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En ce temps là… les Anglais : Ajaccio était une authentique station d’Hiver


Rédigé par José Fanchi le Dimanche 24 Décembre 2017 à 17:21 | Modifié le Dimanche 24 Décembre 2017 - 17:40


1868-1916, les années bonheur ! Une belle histoire d’amour qui a duré un près d’un demi-siècle entre Ajaccio et les Anglais. Ajaccio voit la vie en rose et se développe à la vitesse grand V. Sortir la ville natale de Napoléon de sa léthargie, lui apporter le développement qu’elle mérite, tels étaient les objectifs du Second Empire. Napoléon III et quelques uns de ses proches collaborateurs en avaient dessiné les contours et tracé la voie. Et cela marchait plutôt bien pour notre petite cité qui, bon an, mal an, avançait vers un développement harmonieux de son image. La vie était belle et l’animation permanente entre les nombreuses rues et ruelles, les avenues et les boulevards, les établissements de luxe, les cafés bien sûr et les places publiques où l’on faisait et refaisait le monde


En ce temps là… les Anglais : Ajaccio était une authentique station d’Hiver
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Le Grand Hôtel, siège de la CTC aujourd'hui
Le Grand Hôtel, siège de la CTC aujourd'hui
Avant la fin de l’automne, Ajaccio « Station d’Hiver » accueillait plus d’un millier de touristes, continentaux et étrangers. C’était devenu une habitude durant les quelques mois d’hiver. D’ailleurs plusieurs hôtels furent construits pour accueillir cette clientèle huppée venue se réchauffer aux chauds rayons de la cité Impériale. Le développement du tourisme prenait dès lors toute sa dimension et on y croyait fermement du côté des commerçants tant en ville que dans les régions comme Vico, Vizzavona, Bastelica, Cargèse, Guagno, où des établissements pouvant accueillir plusieurs dizaines de personnes furent crées.
Le quartier des Anglais
Il faut remonter à l’année 1800, lorsque Bonaparte, alors Premier Consul, établit un plan d’embellissement de sa ville natale. Il crée ce qui deviendra le cours Grandval lequel, quelques décennies plus tard, sera le site choisi par les Anglais pour leur station d’hiver. Au fil des années et des écrits publiés dans diverses revues vantant les mérites de la ville -  à lire impérativement le merveilleux ouvrage de Paul Lucchini, « Ajaccio, Station d’Hiver » - Edition du Journal de la Corse – la ville décide de donner le nom de Joseph Grandval à cette portion de route qui va de la place du Diamant à la grotte Napoléon. C’est à partir de là qu’apparaissent les fameux « cottages » construits autour du Casone et qui vont d’ailleurs susciter quelque polémique lors de la disparition de la société censée les exploiter. Les somptueuses villas (quatre) sont construites, l’environnement immédiat est aménagé, le quartier prend alors une autre dimension et devient véritablement le quartier des Anglais, comme le bois situé légèrement plus haut sur la route du Salario. Nous sommes en 1868 et la Station d’Hiver ouvre ses portes. Je vous renvoie au livre de Paul Lucchini - cité plus haut - pour savourer cette fabuleuse époque de notre Ajaccio d’avant le premier conflit mondial.
Il va sans dire que la cité Impériale fait la fête. Grands bals, rassemblements populaires dont une partie de la population profite pleinement, arbres de Noëls gigantesques dans les grands hôtels, tout ce qui contribue au développement de la cité est en marche. L’Ajaccien accueille favorablement cette saison hivernale qui contribue à l’ambiance de la ville et chacun y met du sien pour maintenir le rythme et surtout cette tradition hospitalière qui donne une belle image de notre ville. Malheureusement, la belle histoire s’achèvera peu après la déclaration de la Grande Guerre, celle qui marqua les corses à jamais avec la disparition de plusieurs milliers de ses enfants. La Station d’Hiver fermera ses portes en 1916. 

Les cottage, en Ajaccien i cutesci
Les cottage, en Ajaccien i cutesci
Montasega à l’anglaise…
Avec cette animation inhabituelle qui règne sur la ville, l’Ajaccien type ne perd pas pour autant ses bonnes habitudes. A Ajaccio, cela a été dit et redit, les quartiers populaires sont de véritables théâtres à ciel ouvert, avec pour acteurs les habitants. Les vacanciers anglais avaient établi leur quartier d’hiver sur les hauteurs de la ville, au Casone, quartier plus communément appelé  par les locaux « i Cuttesci », par déformation, mais bon nombre de nos visiteurs hivernaux aimaient à se promener dans les rues de la ville, découvrir les us et coutumes, se mélanger à la population.
L’histoire est ancienne mais véridique et remonte à cette période du début du siècle dernier. Ce jeune touriste anglais se promène dans le vieil Ajaccio et semble vivement intéressé par les vieilles ruelles étroites. A la vue de certaines façades d’immeubles, il semble intrigué par ces gros tubes accrochés aux murs des maisons. Il s’agit en fait des bouches d’égout dans lesquelles les ménagères déversent les eaux usées…En clair, « i cundutti maestri ! » Notre sympathique sujet de sa très Gracieuse Majesté voulut en savoir plus sur ces drôles de tubes en terre cuite qui zigzaguent le long des façades. Il s’en va vers l’entrée du Grand Séminaire (actuelle résidence Diamant 1) et interroge le premier bonhomme qu’il rencontre, lui demandant à quoi peuvent bien servir ces « tubes » qui serpentent le long des immeubles.
L’Ajaccien, gouailleur, lui répond à peu près ceci : «Ce sont des bouches d’égouts dans lesquelles les habitants de l’immeubles se débarrassent de leurs déchets… » Interloqué, le brave touriste ne peut s’empêcher de lâcher un « my god » puis dans un français impeccable, ajoute : « Diable, les ajacciens sont d’authentiques trapézistes ! »

Le boulevard S. Marcaggi
Le boulevard S. Marcaggi
Les Anglais et le Baron de Pietralba
Nous sommes toujours à la même époque et ce couple de jeunes Anglais fraîchement débarqué s’arrête dans un bar à l’entrée de la ville pour se renseigner sur le quartier où vivent leurs compatriotes. Ils veulent savoir comment s’y rendre. Le garçon de café, un peu embarrassé, leur explique, gestes à l’appui et dans un anglais approximatif, qu’ils se trouvent à l’opposé des « cottages » et qu’il ferait son possible pour les mettre sur la bonne voie.  Il interpelle un client qui se trouve au fond de la salle, garde champêtre de son état, familièrement appelé « u baronu », qui sirote sagement son absinthe. Il lui demande s’il veut bien accompagner le couple jusqu’au Casone, quartier chic où vivent les Anglais, ajoutant en substance : « Tu verras, tu ne perdras rien, ce sont des gens fortunés et très généreux qui paieront fort bien ton service… »
A son retour, le brave homme s’arrête au bar. Le garçon lui demande aussitôt si tout s’est bien passé avec les touristes anglais. Le garde-champêtre le regarde bien dans les yeux et lui dit sèchement : « Ne me parle plus des anglais. Des merci, en veux-tu en voilà, mais des pourboires, tintin ! Avec ce geste horizontal de la main qui traverse le ventre et signifie bien ce que l’on imagine… Le barman ne comprend pas : « Mais qu’est-ce que tu leur as dit en arrivant au Casone ?
Réponse du « baronu » : «  Rien de spécial. Ils m’ont demandé quel métier j’exerçais à Ajaccio et je leur ai répondu que j’étais « le baron de Pietralba ! » Le garçon, qui a tout compris, se frappe le front avec la paume de sa main et lui réplique : « Imbécile, tu voulais qu’ils donnent un pourboire à un baron ! »
Cette chère Dorothy Carrington
  Il est une autre Anglaise qui s’installa à Ajaccio il y a un peu plus de soixante dix ans. Charmante, cultivée, elle eut effectivement le coup de foudre pour la cité Impériale et choisit d’y vivre et travailler. Elle s’appelait Frederica Dorothy Violet Carrington mais les ajacciens qui la connaissaient l’appelaient « Lady Rose » car elle était mariée en seconde noce avec sir Francis Rose.
La vie de Dorothy Carrington est comme un roman dont la trame s'était nouée un matin de juillet 1948, lorsqu'à sa descente du « Ville d'Ajaccio », qui venait d'accoster quai de l'Herminier, elle eut « une certaine vision de la Corse » ... Émerveillée par la beauté du golfe, elle s'écria : « Je n'oublierai jamais mon arrivée à Ajaccio, à l'aube. Je revois encore la Corse surgir de l'eau comme un rêve fabuleux. La ville était ravissante, sortie d'un conte. Ce fut un véritable choc. [...] ».
La passion de la Corse n'est pas un exercice de style pour lady Rose qui a parcouru l'île à pied, à cheval et en voiture. Elle en connaissait tout le relief, le moindre recoin, la plus petite bergerie, sans doute mieux que bien des Corses. En quelques semaines, Dorothy Carrington décide de vivre en Corse, de ne plus la quitter.  En 1991, « Lady Rose » devient la première docteur honoris causa de l'Université de Corse pour ses écrits primés sur la Corse. Dans la foulée, elle reçoit, au nom de la Reine d'Angleterre, des mains du consul général de Grande-Bretagne, l'insigne de membre de l'Empire Britannique pour ses travaux de recherche sur l'île de Beauté depuis un demi-siècle. Alors qu'elle fêtait ses 90 ans. Elle expliqua son coup de foudre pour la Corse par ces quelques mots : « Les inattendus de la Corse m'ont rendu la vie fascinante ». Dorothy Carrington, qui évoquait volontiers le thème de la mort, disait vouloir être enterrée sur cette terre de Corse qu'elle découvrit un matin de juillet 1948. Elle s’est éteinte un jour de janvier 2002 et a été inhumée au cimetière marin.  
J. F.



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