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François Alfonsi : « Le processus d’autonomie ne doit pas être un face-à-face entre la Corse et Paris, mais s’inscrire dans l’Europe »


Nicole Mari le Samedi 9 Juillet 2022 à 21:31

Le député européen, François Alfonsi, a co-organisé, dans le cadre de la Conférence sur l’avenir de l’Europe au Parlement de Strasbourg, une conférence-débat sur l’avenir de la Corse en Europe. En présence de 22 députés européens et avec le président du Conseil exécutif de la Collectivité de Corse, Gilles Simeoni, en invité d’honneur. L’occasion aussi pour le député corse d’inviter une quarantaine de lycéens du lycée de Finosello à visiter le Parlement. François Alfonsi explique à Corse Net Infos qu’il est important de porter la question de l’avenir de la Corse en Europe et de sortir du face à face avec Paris. Pour lui, l’Europe doit prôner le dialogue dans les conflits territoriaux entre les régions et les Etats-membres.



François Alfonsi, député européen. Photo CNI.
François Alfonsi, député européen. Photo CNI.
- Pourquoi avoir organisé cette conférence-débat sur l’autonomie ?
- Nous avons un caucus qui rassemble des députés engagés sur les questions d’autogouvernement : les cinq députés catalans, les deux députés basques, le député irlandais du Sinn Fein, le député flamand… Nous avons décidé dans le cadre de la Conférence sur l’avenir de l’Europe de mener tous ensemble une action concertée autour d’une proposition qui consiste à dire : l’Europe n’a pas à se substituer au dialogue entre les Etats et les régions qui revendiquent démocratiquement de s’autogouverner, mais elle a le devoir de faire en sorte que le dialogue s’établisse et que les situations n’aillent pas jusqu’au blocage. Donc, nous avons fait prospérer cette idée-là. Pour appuyer cette démarche, nous avons pensé intéressant d'organiser des conférences spécifiques : la première a eu lieu au Pays-basque, la seconde concerne la Corse. Il me semblait important qu’elle ait lieu à Strasbourg devant les députés européens dans un cadre qui soit peut-être plus difficile à mobiliser, mais qui permet de porter un message au-delà de la Corse elle-même. Nous avons attendu, avec Gilles Simeoni, la fin de la séquence électorale. Cette conférence a lieu au moment où le nouveau dialogue avec l’État s’engage et où il est donc important de porter cette thématique de l’avenir de la Corse en Europe.   
 
- Durant la conférence, les députés européens ont porté un jugement sévère sur l’attitude de la France vis-à-vis de la Corse et exprimé une incompréhension. Pourquoi ?
- La France est, à la fois, considérée comme un acteur indispensable de la construction européenne, mais un acteur paradoxal. La France est un mystère ! Pour un Européen moyen, le fonctionnement de l’État français est un grand mystère ! D’abord, le mode électoral avec un régime présidentiel à deux tours, ça n’existe pour ainsi dire pas en Europe, sauf en Hongrie où il y a une situation très particulière. Ensuite, cette thématique du jacobinisme est une caractéristique française. Le mot « jacobin » doit être un des rares mots qui est le même dans toutes les langues d’Europe, il n’a pas de traduction. C’est une interrogation et un mystère pour tous les Européens. Ceci dit, les Européens ont bien conscience que lorsque la Grande-Bretagne quitte l’Europe, c’est un problème, mais l’Europe continue. Si la France quitte l’Europe, l’Europe s’arrête. Il y a des raisons géographiques basiques, on ne peut pas aller d’Espagne en Allemagne sans passer par la France. Les Européens ont donc, à la fois, beaucoup d’interrogations et du pragmatisme, ils estiment que si en France, cette situation nous convient, pourquoi pas ! Sauf qu’en France, ça ne nous convient pas, notamment en Corse et en Nouvelle-Calédonie. Et cela contrarie beaucoup l’Europe qui n’arrive pas à comprendre les mécanismes de blocage qui génèrent ces situations de crise. L’exemple catalan le montre aussi. Il n’est pas lié à une tradition jacobine, mais à un passé franquiste. La situation de tension, à propos de la question catalane, préoccupe aussi beaucoup de monde en Europe.
 
- Est-ce une préoccupation qui dépasse les sensibilités politiques ?
- Oui ! L’Europe n’a pas de tradition jacobine ou de passé franquiste. Elle n’a qu’un avenir et des intérêts pour que cet avenir soit le meilleur possible. Son intérêt est que tous les peuples qui la composent se trouvent bien dans les constructions institutionnelles qu’on leur propose. Pour elle, ces questions-là doivent être résolues par le haut, par des réponses qui évoluent dans le bon sens et aboutissent à un accord. Par exemple, un gentleman’s agreement politique qui donne à la fois satisfaction au peuple Corse et à l’État français. On n’en est pas encore là ! On est au début d’un processus qui sera long. Il est intéressant que ce processus ne soit pas seulement un face-à-face entre la Corse et Paris, mais qu’il s’inscrive dans le contexte de la construction européenne, de sa stabilité, sa prospérité, son développement culturel et sa responsabilité à assumer la diversité dont elle est l’héritière. 

La Conférence sur l'avenir de l'Europe au Parlement européen. Photo CNI.
La Conférence sur l'avenir de l'Europe au Parlement européen. Photo CNI.
- C’est, donc, pour l’Europe, une question de responsabilité ?
- Oui ! Si demain, dans un pays quelconque, on fait disparaître une langue, c’est le patrimoine européen que l’on amoindrit. L’Europe ne peut pas s’en laver les mains en disant que c’est un problème espagnol, français… et que ce n’est pas un problème européen. Non ! C’est aussi un problème européen parce qu’à la fin, la démocratie est attaquée, le bonheur n’est pas au rendez-vous de la nation entière, donc l’Europe est aussi en crise. Nous essayons de faire passer ce message dans la Conférence sur l’avenir de l’Europe afin qu’il soit intégré dans les futurs constituants qui feront la prochaine réforme européenne.

- Cette réforme de l’Europe, tout le monde en parle, mais peut-elle vraiment aboutir ?
- Cette réforme va forcément intervenir parce qu’il y a des problèmes de gouvernance liés notamment au droit de véto sur lesquels il faut avancer. Dans un contexte de crise comme avec le Covid ou de guerre comme avec l’Ukraine, on ne peut plus traîner des archaïsmes et des pesanteurs qui paralysent tout. Donc, l’Europe va sûrement aller vers une nouvelle mouture du traité de Lisbonne. Nous ne demandons pas à l’Europe de venir tirer l’État français par l’oreille en disant « donner l’autonomie à la Corse », mais de peser pour que priment l’obligation du dialogue et la réponse politique à une revendication démocratique telle que nous l’avons exprimée en Corse. Nous n’avons, pour l’instant, pas obtenu l’obligation de prôner le dialogue dans les conflits territoriaux.
 
- C’est ce qui s’est passé dans le cas catalan où l’Europe n’est pas intervenue ?
- L’Europe est une construction confédérale, dont chaque État-membre est une composante importante. Lorsque des dossiers comme le dossier catalan ou écossais sont mis sur la table, d’abord l’État-membre fait flèches de tous bois, il fait pression avec tout le poids qu’il a. Les grandes capitales comptent énormément dans la construction européenne et dans son poids politique. Ceci dit, l’Europe était à 28 quand il y avait le Royaume-Uni. Elle n'est plus qu’à 27. Si elle retourne à 28 parce que la Catalogne est indépendante, pour elle, c’est pareil. Il n’y a rien qui change ! Aujourd’hui, les questions, qui se posent en termes d’indépendance de façon très forte, concernent l’Écosse, la Catalogne, éventuellement le Pays basque. En Corse, la question ne se pose pas en ces termes-là à l’agenda, le fait majoritaire est le mouvement autonomiste. Après, un commissaire européen est aussi un homme politique en vue dans son pays et peut faire preuve de démagogie. Le cas catalan a été l’aboutissement d’une fermeture au dialogue pour une nation de 8 millions d’habitants, grande comme le Danemark. Puisqu’on lui fermait toutes les portes, cette nation a demandé à être dans la construction européenne, ça n’a pas été une revendication à priori. Emmanuel Macron a soutenu mordicus l’Espagne dans sa croisade anti-Puigdemont. Quand Carles Puigdemont a été élu, le parlement s’est réuni à Strasbourg en territoire français, mais avec son colistier, il est resté à la frontière allemande. Il savait que s’il franchissait le pont de Kehl, il serait aussitôt mis sous les barreaux en France, puis extradé en Espagne, alors qu’en Allemagne, il circulait librement. La Belgique a accueilli le dirigeant en exil et, à la fin, les juges belges et la Cour européenne de justice l’ont rétabli dans son poste. Donc, c’est vrai que l’Europe ne prend pas position, elle ne prend pas Pedro Sanchez par l’oreille pour lui dire : ce n’est pas bien ! Elle a eu un rôle passif, mais qui a plutôt aidé. S’il n’y avait pas eu l’Europe, on sait où serait Puigdemont : en prison à Madrid ! Il ne serait pas dans la salle à discuter avec nous. Il faut toujours avoir ces éléments-là en tête avant de porter un jugement négatif. C’est par sa Cour de justice que l’Europe a fait preuve d’autorité parce que politiquement, elle est paralysée par le poids de l’Espagne.

François Alfonsi et Gilles Simeoni.
François Alfonsi et Gilles Simeoni.
- L’ONU a dénoncé la censure de la loi Molac sur les langues régionales, pourquoi l’Europe ne l’a-t-elle pas fait ?
- J’ai pris deux initiatives. Mardi dernier, j’ai rencontré la Commissaire Šuica qui est en charge de la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Je l’ai invitée à une conférence que nous organisons en septembre sur cette question-là. La réunion sera introduite par Fernand de Varenne, le rapporteur de l’ONU qui a été l’auteur de cette décision. Ensuite, nous avons posé la question sur les langues et nous avons obtenu un petit quelque chose auquel on s’accroche pour le faire prospérer et faire prendre conscience de la nature européenne de ce patrimoine afin que l’Europe puisse intervenir. Quand vous expliquez à un Européen qu’une Constitution nationale s’oppose à une méthode éducative, ça lui semble fou ! Il ne comprend pas comment on peut appeler la Constitution française pour dire qu’on n’a pas le droit d’enseigner le Corse de cette façon-là, tout en ayant dit que la langue corse a droit de cité dans la République. C’est comme si on disait : vous avez le droit de voyager, mais pas de prendre l'avion, le train et la voiture, en fait, le droit de voyager n’existe pas ! C’est absurde ! Doria Ousset, qui a gagné le concours de l’Eurovision des langues régionales, participera à la réunion de septembre. Dans une première période, nous ferons l’inventaire de toutes les actions que nous avons menées dans le Minority Safepack. Dans une deuxième période, nous montrerons, notamment avec le Liet qui organise l’Eurovision, que la diversité enrichit la culture de l’Europe et qu’elle participe bien à son pari du numérique, comme le font les Basques pour les langues régionales. Nous présenterons ces expériences. Enfin, nous conclurons en présence de la Commissaire sur ce que l’Europe doit faire pour aller plus loin et faire prospérer la Conférence sur l’avenir de l’Europe. L’Europe doit avoir des initiatives qui viennent vraiment de façon beaucoup plus massive et significative au secours des langues, surtout celles qui sont aujourd’hui en grande difficulté.

Une journée au Parlement européen pour les élèves de Terminale du lycée du Finosello

Les élèves du lycée Finosello au Parlement européen. Photo CNI.
Les élèves du lycée Finosello au Parlement européen. Photo CNI.
- Lors de cette journée consacrée à la Corse au Parlement de Strasbourg, vous avez accueilli des élèves du Lycée professionnel de Finosello. Dans quel but ?
- Nous avons accueilli des élèves de plusieurs classes de Terminale technique et générale pour une journée au Parlement européen. Les enseignants ont été retenus dans un programme d’école ambassadrice de l’Europe, donc ils se sont astreints à l’exercice de faire mieux connaître l’Europe à leurs élèves. Ils ont organisé notamment - et j’y ai participé - une sorte de reconstitution des délibérations autour des directives européennes dans le cadre de la salle de délibération du palais Lantivy à Ajaccio. Les élèves ont montré beaucoup d’intérêt. Comme les députés européens ont la possibilité de faire venir chaque année 120 visiteurs au Parlement, nous donnons en général la priorité au milieu scolaire. J’ai donc proposé aux enseignants, qui avaient organisé tout cela et qui se sont efforcés d’intéresser les jeunes à l’Europe, d’organiser un voyage et de profiter de cette Conférence sur l’avenir de la Corse en Europe. Je pensais que c’était une bonne opportunité qui permettait aux élèves de nous voir en situation autrement que dans le quotidien de la vie en Corse. Il me semblait intéressant et formateur pour eux de voir comment un dirigeant politique comme le président de l’Exécutif, Gilles Simeoni, vient parler à des députés européens, à des élus qui ne sont ni corses, ni français.
 
- Pensez-vous que les jeunes ont reçu le message et perçu l’intérêt de la construction européenne ?
- Oui, si j’en crois leurs enseignants qui sont les mieux placés pour en juger. Pour des jeunes qui venaient juste de réussir le bac et qui avaient envie de fêter leur succès, je les ai trouvés bien studieux. J’ai l’impression qu’ils y ont gagné en formation et en souvenirs, et les souvenirs, c’est toujours important dans la formation d’une conscience. Nous aussi élus, nous y gagnons en expérience parce que ça nous amène quelquefois à sortir de nos réflexions très élaborées pour entendre une demande qui est peut-être plus basique, mais à laquelle il est important d’apporter une réponse.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.













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