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GCC : Quel avenir peut avoir ce groupe clandestin ?


Michela Vanti le Samedi 25 Mars 2023 à 18:32

Mardi 7 février 2023 le nouveau groupe clandestin Ghjuventù Clandestina Corsa a publiquement annoncé sa création. Se présentant comme "le bras armé d’un mouvement révolutionnaire", le mouvement , qui a revendiqué 17 incendies criminels, assure marcher "sur les traces du FLNC" qui " semble se détacher de la lutte".
CNI a demandé à Thierry Dominici, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’université de Bordeaux, spécialiste du nationalisme corse et originaire de Bastia, d'analyser cette nouvelle "nébuleuse" qui cherche à peser sur l’avenir politique de l'ile.



Thierry Dominici (Photo DR)
Thierry Dominici (Photo DR)
- Le 7 février, un nouveau groupe clandestin, GCC, "Ghjuventu Clandestina Corsa", a officialisé sa création par communiqué. Ce n’est pas la première fois qu'un nouveau groupe se crée. Qui sont ces jeunes ? 
- Si on regarde son nom, GCC signifie "Jeunesse clandestine corse" et non, "Jeunesse corse clandestine". Il n'y a pas, selon moi, de faute de traduction. Ce sigle fait référence à une petite partie de la jeunesse corse et non à l'ensemble. Dire qui il y a derrière ce groupe est compliqué. Il s'agit d'une nébuleuse qui cherche à obtenir une légitimité et une reconnaissance comme force politique et qui veut peser sur l’avenir de la Corse, bien que pratiquant la violence. Il ne faut pas oublier que sur l'île, la jeunesse a toujours été politisée. Après la victoire du nationalisme en 2015, elle s'est mise en retrait, mais elle est revenue avec force l'année dernière à la suite de l'agression mortelle d'Yvan Colonna. Par contre, on note une évolution. Cette jeunesse a remplacé la lutte armée par la lutte dans la rue. Dans son mécanisme et ses actions, elle est très comparable aux Blacks Blocs.

- Qu'entendez-vous par là ?
- La jeunesse est prête à assumer, à rentrer plus vite dans l'activisme. C'est peut être le post Covid. La crise, qu'on a vu en Corse l'an passé après l'assassinat d'Yvan Colonna, est très comparable à ce qu'on voit ces jours-ci sur le continent. C'est une réaction spontanée contre le système, qui part toujours d'une injustice sociale. À l'intérieur de cette jeunesse, une petite nébuleuse essaye de pratiquer autrement la violence et d'être un déclencheur pour un retour à la lutte armée. 

- Quel avenir peut avoir ce groupe clandestin ?
- Je ne saurais vous dire. Tout dépend toujours de ses modèles d'action, de ses axes, de ses revendications et de la reconnaissance qui lui sera donnée. Mais au regard de la situation de la Corse aujourd'hui, la violence politique, logiquement, n'a plus lieu d'être depuis qu'en 2014, le FLNC a déposé les armes. Cela a ouvert un boulevard à la famille politique nationaliste et a donné la victoire au mouvement national, particulièrement aux autonomistes. Partant de là, on pourrait se demander à quoi ça sert de reprendre les armes. Vous dire quelle sera la durée de ce nouveau sigle aujourd'hui est compliqué : aucun groupe politique nationaliste n’a intérêt à soutenir ce type d'actions qui sont un peu anachroniques. Pourquoi rajouter la violence aujourd'hui ? À quoi sert-elle ? On est dans une phase de négociation. Le nationalisme, que ce soit l'autonomisme ou l'indépendantisme, n'a jamais été aussi fort. Toutes les forces nationalistes sont représentées dans l'hémicycle régional. Sur le plan national, trois députés sur quatre sont nationalistes, un sénateur et un député européen. 

- Peut-on dire que le nationalisme corse a atteint une maturité politique ?
- Oui ! Le nationalisme en Corse a, aujourd'hui, tous les éléments qui prouvent une grande maturité politique. Il est un exemple pour les Catalans, les Écossais, les Basques...
 Alors que jusqu'en 2015, c'était les Corses qui regardaient les Catalans, et surtout les Basques par rapport à l'évolution des forces partisanes. Donc aujourd'hui, la violence est assez surprenante. S'agit-il juste d'un mouvement de jeunes qui ont besoin de s'exprimer politiquement ? Ou est-ce lié à autre chose ? Je doute fort que ce ne soit lié qu'aux jeunes parce que sinon, ils l'auraient fait bien avant.

Le tag retrouvé sur la mairie d'Afa ce jeudi matin
Le tag retrouvé sur la mairie d'Afa ce jeudi matin
- Dans ce cas, comment expliquez-vous la résurgence des violences clandestines alors que les discussions entre Paris et la Corse avancent ? 
- C'est étonnant ! Il y a une reprise des actions militantes alors que l'on vit une victoire incroyable du nationalisme en termes de négociation avec l'État et que l'on n n'a jamais atteint un tel degré dans les discussions en vue d'une autonomie. Ce qui est particulier, c'est le côté un peu flou des actions revendiquées. Plusieurs d'entre elles ont ciblé des locaux. Le FLNC dans le passé ou même l'Armata Corsa s'attaquaient aux locaux parce qu'ils luttaient contre la mafia, contre la spéculation immobilière, l'affairisme, la voyoucratie, mais dans les attentats de ces derniers mois, il n'y a pas de revendication. Pourquoi brûler des engins de travail d'un entrepreneur, des machines, des biens, des propriétés de familles corses ? On dirait que c'est simplement des actions comme ça, qui ne sont pas portées par un message. Même au niveau du répertoire des actions revendiquées par la GCC, c'est du sabotage, c'est plus de l'activisme que du terrorisme.

- Vous voulez dire qu'il manque un message de fond ? 
 Habituellement, quand il y avait des attentats qui visaient des locaux, il y avait une dénonciation par des tags du style "a droga basta" "a mafia no". On comprenait plus ou moins quel était le but de l'action. Il y avait un message qui n'existe plus aujourd'hui. Avant, il y avait des indices qui permettaient à l'État de reconnaître les groupes derrière une action, mais là, pour l'instant, on est vraiment dans les balbutiements d'une nébuleuse. Et de nébuleuses en Corse, oen a toujours toujours eu, même avant le FLNC parce que ça fait partie, presque, je dirais, de notre ADN corse. Le bandit social, le Robin des Bois nourrit l'imaginaire, notamment chez les jeunes. L'encagoulé a toujours eu bonne presse au niveau de l'opinion publique et 100 % de soutien quand il lutte contre la spéculation nucléaire, le bétonnage, etc. Là où il y a moins de soutien, c'est lorsqu'il parle d'indépendance, d'État colonial, quand les propos deviennent beaucoup plus politiques.

- Dans un récent communiqué, le FLNC prend le soin de rappeler à la GCC qu'elle faut bannir certaines pratiques qu'elle utilise. Qu'en pensez-vous ? 
- Il y a deux hypothèses. Comme je le dis toujours, le FLNC est démilitarisé et non dématérialisé. Ses membres n'ont pas disparu. Donc, dans ce communiqué, soit le Front rappelle à l'ordre une de ses sous-structures qu'il a créée et qui aujourd'hui le dépasse, soit le FLNC rappelle simplement que la légitimité de ce champ d'action lui revient, à lui et pas à un autre groupe. C'est ce que j'ai appelé dans mes travaux : le nationalisme anthropophage. C'était la guerre intestine qu'a vécue le mouvement national, notamment les groupes armés. Et là, c'est un peu le même schéma.

- Faut-il craindre un retour de la guerre des chefs ? 
- Je ne crois pas. Contrairement au passé, on a aujourd'hui un ancien sigle qui dit à un nouveau sigle que ce n’est pas bien ce qu'il fait. Ce qui est assez paradoxal, parce que, dans le même communiqué, le FLNC revendique des actions du même type (NDLR Attentats aux trois villas situées dans le golf de Lava). De plus, alors qu'il exhorte la GCC à bannir certaines pratiques, il y a six mois, il a expliqué aux élus corses que s'ils ne bougeaient pas, le Front était prêt à reprendre les armes... Chose que les jeunes ont faite !

- Justement, la mairie d'Afa vient d'être visée par une tentative d'attentat. Pourquoi la GCC s'est-elle attaquée à un des piliers sacrés de la démocratie locale ? 
- Je ne pense pas que cet acte soit directement tourné vers le maire en tant que personne. Je serais presque tenté de faire le corollaire avec les récents événements de Bordeaux où le 23 mars, à l'occasion de la manifestation contre la réforme des retraites, plusieurs jeunes ont mis le feu à la porte de la mairie. On peut se poser la question du rapport entre la réforme et la mairie ?  Je crois que pour cette jeunesse des deux côtés de la mer, la mairie incarne et symbolise le pouvoir. Donc, elle attaque un bâtiment de l'État, alors que c'est surtout la maison des citoyens.