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Autonomie : l'exemple sarde


Rédigé par Nicole Mari le Mardi 21 Août 2012 à 11:50 | Modifié le Vendredi 28 Décembre 2012 - 10:04


Autonome avec un statut spécial, approuvé en 1948 par une loi constitutionnelle, laSardaigne peut légiférer dans des domaines comme l'agriculture ou la construction et dans le cadre de la loi italienne dans des domaines comme la santé. Le Partito Sardo d’Azione, parti indépendantiste à la tête du Ministère régional des Transports, estime qu'une autonomie trop faible est un handicap au développement et revendique une indépendance dans l'interdépendance européenne. Explications, pour Corse Net Infos, de Giovanni Colli, son Secrétaire national, rencontré aux Ghjurnate di Corti, dont il est un habitué.


Autonomie : l'exemple sarde

- Qu’est-ce que le Partito Sardo d’Azione (PSd’Az) ?
 

- C’est le plus ancien parti politique, non seulement de la Sardaigne, mais aussi de toute l’Italie. Il a été créé en 1921 par des rescapés sardes de la 1ère guerre mondiale qui, de retour chez eux, se sont organisés en mouvement de combattants. Dès le départ, ce fut un parti autonomiste. En 1981, suivant l’action d’un grand intellectuel, Antonio Simon Mossa, le parti est devenu indépendantiste et a inséré la lutte pour l’indépendance dans l’article 1 de ses statuts. Aujourd’hui, il est présent au gouvernement de la région sarde dans le cadre d’une coalition avec des partis italiens.
 

 
 

- Quel type de coalition ?
 

- Si nécessaire, pour gouverner, nous faisons des coalitions sur la base de programmes et nous nous mettons d’accord sur certains points. Par exemple, l’enseignement de la langue sarde, la souveraineté nationale sarde, etc.
 

 
 

- Avec tous les partis ?
 

- Oui. Avec tous, qu’ils soient de droite ou de gauche. Parce que pour nous, la droite et la gauche sont deux catégories qui concernent la politique italienne. Quand la Sardaigne sera un Etat, elle, aussi, aura des partis de droite et de gauche. Aujourd’hui, nous ne faisons pas de différence. Seul compte qui garantit la réalisation de réformes utiles pour la Sardaigne et qui nous permet de récupérer des espaces de souveraineté nationale.
 

 
 

- Combien avez-vous d’élus ?
 

- Nous avons 5 conseillers régionaux sur 80. Va être approuvée par le Parlement italien une loi, proposée par la Sardaigne, qui réduit ce nombre à 60. Nous détenons la présidence du Ministère régional des Transports. Nous avons mené une bataille très dure contre l’Etat italien pour avoir la maîtrise et la gestion de nos transports. Nous avons même eu recours à l’Union européenne pour dénoncer le monopole de la compagnie maritime, La Tirrenia.
 

 
 

- Subissez-vous le même problème de continuité territoriale que la Corse ?
 

- Oui. Nous sommes une île, comme la Corse. Le problème de la continuité territoriale, pour le transport des hommes et des marchandises, est fondamental. Pour les hommes, il signifie liberté. J’ai le droit d’être transporté au même prix que celui payé par un citadin de Milan pour aller à Rome. Pour les marchandises, il est important d’un point de vue économique que le coût du transport ne soit pas excessif. Or, quand il y a monopole, il n’y a pas de concurrence, les prix sont élevés, le service n’est pas bon, etc.
 

 
 

- La Sardaigne n’a-t-elle pas voté une loi donnant des avantages fiscaux aux Sardes ?
 

- Oui. Mais le Conseil italien l’a déclarée inconstitutionnelle. Parce que sa vocation est d’être un point de rencontre au centre de la Méditerranée, nous voulons que la Sardaigne devienne une zone franche avec des avantages fiscaux très forts qui permettraient de compenser les désavantages de l’insularité pour les entreprises locales. Tout coûte plus cher en Sardaigne, même l’énergie. Si notre peuple ne peut pas choisir sa fiscalité, s’il est sujet à la même imposition injuste et stupide qui s’applique à toute l’Italie, il ne peut pas se développer. Nous ne pouvons pas payer ce que paye la Lombardie qui est une des régions les plus riches d’Italie. La fiscalité doit être modulée en fonction des conditions économiques, sociales et territoriales. On ne peut pas promouvoir un développement sans système de financement. Son levier est la fiscalité, la gestion des ressources, l’identité et la langue. C’est fondamental.
 

 
 

- L’Italie a-t-elle signé la Charte des langues minoritaires et régionales ?
 

- La langue sarde est déjà garantie comme langue minoritaire par une loi italienne de 1989. L’Etat italien s’apprête à ratifier la Charte européenne qu’il a signée en 2000. Pour la ratifier, il a fallu, d’abord, voter un projet de loi où la tutelle que garantit la République au sarde est inférieure à celle garantie à l’allemand du Sud Tyrol parlé dans le Trentino, au français parlé dans le Val d’Aoste, au slovaque… Parce que le sarde n’est pas une langue parlée dans un autre Etat européen. Les Sardes se battent pour que soit augmenté ce niveau de tutelle qui permet à chaque région de décider quelle langue est tutélaire et quel grade lui donner. Le Conseil régional sarde vient d’approuver, à l’unanimité, un ordre du jour pour dénoncer cette tutelle inférieure aux autres. Il y a 5 ans, ce vote n’aurait pas été possible.
 

 
 

- Y a-t-il beaucoup de locuteurs qui parlent sarde ?
 

- Le sarde est la langue minoritaire la plus parlée de toute l’Italie. La Sardaigne compte 1,5 million d’habitants dont la majeure partie parle le sarde. Je viens d’une région de l’intérieur, la Barbagia, où tout le monde le parle, même les enfants. Le problème est que la langue est surtout utilisée en famille ou en privé et peu dans les situations officielles.
 

 
 

- Vous parlez d’espaces de souveraineté. Comment les récupérez-vous ?
 

- Nous nous battons pour obtenir une loi qui institue une Assemblée Constituante, élue par les Sardes. Une assemblée qui écrirait les statuts, c’est-à-dire la loi qui va régir les relations entre la Sardaigne et l’Etat italien. Les Sardes sont un peuple avec une langue, ils sont une Nation comme les Corses, les Catalans et les Basques. Un peuple a droit à l’indépendance. Nous travaillons pour que la Sardaigne ait l’indépendance, mais si nous ne pouvons pas l’obtenir tout de suite, en attendant, nous faisons des réformes pour avoir plus de pouvoir. Nous nous battons politiquement pour arracher des pans majeurs de souveraineté.
 

 
 

- Les Basques disent que la crise économique favorise la croissance du sentiment national dans la population. Qu’en pensez-vous ?
 

- Oui. Face à la crise économique en Italie et en Europe, le sentiment indépendantiste s’est développé parce que les Sardes ont compris que l’Etat italien ne peut garantir le bien-être et le développement dans le système actuel. La Sardaigne ne peut ni se développer, ni programmer son propre futur car elle n’a pas de capacité économique. L’argent récolté dans l’île grâce aux taxes est encaissé par l’Etat italien qui ne redistribue pas à la Sardaigne la part qui lui revient. Il ne lui rend qu’une petite partie et, encore, avec beaucoup de retard. C’est une des raisons qui a fait énormément croître le sentiment de protestation contre l’Etat italien. Nous demandons que 70 % de l’impôt sur le revenu nous soit rendu parce que la Sardaigne doit payer le service de santé, les transports, etc.
 

 
 

- Le sentiment national est-il profond en Sardaigne ?
 

- Oui. Les Sardes se sentent un peuple et une Nation, savent qu’ils ont une langue qui n’est pas un dialecte italien, et ont un sentiment national. Une étude a été menée par l’Université de Cagliari en collaboration avec l’Université d’Edimbourg (Ecosse) pendant dix ans, de manière très approfondie et très articulée, à travers diverses demandes faites au Sardes. De cette étude a émergé que la majorité des Sardes se sentent d’abord et avant tout sardes et, ensuite, italiens. A l’intérieur de cette majorité, les jeunes, et c’est à mon avis un point très important, se sentent seulement sardes et non italiens. Simon Mossa disait : « Nous ne sommes pas italiens et nous ne le serons jamais ! Nous sommes sardes. Peut-être est-ce aussi notre mésaventure, mais c’est comme ça !». Cette étude a démontré que 40 % des personnes interrogées voient d’un bon œil l’indépendance.
 

 
 

- Pensez-vous qu’elle soit réalisable aujourd’hui ?
 

- L’indépendance est un processus complexe. A mon avis, on peut y arriver en travaillant sérieusement et en cherchant à convaincre, sans peur, les autres partis, même ceux qui ne sont pas nationalistes, même les partis italiens qui ont leurs représentants en Sardaigne, les convaincre sur les questions nationales importantes. Par exemple : la langue, que tous devraient défendre, et pas seulement les Indépendantistes et les Autonomistes. La classe politique sarde, surtout celle qui est l’expression des partis italiens, doit comprendre que la défense de notre spécificité comme peuple et comme nation est fondamentale surtout que certaines voix, en Italie, commencent à remettre en cause le statut régional qu’elles considèrent comme inutile. Il ne suffit pas de dire que la Sardaigne a besoin d’un statut spécial parce qu’elle est pauvre, d’autres régions sont pauvres. L’autonomie spéciale s’est révélée inadéquate.
 

 
 

- Pensez-vous que l’indépendance soit viable ?
 

- L’indépendance ne doit pas effrayer. Elle pouvait effrayer aux siècles précédents quand les Etats devaient avoir leur propre défense, leur propre monnaie... Mais aujourd’hui, la monnaie est unique, la défense est pensée à l’échelle européenne, des pans entiers de souveraineté sont aux mains d’organismes supranationaux. Dans ces conditions, l’indépendance signifie avoir le droit et le devoir de décider de notre propre culture, de notre enseignement au niveau de la langue, de l’histoire... Ces pouvoirs, il est juste de les avoir. Et si l’autonomie n’a pas profité comme il aurait fallu à la Sardaigne, ce n’est pas parce qu’elle a donné trop de pouvoir, mais parce qu’elle n’en a pas donné assez !
 

 
 

- Comment analysez-vous ce qui se passe en Corse ?
 

- Nous regardons avec intérêt ce qui ce passe en Corse, comme ce qui se passe dans les autres Nations sans Etat. Le PSd’AZ fait aussi partie de l’ALE, l’Alliance Libre Européenne, qui rassemble tous les partis autonomistes et indépendantistes représentant les nations et les minorités. Les luttes de toutes les Nations sans Etat, qu’elles soient irlandaise, basque, catalane ou corse, sont aussi nos luttes. Nous ne voulons pas une Europe des Etats, mais une Europe des peuples. Nous voulons que toutes les Nations sans Etat réussissent à conquérir leur propre indépendance, leur propre souveraineté nationale.
 

                                                                           Propos recueillis par Nicole MARI




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