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À Oletta, l’artiste Yan Tomaszewski fait dialoguer mazzeri, shifting et agriculture


Léana Serve le Dimanche 6 Septembre 2026 à 18:25

Lauréat de l’appel à projets 2026 de la Casa Conti - Ange Leccia, l’artiste franco-polonais est accueilli en résidence à Oletta pour poursuivre Mazzeri Shifters, un projet qui rapproche croyances anciennes, pratiques numériques contemporaines et imaginaires agricoles. Avec des agriculteurs corses et les élèves du lycée agricole de Borgo, il cherche à faire émerger des visions de l’agriculture de demain.



Photo : Kamil Krajewski
Photo : Kamil Krajewski

Explorer les imaginaires du voyage en esprit pour interroger le futur de l’agriculture : c’est le pari de l’artiste franco-polonais Yan Tomaszewski avec son projet Mazzeri Shifters. Lauréat de l’appel à projets 2026 de la Casa Conti - Ange Leccia, l’artiste sera accueilli à Oletta afin de poursuivre un travail engagé en début d’année et mêlant traditions, pratiques numériques contemporaines et réflexion sur l’avenir des territoires. Un projet qui trouve d’abord son origine dans les recherches de l’historien italien Carlo Ginzburg sur les benandanti, des figures du Frioul qui, selon des croyances remontant au XVIe siècle, étaient censées voyager en esprit lors de batailles nocturnes. « Quatre fois par an, au passage d’une saison à une autre, ils voyageaient en esprit, ils rêvaient, et ils se retrouvaient avec d’autres benandanti issus d’autres villages pour former une armée », raconte l’artiste. « La bataille avait lieu contre les malandanti, ceux qui font le mal en quelque sorte, et l’issue de la bataille avait dans les croyances un impact sur les récoltes de la saison d’après. Si les benandanti gagnaient, les récoltes étaient bonnes. »
 

En découvrant ces récits, l’artiste s’est ensuite intéressé aux mazzeri corses et notamment aux mandraches, ces batailles en esprit qui, selon la tradition, opposent des mazzeri de différents villages. « Il y a vraiment un lien avéré entre les benandanti et les mazzeri, notamment avec cette bataille annuelle où les mazzeri issues de différents villages se battent avec des plantes, comme les benandanti. » À ces croyances anciennes, l’artiste associe une pratique plus contemporaine : le shifting, popularisé notamment sur des réseaux sociaux comme TikTok. Ses adeptes cherchent à se projeter dans une « réalité désirée » en scénarisant un monde dans lequel ils souhaiteraient se retrouver. « Avec des techniques d’auto-hypnose, ils vont glisser dans un monde préalablement scripté. Il y a aussi un lien avec la communauté, parce que les expériences sont ensuite partagées. »
 

Imaginer l’agriculture de demain
 

C’est justement dans le rapprochement entre ces pratiques que se trouve le cœur du projet de Yan Tomaszewski. À première vue éloignés les uns des autres, les récits liés aux benandanti, aux mazzeri et le phénomène contemporain du shifting ont pour l’artiste plusieurs points communs. « Il y a quelques points en commun autour de l’idée de rêve et de communauté, et dans le shifting, il y a quelque chose qui m’intéresse beaucoup, c'est cette notion de réalité désirée », détaille-t-il. Un rapprochement qui prend aussi tout son sens pour l’artiste au regard de la dimension agricole et rurale associée aux pratiques des benandanti et des mazzeri. Pour Yan Tomaszewski, ces récits permettent de questionner la manière dont ceux qui travaillent aujourd’hui la terre imaginent leur propre avenir.
 

Depuis le début de son travail, Yan Tomaszewski a ainsi commencé à rencontrer des agriculteurs pour les interroger sur leur quotidien, leurs pratiques et la manière dont ils envisagent l’avenir de leur métier. L’objectif est de faire émerger leur propre réalité désirée en reprenant le concept au cœur du shifting. « À partir des informations sur leurs pratiques agricoles et la façon dont ils se projettent dans l’avenir, je travaille sur un texte qui est une sorte de vision, et je les filme sur leur lieu de travail. Ils sont allongés comme s’ils étaient endormis et ils parlent de leurs visions. »
 

Une résidence pour poursuivre les recherches en Corse
 

C’est dans la continuité de ce travail que Yan Tomaszewski sera accueilli à Oletta par la Casa Conti - Ange Leccia pour une résidence artistique qui doit lui permettre de poursuivre ses recherches et ses rencontres sur le territoire corse. « C'est la première fois qu'on invite un artiste qui a déjà un projet en cours, mais ça faisait sens, parce que ça permet vraiment de pouvoir lui donner toutes les conditions humaines et matérielles pour qu'il puisse terminer son projet dans de bonnes conditions », explique Camille Vaillier, chargée de projets au sein de la Casa Conti - Ange Leccia.
 

Le travail se poursuivra également avec les élèves du lycée agricole de Borgo, avec lesquels l’artiste animera un workshop à partir de septembre. Une nouvelle manière d’explorer la notion de « réalité désirée », cette fois avec des jeunes qui se destinent eux-mêmes aux métiers de l’agriculture. « C’est eux qui sont peut-être les plus à même de faire une sorte d'exercice de projection de quelle serait leur réalité désirée pour leur avenir. »
 

Cette étape doit conduire à une première restitution du projet à Bastia. L’exposition Mazzeri Shifters sera présentée à l’Arsenale à partir du 8 décembre, avant une seconde présentation à La Rochelle en février 2027. « Dans cette exposition, il y aura un travail en vidéo issu des collaborations avec les différents agriculteurs : la culture du blé, des amandes, des olives, le maraîchage, l’apiculture… En Corse, je travaille dans le Cap, le Nebbiu et la Castagniccia. Et il y aura aussi des sculptures. »