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Grammaire corse : Discriminations au faciès ?


Rédigé par J Chiorboli le Mercredi 19 Septembre 2012 à 01:44 | Modifié le Samedi 27 Octobre 2012 - 01:48


Dans notre dernier article, nous avons évoqué une construction corse systématiquement sanctionnée par les censeurs. Seul le singulier serait correct après qualchì ("quelques"). Les prescripteurs dans leur ensemble considèrent que l'emploi du pluriel est un gallicisme. Il n'est donc pas étonnant que la condamnation devienne un lieu commun repris par monsieur Tout-le-monde.


Grammaire corse : Discriminations au faciès ?

Or cette "règle", édictée par toutes les grammaires corses plus ou moins récentes, est contredite par l'usage général, y compris celui des "bons auteurs" corses. Cela suffirait à considérer qu'il n'y a aucune raison de proscrire le pluriel, quand bien même il s'agirait d'un gallicisme. En l'occurrence si l'influence du français a joué, elle n'a fait qu'accroître la fréquence d'une construction corse anciennement présente. En outre il n'est pas indifférent de signaler que l'emploi du pluriel était normal en italien ancien, et est encore attesté en italien moderne et populaire.

Comme cela arrive souvent, en raison de l'analogie (réelle ou supposée) avec le français, et du contraste (réel ou supposé) avec la norme de l'italien (moderne),voilà une expression corse abusivement sanctionnée.

Encore une fois l'idéologie, les préjugés, l'insécurité linguistique bloquent l'analyse linguistique objective. Comme si la simple ressemblance avec le françaisinhibait tout discernement. Entre l'usage et la norme, entre dominants et dominés, le fossé s'élargit avec des conséquences néfastes pour langue (et la société) menacée de l'intérieur comme de l'extérieur.

Condamnation unanime de l'emploi du pluriel après qualchì

Si L'Usu Córsu de Marchetti (2001) ne donne aucune règle concernant l'accord, la méthode Assimil de corse du même auteur (1974) énonçait la "règle" suivante:

"qualchì (quelque, quelques) est invariable. Le nom qu'il accompagne doit toujours se mettre au singulier, même quand il désigne plusieurs personnes ou plusieurs objets".

Le Lexique français-corse du Muntese et le Dizziunariu Corsu Francese prononcent le même interdit mais se contredisent dans plusieurs contre-exemples, notamment:

1.  dopu qualchi minùti di silenziu, "après quelques minutes de silence"

Pour l'ensemble des auteurs qui se sont penchés sur le sujet "il n'y a pas photo": l'adjectif indéfini en question est non seulement invariable mais forcément suivi du singulier. A.F.Filippini (un immense poète n'est pas forcément un liguiste avisé) note au chapitre XVI, p.497, de sa Grammatica Corsa inachevée (revue U Muntese) que le pluriel est incorrect ("forma plurale scurretta, imitata da u francese quelques"). Le même jugement est réaffirmé dans son dictionnaire posthume (1999, Vucabulariu Corsu-Italianu-Francese).

Depuis la Grammatichella de Bonifacio (1926) jusqu'aux ouvrages les plus récents, la condamnation de l'emploi du pluriel après qualchì est donc unanime. Citons Acquaviva, Agostini, Casta, Ceccaldi, Franchi, Marchetti, Massiani, Ottavi, Romani, Yvia-Croce ... qui reprennent le même jugement.

L'emploi de qualchì suivi du pluriel dans la littérature corse (chez Coti notamment) est aussi relevé et sanctionné comme "francesismo" par l'auteur d'un ouvrage en italien sur "la lingua còrsa" (Durand 2003). De la part d'un universitaire italianisant, même si son domaine de compétence est plutôt celui langues sémitiques, on pourrait s'attendre à plus de circonspection.

 

La forme

La banque de données Infcor (http://adecec.net/ ) indique que l'adjectif indéfini est "invariable" et "singulier". Elle s'aligne sur le Dizziunariu Corsu Francese pour évoquer deux "variantes" (qualchì; qualche : cette dernière forme est inattendue) avec une seule "prononciation": qualchì.

On n'a pas manqué de noter une anomalie "orthographique":

"Qualchi: bien que l'accent tonique soit sur le a, le mot suivant ne subit pas la mutation consonantique et garde donc le son dur ! C'est pourquoi on le voit souvent écrit qualchì, mais fautivement car alors on pourrait croire qu'il faut accentuer le i final! ((http://gbatti-alinguacorsa.pagesperso-orange.fr/ )"

On peut en effet s'étonner de voir que la solution "étymologique" appliquée à l'ancien cume (cum'è en graphie "moderne") n'a pas été retenue pour qualchì. La forme étant issue de la fusion de quale et chì, on aurait pu imaginer une graphie en deux mots: qual chì (certains dictionnaires italiens donnent qual che comme variante de qualche) ou qual'chì qui serait le pendant de cum'è.

 

Les grammairiens contredits par l'usage

Malgré la condamnation unanime, le pluriel incriminé (par les grammairiens, enseignants, "remarqueurs"…) est pourtant d'un emploi généralisé à l'oral comme à l'écrit, y compris chez les "bons auteurs". Cette "infraction" est monnaie courante chez Acquaviva; Bassani; Benigni; Biancarelli; Cesari; Colombani; Coti; De La Foata; Desanti; Di Meglio; Ettori; Franchi; Fusina; Gentili; Lanfranchi; Marchetti; Notini; Orliac; Santoni; Trojani; Vachet-Natali; Weber...

Certains des auteurs cités (Dieu reconnaîtra les siens…) font figure d'icônes (à juste titre) dans le domaine de la littérature en langue corse, mais pas forcément dans l'analyse linguistique. Beaucoup évitent d'ailleurs de s'y risquer. Il n'est pas possible de donner tous les exemples et toutes les références (je les tiens à la disposition des "braves gens"). On se contentera ici d'en donner deux, relevés dans les productions même des auteurs qui censurent la construction en question (faites ce que je dis…):

2.  qualchi malcapite chì stalvonu              (G. Franchi, Rigiru 25)

3. si ponu fà qualchì custatazioni              (P.  Marchetti, U Ribombu, 3-1-86)

 

Deux sens différents, deux constructions

En corse l'adjectif indéfini a deux constructions qui correspondent à des différences de sens. Pour schématiser qualchì peut signifier "un" (singulier) ou "plus d'un" (pluriel).

a) Qualchì, invariable quant à la forme, est obligatoirement (et logiquement) suivi d'un singulier quand il indique une singularité (il a alors le même sens que l'article indéfini unu)

4.  Un saristi micca qualchi strega   (Paoli)

b) Il peut aussi indiquer une pluralité (indéterminée, mais au moins deux éléments ou plusieurs). Il a le même sens que dui ou unipochi, est alors suivi du pluriel (ce qui est logique) ou du singulier, comme le montrent les exemples suivants:

5. qualchì ghjornu prima ci eramu scontri              (Rigiru 26)

6. un ritrattu fattu calchì sittimani nanzi              (Coti)

 

Entre l'enclume (italienne) et le marteau (français)

Ainsi une construction bien installée dans l'usage corse (qualchì + pluriel), régulière du point de vue de la syntaxe et de la sémantique, est sanctionnée par l'ensemble des normativistes. L'explication est à rechercher dans les rapports ambigus que le corse entretient avec les modèles français et italien.

Nous parlons de modèle et non pas forcément d'influence directe. En l'occurrence le français n'a fait que renforcer la fréquence d'une construction qui existait déjà en corse, comme d'ailleurs en italien ancien ou littéraire, ou en italien populaire actuel où il est considéré comme un exemple de "concordance logique". Il continue d'être attesté par des ouvrages aussi prestigieux que le Grande dizionario della lingua Italiana (Battaglia) ou le dictionnaire encycloplédique Treccani.

Voilà donc que les normativistes corses (volontairement ou pas) finissent par être (sans le savoir) plus "italiens" que la Crusca: en effet le célèbre Vocabolario degli Accademici della Crusca (1612 pour la première édition) indique clairement que qualche peut être suivi du pluriel comme du singulier (voir ci-dessus un extrait de la page 669).

Comment ne pas penser au fameux portrait de ce médecin corse qui s'efforce en vain de parler "in crusca":

Parla in crusca, ma 'ncapuccia, Ch'è un tuscanu di Carbuccia              (De La Foata)

 

Le bon vieux Falcucci

Le bon vieux F.D. Falcucci, né à Rogliano en 1835, avait étudié plusieurs langues (dont le français) et connaissait bien le corse et l'italien. Grand pourfendeur de gallicismes dont il redoute les effets néfastes sur la structure du corse, il s'est attaché à montrer les convergences nombreuses avec le toscan ou d'autres "dialectes italiens". Mais il a aussi souligné les caractères spécifiques des variétés en présence et n'a pas hésité à rétablir nombre de "variantes corses" à la place des "formes italianisantes" employées par certains auteurs en raison de leur familiarité avec le toscan ou des exigences de la rime (Vocabolario p.7, par exemple).

Falcucci a notamment relevé en corse des exemples montrant que l'emploi du pluriel est normal en corse (qualc'omi) et "incorrect en toscan". Il indique de manière explicite que l'adjectif indéfini est variable en genre et en nombre:

"è di genere promiscuo e si accorda coi due numeri" (Papanti 1875).

Falcucci apparaît souvent plus lucide et plus mesuré que bien des "corsistes" contemporains. Avant de prononcer des condamnations pour crime de lèse-corsité, ces derniers seraient bien inspirés de tourner sept fois leur plume dans l'encrier.

 

Moralité ?

Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. La grande majorité des prescriptions normatives s'expliquent aujourd'hui par la volonté d'expulser de la langue corse les gallicismes (réels ou supposés) avec comme résultat la convergence (parfois délibérée) avec la norme de l'italien. L'adjectif indéfini en question requiert le pluriel en français : il faut donc employer le singulier en corse. Peu importe que le pluriel corresponde à une norme plus ancienne ou populaire (corse, italienne, française).

On ne jure que par la langue "di i nostri vechji", sauf quand elle semble pactiser avec le français. Les gallicismes réels sont aujourd'hui suffisamment nombreux : halte donc au massacre des innocents.

Au 19e siècle le médecin mis en scène par l'évêque d'Azilonu ne connaissait pas bien l'italien "cruscheggiante", comme la grande majorité des Corses de l'époque qui fréquentaient plutôt "a scola di Zia Peppa". Quant aux "docteurs" qui aujourd'hui se portent au chevet de la langue corse, ils ne connaissent plus la langue de Dante, ou pas suffisamment pour s'en servir utilement comme modèle.


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