce faire, il faut remettre en question une partie des actions et des budgets que l’on alloue chaque année. D’abord, parce que forcément les usages et les pratiques culturelles ont beaucoup évolué depuis la crise Covid, notamment chez les jeunes, et que nous sommes dans un moment un peu charnière. Donc, nous avons considéré que c’est peut-être important d’évaluer plus précisément quels sont leurs besoins à travers un travail d’enquête. Un autre sujet est tout aussi préoccupant, c’est celui de la transmission. Finalement, on voit que la dynamique du Riacquistu s’est faite principalement autour de certains acteurs culturels. Aujourd’hui, nous sommes en droit de nous demander si, dans quelques années, il y aura toujours des personnes ressources pour transmettre ce qui constitue pour nous un élément majeur de la politique culturelle que nous défendons et souhaitons protéger. Nous devons donc faire en sorte que la CdC prenne le relais, que ce soit à travers de nouvelles politiques culturelles, ou via la formation qui, selon moi, doit être aussi prioritaire. Nous avons aussi souhaité que ce rapport s’intéresse à la façon dont la Corse souhaite se positionner par rapport à un projet européen global. C’est autour de ces trois axes que s’est fondée notre volonté de réinterroger notre politique culturelle.
 
 - Ces derniers mois, la CdC a soutenu diverses opérations, comme la présence d’auteurs de BD corses au festival d’Angoulême ou d’écrivains corses à la foire du livre à Bruxelles. Ces opérations marquent-elles une volonté d’aider à diffuser la culture corse, ses spécificités et sa richesse en dehors de l’île ?
- Avant même que je ne présente le rapport sur la redéfinition de la politique culturelle en janvier, j’avais soumis une proposition de collaboration culturelle et patrimoniale avec la Catalogne. Dans les années à venir, l’idée est que la CdC soutienne et soit moteur dans le développement de cette coopération plus spécifiquement avec la Catalogne, mais aussi avec d’autres territoires européens. Le secteur du livre est aujourd’hui le plus emblématique de la manière dont la CdC peut, à un moment donné, être à la fois le coordinateur, l’organisateur et le soutien financier permettant cette fameuse visibilité des acteurs culturels. La participation au festival d’Angoulême a été un succès. C’était très important d’y être, d’autant plus que c’était les 50 ans de cet évènement qui est le principal festival de BD francophone. Nous avons permis à huit auteurs et dessinateurs publiés en Corse de faire le déplacement. Cela nous a aussi donné l’occasion de montrer que la langue corse est utilisée dans la bande-dessinée. De même, nous avons soutenu l’association des éditeurs de Corse lors d'une opération à Paris récemment. Nous sommes également allés aux rendez-vous de l’Histoire à Blois en octobre. Et à la fin du mois de mars, nous serons  à la foire du livre de Bruxelles, où le territoire corse aura son stand avec un certain nombre d’animations, de tables rondes, et la présence d’une douzaine d’auteurs insulaires. À travers ces opérations, nous tentons d’avoir une véritable politique de promotion de la culture corse à l’extérieur. C’est extrêmement important pour donner de la visibilité sur ce que nous sommes capables de créer en tant que petite île de Méditerranée. Et puis, c’est aussi une manière de nous honorer et de mettre en lumière des auteurs corses talentueux. La force de création littéraire en Corse est importante.
 
-  Beaucoup d’auteurs corses ont fait leur trou et sont reconnus. Il en est de même dans la musique ou le cinéma. Preuve qu’il existe une force créatrice très importante sur l’île ?
- Une île de 300 000 habitants, c’est comme un quartier d’une grande ville. Je pense que proportionnellement, on n’arrive pas à y avoir autant d’artistes émergents, et ce dans tous les domaines. C’est une force absolument incroyable et c’est je pense, entre autres, ce qui a pu motiver la candidature de Bastia, et de la Corse plus largement, pour prétendre être capitale européenne de la culture. Je pense que cette dynamique est très liée au fait que nous avons une culture assez singulière qui est restée malgré tout assez forte et enracinée. Pour autant, je pense qu’il faut rester vigilants. Aujourd’hui, il y a vraiment un enjeu autour de cette génération du Riacquistu - qui a permis à la fois de ne pas perdre mais aussi de réinvestir complètement certains champs culturels - et de la transmission à de nouvelles générations qui pourraient à la fois récupérer toute cette dynamique et la réinventer pour la réadapter. Nos vies ont en effet été singulièrement bouleversées ces 50 années dernières années et aujourd’hui, notamment chez les jeunes, il y a une consommation très importante de biens culturels avec l’introduction de nombreuses plateformes et du numérique. Et donc, tout cela forcément réinterroge aussi la place de la culture. 

- Pour soutenir cette dynamique, la CdC ambitionne de développer des résidences d’écrivains sur le territoire corse. Une manière d’accompagner la création et de l’aider à ne pas s’éteindre ?
- Il y a un mois, nous avons organisé une résidence pendant une semaine qui a permis de travailler avec l’ensemble des auteurs, des éditeurs, des laburatorii et des fabriche qui, pour certains, ont commencé à travailler sur l’écriture. La question des résidences a été beaucoup réfléchie, la manière dont un auteur pouvait à un moment donné investir un lieu, lui donner un certain caractère, comme par exemple la future médiathèque de Santa Lucia di Tallà, qui devrait être inaugurée dans le cours de l’année, et qui, de ce fait, pourra par exemple accueillir des résidences. C’est aussi permettre un développement à la fois territorial, mais aussi autour d’une politique publique qu’on souhaite porter. Cette semaine de travail nous a permis d’identifier la façon dont on pouvait accroitre la visibilité des auteurs et des éditeurs corses à l’extérieur. Nous nous sommes rendus compte qu’en termes de résidences, nous pouvions aller beaucoup plus loin. C’est vrai qu’il y a des aides pour la création qui, pour le moment, sont assez confidentielless. L’idée, c’est d’essayer de réfléchir à un arsenal d’outils qui pourrait nous aider à favoriser, encourager des résidences d’écriture. Une des raisons pour laquelle nous imaginons que ces résidences sont moins sollicitées ou moins plébiscitées que d’autres, c’est qu’à la sortie, il n’y a pas forcément quelque chose à montrer. Un auteur qui fait une résidence d’écriture n’aura pas forcément terminé son ouvrage parce que parfois cela prend des mois ou des années. La naissance d’une œuvre littéraire, ce n’est pas la même chose que le fait de monter un spectacle. On sait que quand on héberge une compagnie ou une résidence d’acteurs, on imagine qu’au bout de quelques semaines ils vont être capables de montrer quelque chose. Le processus de création littéraire est un peu différent, et de ce fait je pense qu’il nécessite d’être d’autant plus encouragé. Justement, ce qui a été dit après les échanges qu’il y a quelques jours, c’est que les lieux où il y a eu des résidences littéraires avaient permis l’introduction dans les ouvrages de chapitres dans lesquels les habitants de village pouvaient complètement reconnaitre les lieux. Cela créé un lien avec le territoire, et cela peut aussi susciter des vocations, notamment chez les jeunes. Le fait de voir un auteur en résidence dans un village petit à petit tisse des liens, c’est aussi peut être une autre manière d’appréhender la lecture. C’est un peu cela aussi que l’on a envie de tester.
 
- Malheureusement, la candidature de Bastia au titre de capitale européenne de la culture 2028 n’a pas été retenue. Malgré tout n’est-ce pas quand même une formidable vitrine pour la culture corse d’avoir participé à ces sélections ?
- Oui et puis cela a été une formidable opportunité, à travers la fabrique de projets, de réinterroger complètement nos politiques culturelles au regard de cette ambition européenne. Bastia a joué le rôle de tête de pont, mais cela a vraiment créé une dynamique que ce soit avec les acteurs impliqués dès le départ comme l’Université, la Communauté d’agglomération et bien sûr la CdC. Cela a permis aussi à l’ensemble des acteurs culturels de se réinterroger, de peut-être donner des priorités. Je retiens essentiellement la question de la jeunesse, de la manière dont on réussit à faire cette transmission, la question de l’environnement et du lien qu’il peut y avoir entre l’acte créatif et qui est peut-être plus prégnante qu’ailleurs, et enfin la question de la génération Riacquistu qui finalement nous invite à nous réinterroger sur la place des cultures traditionnelles. Ces trois grands thèmes émergents des discussions donnent une sorte de ligne à suivre dans les années à venir. Ce qui est important, c’est la dynamique que cela a créé, les projets qui ont émergé, le fait que tout le monde accueille cela avec grand intérêt. Il faut que nous essayions de capitaliser sur cette dynamique qui a été créée.