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À A Cupulatta, 3 000 tortues face aux défis d’un monde qui change


Jeanne Soury le Dimanche 16 Août 2026 à 16:00

Depuis le printemps, A Cupulatta connaît une fréquentation plus faible que les années précédentes. À l’ombre des arbres, près de 3 000 tortues continuent pourtant d’être soignées, nourries et reproduites par une équipe qui veille sur 130 espèces. Dans ce parc unique en Europe, la chaleur et les bouleversements climatiques posent aussi une question essentielle : comment protéger ces animaux qui peuplent la Terre depuis 230 millions d’années ?



(Photos : Paule Santoni)
(Photos : Paule Santoni)
Les allées de A Cupulatta sont moins animées qu’à l’accoutumée. Depuis le printemps, le parc consacré aux tortues enregistre une fréquentation en baisse. « C’est très calme. On a beaucoup moins de monde que les autres années », constate Pierre Moisson, vétérinaire et directeur du parc depuis 2010. La chaleur pourrait notamment expliquer cette baisse. Pourtant, le parc est largement ombragé et équipé de brumisateurs. « Même si les gens le savent, grâce aux réseaux sociaux, ils ont peur de marcher sous le soleil dans un parc où il faut regarder les tortues », explique-t-il. L’absence d’une véritable offre de restauration fraîche, le site disposant seulement d’un petit snack, pourrait également jouer.

Les touristes restent toutefois présents, notamment ceux venus d’Allemagne et des pays nordiques, particulièrement attirés par la nature. Certains sont même devenus des habitués. « On a une bonne presse auprès de ces gens-là », souligne le directeur.

Difficile, lorsqu’on franchit les portes de A Cupulatta, d’imaginer que le site était à l’origine un simple jardin. L’histoire commence en 1998. Philippe Magnan, expert-comptable installé en Corse, décide alors d’ouvrir son jardin au public en y présentant ses tortues. Douze ans plus tard, Pierre Moisson prend la direction du parc et entreprend de professionnaliser progressivement son fonctionnement. « J’ai un peu professionnalisé la chose en termes d’élevage, de zootechnie, d’accueil du public. On a fait un vrai zoo, A Cupulatta », raconte-t-il.

3 000 tortues, 130 espèces

Aujourd’hui, le parc abrite environ 3 000 tortues appartenant à 130 espèces, ce qui en fait la plus grande collection européenne présentée au public. Toutes ne sont pas pour autant dans la même situation. Certaines espèces asiatiques ou africaines sont extrêmement rares dans la nature, avec parfois seulement quelques dizaines ou centaines d’individus. En Corse, la tortue d’Hermann est elle aussi particulièrement menacée.

La reproduction constitue donc une partie essentielle du travail. « Quand on réussit à reproduire en captivité une espèce rare que peu de gens reproduisent, c’est un vrai challenge et une vraie réussite », explique Pierre Moisson. Une reproduction qui doit toutefois être maîtrisée : avec 3 000 animaux et un espace qui ne peut pas s’agrandir indéfiniment, impossible de laisser les populations augmenter sans limite. Les animaux en surplus peuvent être transférés vers d’autres établissements et des échanges sont organisés.

Derrière les enclos, une équipe veille quotidiennement sur ces milliers d’animaux. Jean-Sébastien Tafani est soigneur à A Cupulatta depuis 2000. Sa journée commence par un tour du parc, matin et soir, pour vérifier l’état des tortues et des installations. Vers 9 heures, place au repas. Les légumes, provenant notamment d’invendus, sont triés et préparés avant d’être distribués. Les tortues aquatiques, elles, reçoivent du poisson deux à trois fois par semaine.

Mais le travail ne s’arrête pas là. Nettoyage, entretien des bassins, surveillance des animaux et suivi administratif rythment les journées. Et pendant la saison des pontes, une attention particulière est portée aux œufs et aux couveuses. « On a des bébés qui naissent quasiment tous les jours », raconte le soigneur.

« Les tortues sont des cibles particulières »

À A Cupulatta, le changement climatique n’est pas seulement une question théorique. « La température d’incubation, pour la majorité des espèces, détermine le sexe du petit », explique Pierre Moisson. Dans la nature, les œufs sont directement chauffés par le soleil. Une hausse des températures pourrait donc modifier progressivement l’équilibre entre mâles et femelles. Les soigneurs observent également des changements dans les cycles de reproduction. « Il y a un impact sur les périodes de reproduction qui sont souvent plus étalées, puis il y a moins de pontes », constate Jean-Sébastien Tafani.

Sous leur carapace, les tortues restent des animaux vulnérables. Pour le vétérinaire, leur prise en charge demande d’ailleurs une attention particulière. « Une tortue a, comme les humains, tous les organes possibles. La seule différence, c’est qu’on ne peut pas ausculter une tortue sans passer par une radio ou une échographie », explique Pierre Moisson.

Morsures lors des périodes d’accouplement, problèmes respiratoires ou infections : les tortues connaissent elles aussi leur lot de maladies et de blessures. « C’est un peu comme les humains », sourit Jean-Sébastien Tafani.

Au-delà de l’élevage et de la reproduction, A Cupulatta veut aussi faire comprendre au public la fragilité de ces animaux. Il existe environ 450 espèces de tortues dans le monde ; le parc en présente près d’un quart. Et leur lenteur les rend particulièrement vulnérables lorsque leur environnement disparaît. Déforestation, urbanisation, pollution ou incendies : les menaces sont nombreuses. « Contrairement à un oiseau qui peut partir très vite quand il y a un feu, ou à un mammifère qui peut courir assez vite, les tortues sont des cibles particulières », explique Pierre Moisson.

Il y a, enfin, cette impressionnante échelle du temps. Les tortues existent depuis près de 230 millions d’années. Elles ont traversé des bouleversements que l’humanité ne peut même pas imaginer. Alors, disparaîtront-elles à leur tour ? Pierre Moisson préfère prendre un peu de recul. « Les tortues vivent depuis près de 230 millions d’années, donc je pense que ce ne sera pas les premiers êtres vivants à disparaître de la planète », estime-t-il. Avant de retourner la question : « On est plus menacés, nous, que les tortues. »