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Ajaccio : le malaise du quartier Sainte-Lucie s'invite au conseil municipal, la Ville met en cause le désengagement de l'État et de la Collectivité de Corse


Patrice Paquier Lorenzi le Vendredi 26 Juin 2026 à 16:28

Face à une dégradation persistante du climat dans le quartier Sainte-Lucie, l'opposition municipale a interpellé, par le biais d'une question orale, jeudi soir la majorité lors du conseil municipal d'Ajaccio. Si le RN a dénoncé la montée des nuisances, des trafics et de l'insécurité ressentie par les habitants, Nicole Ottavy, présidente du CIAS, a reconnu une situation préoccupante tout en pointant un autre phénomène : l'effondrement progressif des moyens consacrés à l'urgence sociale par l'État et la Collectivité de Corse.



Le malaise grandissant du quartier Sainte-Lucie s'est une nouvelle fois invité dans l'hémicycle de l'hôtel de ville. Lors du conseil municipal de ce jeudi 25 juin, la conseillère municipale d'opposition Stéphanie Bonnechere-Cuttoli a choisi d'interpeller le maire à travers une question orale consacrée à « la sécurité et la quiétude des riverains » d'un secteur qui concentre depuis plusieurs années les difficultés liées à l'errance, aux addictions et aux trafics.
 

Après un début de séance sous tension et une prise de bec entre Stéphane Sbraggia, maire d’Ajaccio et Julia Tiberi, membre de l’opposition nationaliste Aiacciu Vivu, concernant la motion de Scola Corsa, - chacun se reprochant tour à tour « un ordre du jour surchargé et un calendrier trop rapproché » des séances à l’Assemblée de Corse, à la CAPA et à la mairie ainsi que des envois jugés « tardifs » de deux motions en faveur de l’établissement immersif -  la question orale du Rassemblement National a pu être posée en toute fin de séance après près de quatre heures de débats. Les motions en faveur de Scola Corsa et qui pourraient finalement être communes, seront quant à elles, examinées à la prochaine séance fin juillet.
 

En introduction de sa prise de parole, l'élue du RN  a expliqué avoir été saisi par « plusieurs dizaines de riverains » dénonçant « la dégradation du lien social », les nuisances générées par certains commerces de bouche, mais également « la présence de marginaux et de dealers ». Selon elle, « ce quartier où résident de nombreuses personnes âgées a vu son cadre de vie se dégrader sous l'effet de la présence de dealers agressifs et bruyants », situation à laquelle s'ajoutent « une dégradation du nettoiement et de la propreté des espaces publics ».
 

Stéphanie Bonnechere-Cuttoli rapporte également que plusieurs habitants ayant tenté d'intervenir face aux nuisances se sont retrouvés confrontés à des « menaces », voire à des situations « frôlant même l'agression physique ». Au nom des riverains, elle a donc demandé quelles mesures la municipalité entend mettre en œuvre « pour que ce quartier retrouve la quiétude et la sécurité auxquelles ses habitants aspirent légitimement ».
 

Un constat qui rejoint celui dressé avant les élections

Cette intervention fait écho à une réunion publique organisée dans ce même quartier en décembre dernier, quelques mois avant les élections municipales. À l'époque déjà, les habitants de Sainte-Lucie, Saint-Jean et de l'Octroi décrivaient un quotidien marqué par l'errance, les consommations d'alcool et de stupéfiants sur la voie publique, les points de deal, les dégradations, les nuisances nocturnes et un sentiment d'insécurité de plus en plus prégnant.
 

Le maire Stéphane Sbraggia révélait alors qu'environ 120 personnes vivaient en situation d'errance sur le territoire ajaccien et que la police municipale était intervenue près de 200 fois sur cette problématique au cours de l'année, tout en estimant qu'« il y a un traitement de fond qui est défaillant ». Il appelait déjà l'État et la Collectivité de Corse à renforcer les moyens consacrés aux structures sociales.
 

« Une situation qui s'aggrave fortement »

Chargée de répondre au nom de la majorité municipale, Nicole Ottavy, présidente du Centre intercommunal d'action sociale (CIAS), n'a pas contesté les difficultés rencontrées dans ce secteur. Au contraire, elle a dressé un état des lieux particulièrement préoccupant de l'évolution de l'errance à Ajaccio. « Ajaccio fait face à une pression croissante liée à l'errance et à la grande précarité », indique-t-elle, rappelant qu'« environ 120 personnes vivent aujourd'hui en grande errance sur notre territoire, avec une présence plus visible, plus vulnérable et plus difficile à accompagner ».
 

Elle nuance toutefois ce chiffre en précisant que « la plupart de ces personnes bénéficient malgré tout d'une solution d'hébergement pour la nuit », notamment grâce à la Croix-Rouge, à la Fraternité du Partage ou encore au dispositif « Un chez-soi d'abord ». Mais les indicateurs de l'urgence sociale témoignent, selon elle, d'une situation de plus en plus tendue. Les statistiques du 115 sont particulièrement révélatrices : 8 626 appels, 1 245 demandes de mise à l'abri mais seulement 21 % des demandes d'urgence satisfaites chaque jour.
 

« Ce n'est pas seulement un problème de sécurité »

Nicole Ottavy refuse toutefois de réduire la situation de Sainte-Lucie à une simple question d'ordre public. « L'errance n'est pas qu'une question de sécurité. On ne réglera rien avec une approche strictement coercitive », affirme-t-elle. Pour la présidente du CIAS, la réponse doit reposer sur « un triptyque indissociable : hébergement, soins et sécurité », regrettant qu'aujourd'hui « les deux premiers volets soient en train de s'effondrer ». Elle rappelle que les équipes de la police municipale interviennent quotidiennement dans ces secteurs, souvent appelées par les riverains confrontés à « des personnes en état d'ivresse voire à de la consommation de drogues dures sur la voie publique ». 


Le cœur du problème : le désengagement financier de l'État et de la Collectivité de Corse selon l'élue. , le système local d'urgence sociale, qui reposait depuis plusieurs années sur plusieurs associations majeures – Alba (Croix-Rouge), Sperenza, Paese di Legnu et Stella Maris – est aujourd'hui fragilisé par une diminution des financements publics. « Depuis 2020, ces quatre acteurs garantissaient un minimum de stabilité. En 2025, des coupes budgétaires fragilisent gravement ces structures », explique-t-elle, évoquant des pertes pouvant atteindre 80 000 euros, « principalement du fait du désengagement de la Collectivité de Corse et de l'État ». Elle cite notamment l'association Sperenza qui aurait perdu 50 000 euros de financements. Selon la Ville, ces réductions budgétaires produisent des effets immédiats sur le terrain. La disparition annoncée du dispositif d'urgence de Sperenza pourrait entraîner « un accroissement de l'errance dans l'espace public », tandis que les équipes sont elles-mêmes confrontées à des agressions et à des arrêts de travail. À Paese di Legnu, la suppression de la surveillance nocturne expose davantage les résidents et les personnels, alors que la Croix-Rouge est désormais contrainte de fonctionner avec un budget réduit affectant son activité quotidienne.
 

Stella Maris menacé

Autre sujet d'inquiétude : l'accueil de jour Stella Maris. Unique structure de ce type sur le territoire ajaccien, elle reçoit jusqu'à 75 personnes par jour dans des locaux jugés inadaptés. Un projet de réhabilitation estimé à 64 065 euros est prêt, mais n'a jamais pu être engagé faute de cofinancements. « Seule la CAPA s'est mobilisée », souligne Nicole Ottavy, qui indique également que la Collectivité de Corse envisage une nouvelle baisse de sa participation, de l'ordre de 58 000 euros. Une telle réduction pourrait conduire à la suppression d'un poste, voire, à terme, à la fermeture de cet accueil de jour indispensable.
 

Face à cette situation, la majorité municipale insiste sur les efforts consentis par le bloc communal. Nicole Ottavy rappelle que la CAPA a accordé cette année 30 000 euros de subventions réparties entre la Croix-Rouge, la Fraternité du Partage et Stella Maris afin de maintenir des missions essentielles comme le Samu social, la médiation santé, l'accueil de jour ou encore les actions en santé mentale. Elle indique également que Stéphane Sbraggia, en tant que président de la CAPA, a multiplié depuis un an les courriers et les alertes auprès des services de l'État afin d'obtenir un renforcement des moyens, sans résultat concret à ce jour.
 

« Laisser tomber ces structures, c'est laisser tomber tout un territoire »

En conclusion, Nicole Ottavy appelle l'État et la Collectivité de Corse à prendre leurs responsabilités. « Nous demandons le maintien immédiat des financements pour Alba, Sperenza et Paese di Legnu », mais également le cofinancement de la rénovation de Stella Maris ainsi qu'un véritable pilotage de la politique d'urgence sociale. Son message se veut sans ambiguïté : « Laisser tomber ces structures, c'est laisser tomber tout un territoire, qui regroupe près d'un tiers de la population corse et concentre une grande partie des situations de précarité. » Si elle assure que « la Ville et la CAPA n'ont négligé aucun effort » en renforçant les rondes de police municipale, la médiation, les partenariats et les dispositifs sociaux, elle estime qu'aucune réponse durable ne pourra être apportée sans un engagement financier renouvelé de l'État et de la Collectivité de Corse.