Vous avez pris vos fonctions en Corse au début du mois d’août, à quelques semaines seulement de la rentrée. Comment avez-vous accueilli cette nomination et quel premier regard portez-vous sur l’académie ?
Je suis très heureuse de pouvoir revivre en Corse, puisque c'est un lieu où j'ai habité enfant. Pour moi c'est vraiment presque un retour au pays natal, comme dirait Césaire. J'ai été extrêmement touchée de pouvoir revenir ici. En arrivant, j'ai compris qu'il fallait vraiment aller sur le terrain. Je suis sociologue, mon ADN c’est de discuter, de voir quels sont les besoins, les attentes. Je suis arrivée au milieu de l’été pour justement pouvoir aller à la rencontre des élus, mais aussi de rencontrer de façon informelle des parents, des jeunes, des chefs d’entreprises… afin de voir un petit peu comment ils voient l'éducation en Corse. Ce que je vois, c'est que tous sont très attachés à l'éducation. Je pense qu'ici c'est vraiment une valeur qui est tout à fait centrale. J'ai pu voir des maires qui m'ont parlé très longuement de leurs écoles, et même en visiter certaines.Et on m'a aussi beaucoup parlé du projet académique Scola 2030. Mon prédécesseur, qui a animé toute cette réflexion, m'avait expliqué que c'était vraiment un dispositif très participatif qui avait été monté grâce à des réunions avec non seulement de l'ensemble des professionnels d'éducation, mais également une participation large de l'ensemble des partenaires de l’Éducation nationale, des élus, … Cela m'a particulièrement intéressée de savoir comment on avait construit ce projet académique et cela me semble évidemment très important qu'on puisse continuer dans cette voie-là. Pour moi, cela a une immense valeur de voir qu'on s'est mis d'accord autour d'un projet pour l'éducation en Corse.
Dans vos précédents postes, vous avez été chercheuse, enseignante et êtes avant tout une spécialiste des politiques publiques d’éducation. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
Après une carrière dans le secteur privé, j’ai souhaité rejoindre le service public et, plus particulièrement, le monde de la recherche. Depuis plus de deux décennies, je me consacre à l’éducation, d’abord à travers la recherche, puis en passant à l’action. En tant que chercheuse, j’ai travaillé sur les politiques éducatives, avec plusieurs interrogations : quelles sont celles qui permettent de faire progresser les acquis des élèves et de réduire les inégalités sociales ou territoriales ? Quels contextes institutionnels peuvent conduire au changement ? Les projets participatifs, par exemple, peuvent créer une véritable dynamique territoriale. Ces recherches m’ont également montré que la continuité des politiques publiques était extrêmement importante. Lorsque l’on observe les pays évalués dans le cadre de PISA, le comparatif international en matière d’éducation, ceux qui figurent en haut du classement sont ceux qui mènent, dans la durée, des politiques éducatives cohérentes. Je suis moi-même très attachée à cette notion de durée. En général, lorsque je prends un poste, j’y reste longtemps. Je suis notamment restée huit ans à la tête du Conseil national d’évaluation du système scolaire, une instance indépendante chargée de l’évaluation de l’École. Là encore, j’ai misé sur la participation : les évaluations étaient réalisées par des chercheurs, mais lorsqu’il s’agissait d’écrire les recommandations, il nous paraissait extrêmement important d’y associer des professionnels et des partenaires. J’ai ensuite été nommée rectrice en Martinique. À mon arrivée, j’ai également élaboré un projet participatif qui constituait la feuille de route du territoire. Je sais que cette méthode fonctionne. Lorsqu’un projet de territoire repose sur l’association de tous ses acteurs, cela crée de l’énergie et permet aussi de responsabiliser chacun. Cela donne également envie à nos collègues de construire des programmes académiques, car à côté des politiques nationales, il existe des politiques que nous pouvons développer au sein d’une académie. Je sais que cette démarche produit des résultats. Lorsque j’ai quitté la Martinique, les résultats des élèves s’étaient améliorés dans plusieurs domaines, notamment en mathématiques et en français. Nous avons également beaucoup travaillé autour du créole et développé les classes bilingues.
Justement, votre expérience en Martinique, notamment sur les enjeux linguistiques, pourra-t-elle vous être utile en Corse ?
Les situations ne sont pas du tout pareilles. Le point commun, à mon sens, réside dans l’attachement de ces territoires à leur langue : le créole en Martinique et le corse en Corse. Il y a également un autre élément commun, qui est la dimension tout à fait bénéfique des contextes plurilingues. Là, c’est plutôt ma casquette de chercheuse qui parle. Nous savons que lorsque des élèves atteignent un niveau avancé de bilinguisme, ils développent tout un ensemble de compétences dites métacognitives, c’est-à-dire des capacités à apprendre qui sont beaucoup plus développées que chez les élèves qui ne sont pas bilingues. C’est, à mon avis, ce que les deux îles ont en commun. Pour le reste, les situations sont très différentes. En Martinique, on baigne dans un contexte bilingue, dans la rue, sur les marchés ou chez des amis. Si bien qu’un enfant qui n’est pas martiniquais apprend très rapidement le créole à l’école, notamment dans la cour de récréation. Même les enseignants qui arrivent sur l’île ont besoin d’en apprendre un minimum, parce que beaucoup de choses se passent en créole dans les établissements. En Corse, la situation est différente puisque la transmission familiale s’est malheureusement beaucoup affaiblie. J’en suis moi-même un exemple, puisque ma mère, originaire de la Plaine orientale, parlait corse, mais elle ne m’a jamais parlé en corse. Nous avons encore des locuteurs corsophones, mais ils sont souvent assez âgés. Le rôle de l’école est donc tout à fait central.
Votre prédécesseur s’était d’ailleurs fortement engagé en faveur de l’enseignement de la langue corse. Pour votre part, vous avez assuré que les engagements pris seraient maintenus. Jusqu’où souhaitez-vous aller dans la généralisation de l’enseignement du corse et dans le développement des filières bilingues et immersives ?
Il faut d’abord souligner que nous ne partons pas de rien. Nous disposons déjà d’un système d’enseignement de la langue et de la culture corses très présent, notamment dans le secteur public. Près de 60 % des élèves de primaire sont scolarisés dans des classes bilingues. C’est encore le cas d’environ un tiers des élèves au collège et tous les lycées proposent également un enseignement du corse. Nous voyons donc que celui-ci est déjà extrêmement développé et qu’il existe un consensus sociétal très fort autour de cette question. Concernant les classes immersives, nous aurons 70 sites et 2 300 élèves à la rentrée. Ce n’est pas négligeable. Donc nous disposons donc déjà d’un acquis important. Aujourd’hui, je pense qu’il faut continuer à améliorer la formation de nos enseignants. Nous serons notamment aidés par la nouvelle convention pluriannuelle que nous pourrons signer avec la Collectivité de Corse et qui prévoit un apport très important. Lorsque je suis arrivée, cette convention venait d’être présentée à l’Assemblée de Corse. En la lisant, je me suis dit que nous disposions d’un véritable soutien pour mener cette politique. Il faut également continuer à construire de véritables parcours pour les élèves. Dans le secteur public, nous devons pouvoir présenter un parcours complet à ceux qui souhaitent intégrer des classes bilingues ou immersives. Aujourd’hui, il existe parfois des ruptures de parcours : un élève peut commencer sa scolarité dans une classe immersive, puis ne plus retrouver cette offre au niveau suivant. Nous devons donc assurer une continuité. Enfin, si l’école constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de l’enseignement du corse, nous devons aller chercher autour d’elle toutes les ressources corsophones disponibles. On peut apprendre une langue vivante dans un cadre scolaire, mais on l’apprend surtout en y étant confronté et en la parlant. Il faut donc multiplier les occasions d’exposer les élèves à la langue corse. Dans une petite école rurale, par exemple, on pourrait imaginer qu’une personne âgée corsophone vienne raconter un conte aux enfants de maternelle. Il faut créer énormément d’interactions pour que les élèves soient le plus possible baignés dans un bain linguistique corse.
Le différend entre l’État et le réseau Scola Corsa n’est pas encore tout à fait réglé, malgré certains engagements. Quelles solutions envisagez-vous pour sécuriser durablement ces écoles et la scolarité des enfants ?
En juin dernier, Scola Corsa représentait quatre écoles et 200 élèves au sein d’un réseau associatif privé. Pour ma part, je regarde avant tout la situation des enfants et des parents. L’Éducation nationale a déjà consenti un effort conséquent puisque huit postes ont été apportés en deux ans. C’est un engagement très important pour notre ministère, d’autant que la Corse est confrontée à une déprise démographique. Cela permet de sécuriser la scolarité de l’ensemble des élèves qui étaient accueillis au sein du réseau Scola Corsa. Pour la suite et pour un éventuel développement, je pense qu’il faut continuer à cheminer ensemble et à échanger. Il faut aussi que les parents soient conscients qu’à côté du réseau Scola Corsa, il existe une offre dans le public. Quelque 70 établissements proposent un enseignement immersif en langue corse et, à la rentrée, 2 300 élèves en bénéficieront. Pour les parents qui recherchent ce type de formation, auquel nous croyons beaucoup, il existe donc également une offre publique.
Un parcours de sensibilisation aux dérives mafieuses a été lancé l’année dernière. Une partie des collégiens et des lycéens a déjà participé à son expérimentation et près de 20 000 élèves doivent désormais être concernés. Comment ces interventions vont elles se dérouler ?
Tout un ensemble d’enseignants peuvent intervenir, car l’idée n’est pas de confier ce parcours à une discipline exclusive, mais de permettre à des enseignants de différentes matières d’y participer. Cette politique me paraît extrêmement nécessaire sur notre territoire. Plusieurs personnes m’ont interrogée pour savoir si elle allait se poursuivre. Pour ma part, je pense vraiment qu’il faut mieux faire connaître les mécanismes d’emprise de la mafia et, surtout, développer l’esprit critique de nos jeunes sur ces sujets. Lorsque j’étais en Martinique, j’ai également beaucoup travaillé sur la prévention de la délinquance, dans un territoire gangrené par les trafics. L’un des objectifs était notamment de déconstruire l’image du caïd ou du « bad boy ». C’est un point central et très important pour nos élèves.
Le prix Chloé Aldrovandi – A Scola per a Legalità a été lancé à Corte l’année dernière. Souhaitez-vous renforcer ce dispositif ?
Oui, nous souhaitons poursuivre et vraiment accompagner ce prix afin que davantage d’établissements y participent. J’ai pu rencontrer la maman de Chloé et j’ai été très émue par cette rencontre. C’est une femme d’une sagesse assez impressionnante et je pense que sa parole doit être portée dans les établissements.
Après le dispositif « Portable en pause » au collège, l’interdiction du téléphone portable doit être étendue au lycée à la rentrée. Comment l’académie accompagnera-t-elle les établissements dans la mise en œuvre concrète de cette mesure ?
Concernant le dispositif « Portable en pause », ce n’est pas totalement une nouveauté pour nous puisque nous l’avons déjà mis en place au collège. J’y suis particulièrement attachée parce que toutes les recherches montrent que les réseaux sociaux, l’hyperconnexion et l’addiction au téléphone sont véritablement destructeurs pour nos jeunes. Je pense qu’il faut avancer sur ce sujet. Au collège, nous avons déjà constaté des résultats extrêmement positifs. Les jeunes eux-mêmes nous l’ont dit, après avoir été un peu réticents au départ. On voit qu’ils échangent davantage entre eux et sont plus concentrés pendant les cours. Les enseignants sont également plus sereins parce qu’ils n’ont pas à surveiller en permanence ce que les élèves font avec leur téléphone portable. Il faut donc poursuivre cette démarche au lycée. Les équipes pédagogiques devront d’abord analyser les endroits, les moments et les circonstances dans lesquels le portable devra être interdit. Une réflexion sera menée sur ces questions. Nous consulterons évidemment les lycéens, ce qui est très important. Le dispositif sera également présenté en conseil d’administration, où siègent les parents et l’ensemble des personnels de l’établissement. Je suis très attachée au fait que cette interdiction s’accompagne d’un travail d’éducation et de sensibilisation. Nous ne pouvons pas nous contenter d’interdire. Sinon, les jeunes trouveront mille façons de nous cacher leur téléphone. Nous devons réussir à les sensibiliser sur ce sujet.
Un questionnaire sur les violences sexistes et sexuelles sera également soumis aux collégiens et aux lycéens. Certains enseignants craignent de ne pas être suffisamment préparés pour accueillir la parole qu’il pourrait libérer. Comment l’académie va-t-elle les former et les accompagner ?
Ce questionnaire va être annexé à un questionnaire que nous faisions déjà passer sur le harcèlement. Là encore, nous accompagnerons nos collègues. Lorsque nous avons commencé à travailler sur le harcèlement, il s’agissait déjà de thématiques dont l’école s’était peu saisie. Ces phénomènes étaient malheureusement présents, mais nous ne nous y étions pas encore suffisamment investis. Nous avons depuis beaucoup formé les enseignants, notamment à travers le programme pHARe. Sur les violences sexistes et sexuelles, nous devrons également être aux côtés de nos collègues pour avancer.
Forte de votre expérience de spécialiste des politiques éducatives, quel regard portez-vous sur le niveau de l’école corse ?
Je viens d’arriver, mais ce qui me marque, c’est que le système éducatif corse me semble bon pour une majorité de nos élèves. Lorsque l’on regarde les évaluations nationales et les résultats au brevet ou au baccalauréat, on voit que les élèves corses réussissent. Il existe néanmoins un enjeu autour des matières scientifiques, notamment en ce qui concerne la poursuite des parcours des filles dans ces disciplines. C’est un travail qu’il faut continuer à mener. D’autant qu’au niveau de l’Université de Corse, nous disposons de ressources et de plateformes scientifiques de très haut niveau. Il faudrait parvenir à créer un véritable continuum dans les matières scientifiques. En 2026, nous avons en plus vraiment besoin de ces profils pour pouvoir innover. Mais pour les meilleurs élèves comme pour la majorité d’entre eux, le système est donc bon. Là où nous devons peut-être regarder les choses de plus près — et je le dis avec prudence puisque je viens d’arriver —, c’est du côté des élèves qui rencontrent le plus de difficultés. Que se passe-t-il dans les lycées professionnels ? Que se passe-t-il dans l’éducation prioritaire ? Parvenons-nous à bien accompagner les élèves les plus fragiles ? Nous devons marcher sur nos deux pieds : nous soucier de l’excellence et amener le plus grand nombre possible d’élèves au plus haut niveau, car ils constitueront autant de ressources pour notre territoire, mais aussi veiller à ce qu’aucun enfant ne reste au bord de la route. Nous ne devons pas oublier les plus fragiles, car ils représentent eux aussi l’avenir et la cohésion sociale de demain. Nous ne pouvons pas avoir une société à plusieurs vitesses.
Pour conclure, quelles seront les grandes priorités de votre action à la tête de l’académie ?
Mes priorités s’inscriront d’abord dans la continuité du projet académique Scola 2030, auquel j’ai déjà pu constater une forte adhésion. Nous serons attentifs à la langue corse, aux savoirs fondamentaux, à l’insertion professionnelle des jeunes, en particulier des plus en difficulté, ainsi qu’au lien entre l’enseignement scolaire et l’Université de Corse, qui est de très bonne qualité. Le bien-être des élèves, mais aussi celui de nos personnels, sera également au cœur de mes priorités. Nous savons que les élèves apprennent mieux lorsqu’ils se sentent bien, que leur santé mentale est préservée et qu’ils ne sont confrontés ni au harcèlement ni aux violences sexistes et sexuelles. Le rôle de l’École est de leur garantir cette sécurité. Nous devons aussi ce bien-être à nos personnels. Je souhaite aller rapidement à leur rencontre dans les établissements, notamment là où les contextes sont les plus complexes, en éducation prioritaire ou dans les territoires ruraux, afin de voir comment les accompagner au mieux. Je serai à leurs côtés.
Je suis très heureuse de pouvoir revivre en Corse, puisque c'est un lieu où j'ai habité enfant. Pour moi c'est vraiment presque un retour au pays natal, comme dirait Césaire. J'ai été extrêmement touchée de pouvoir revenir ici. En arrivant, j'ai compris qu'il fallait vraiment aller sur le terrain. Je suis sociologue, mon ADN c’est de discuter, de voir quels sont les besoins, les attentes. Je suis arrivée au milieu de l’été pour justement pouvoir aller à la rencontre des élus, mais aussi de rencontrer de façon informelle des parents, des jeunes, des chefs d’entreprises… afin de voir un petit peu comment ils voient l'éducation en Corse. Ce que je vois, c'est que tous sont très attachés à l'éducation. Je pense qu'ici c'est vraiment une valeur qui est tout à fait centrale. J'ai pu voir des maires qui m'ont parlé très longuement de leurs écoles, et même en visiter certaines.Et on m'a aussi beaucoup parlé du projet académique Scola 2030. Mon prédécesseur, qui a animé toute cette réflexion, m'avait expliqué que c'était vraiment un dispositif très participatif qui avait été monté grâce à des réunions avec non seulement de l'ensemble des professionnels d'éducation, mais également une participation large de l'ensemble des partenaires de l’Éducation nationale, des élus, … Cela m'a particulièrement intéressée de savoir comment on avait construit ce projet académique et cela me semble évidemment très important qu'on puisse continuer dans cette voie-là. Pour moi, cela a une immense valeur de voir qu'on s'est mis d'accord autour d'un projet pour l'éducation en Corse.
Dans vos précédents postes, vous avez été chercheuse, enseignante et êtes avant tout une spécialiste des politiques publiques d’éducation. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
Après une carrière dans le secteur privé, j’ai souhaité rejoindre le service public et, plus particulièrement, le monde de la recherche. Depuis plus de deux décennies, je me consacre à l’éducation, d’abord à travers la recherche, puis en passant à l’action. En tant que chercheuse, j’ai travaillé sur les politiques éducatives, avec plusieurs interrogations : quelles sont celles qui permettent de faire progresser les acquis des élèves et de réduire les inégalités sociales ou territoriales ? Quels contextes institutionnels peuvent conduire au changement ? Les projets participatifs, par exemple, peuvent créer une véritable dynamique territoriale. Ces recherches m’ont également montré que la continuité des politiques publiques était extrêmement importante. Lorsque l’on observe les pays évalués dans le cadre de PISA, le comparatif international en matière d’éducation, ceux qui figurent en haut du classement sont ceux qui mènent, dans la durée, des politiques éducatives cohérentes. Je suis moi-même très attachée à cette notion de durée. En général, lorsque je prends un poste, j’y reste longtemps. Je suis notamment restée huit ans à la tête du Conseil national d’évaluation du système scolaire, une instance indépendante chargée de l’évaluation de l’École. Là encore, j’ai misé sur la participation : les évaluations étaient réalisées par des chercheurs, mais lorsqu’il s’agissait d’écrire les recommandations, il nous paraissait extrêmement important d’y associer des professionnels et des partenaires. J’ai ensuite été nommée rectrice en Martinique. À mon arrivée, j’ai également élaboré un projet participatif qui constituait la feuille de route du territoire. Je sais que cette méthode fonctionne. Lorsqu’un projet de territoire repose sur l’association de tous ses acteurs, cela crée de l’énergie et permet aussi de responsabiliser chacun. Cela donne également envie à nos collègues de construire des programmes académiques, car à côté des politiques nationales, il existe des politiques que nous pouvons développer au sein d’une académie. Je sais que cette démarche produit des résultats. Lorsque j’ai quitté la Martinique, les résultats des élèves s’étaient améliorés dans plusieurs domaines, notamment en mathématiques et en français. Nous avons également beaucoup travaillé autour du créole et développé les classes bilingues.
Justement, votre expérience en Martinique, notamment sur les enjeux linguistiques, pourra-t-elle vous être utile en Corse ?
Les situations ne sont pas du tout pareilles. Le point commun, à mon sens, réside dans l’attachement de ces territoires à leur langue : le créole en Martinique et le corse en Corse. Il y a également un autre élément commun, qui est la dimension tout à fait bénéfique des contextes plurilingues. Là, c’est plutôt ma casquette de chercheuse qui parle. Nous savons que lorsque des élèves atteignent un niveau avancé de bilinguisme, ils développent tout un ensemble de compétences dites métacognitives, c’est-à-dire des capacités à apprendre qui sont beaucoup plus développées que chez les élèves qui ne sont pas bilingues. C’est, à mon avis, ce que les deux îles ont en commun. Pour le reste, les situations sont très différentes. En Martinique, on baigne dans un contexte bilingue, dans la rue, sur les marchés ou chez des amis. Si bien qu’un enfant qui n’est pas martiniquais apprend très rapidement le créole à l’école, notamment dans la cour de récréation. Même les enseignants qui arrivent sur l’île ont besoin d’en apprendre un minimum, parce que beaucoup de choses se passent en créole dans les établissements. En Corse, la situation est différente puisque la transmission familiale s’est malheureusement beaucoup affaiblie. J’en suis moi-même un exemple, puisque ma mère, originaire de la Plaine orientale, parlait corse, mais elle ne m’a jamais parlé en corse. Nous avons encore des locuteurs corsophones, mais ils sont souvent assez âgés. Le rôle de l’école est donc tout à fait central.
Votre prédécesseur s’était d’ailleurs fortement engagé en faveur de l’enseignement de la langue corse. Pour votre part, vous avez assuré que les engagements pris seraient maintenus. Jusqu’où souhaitez-vous aller dans la généralisation de l’enseignement du corse et dans le développement des filières bilingues et immersives ?
Il faut d’abord souligner que nous ne partons pas de rien. Nous disposons déjà d’un système d’enseignement de la langue et de la culture corses très présent, notamment dans le secteur public. Près de 60 % des élèves de primaire sont scolarisés dans des classes bilingues. C’est encore le cas d’environ un tiers des élèves au collège et tous les lycées proposent également un enseignement du corse. Nous voyons donc que celui-ci est déjà extrêmement développé et qu’il existe un consensus sociétal très fort autour de cette question. Concernant les classes immersives, nous aurons 70 sites et 2 300 élèves à la rentrée. Ce n’est pas négligeable. Donc nous disposons donc déjà d’un acquis important. Aujourd’hui, je pense qu’il faut continuer à améliorer la formation de nos enseignants. Nous serons notamment aidés par la nouvelle convention pluriannuelle que nous pourrons signer avec la Collectivité de Corse et qui prévoit un apport très important. Lorsque je suis arrivée, cette convention venait d’être présentée à l’Assemblée de Corse. En la lisant, je me suis dit que nous disposions d’un véritable soutien pour mener cette politique. Il faut également continuer à construire de véritables parcours pour les élèves. Dans le secteur public, nous devons pouvoir présenter un parcours complet à ceux qui souhaitent intégrer des classes bilingues ou immersives. Aujourd’hui, il existe parfois des ruptures de parcours : un élève peut commencer sa scolarité dans une classe immersive, puis ne plus retrouver cette offre au niveau suivant. Nous devons donc assurer une continuité. Enfin, si l’école constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de l’enseignement du corse, nous devons aller chercher autour d’elle toutes les ressources corsophones disponibles. On peut apprendre une langue vivante dans un cadre scolaire, mais on l’apprend surtout en y étant confronté et en la parlant. Il faut donc multiplier les occasions d’exposer les élèves à la langue corse. Dans une petite école rurale, par exemple, on pourrait imaginer qu’une personne âgée corsophone vienne raconter un conte aux enfants de maternelle. Il faut créer énormément d’interactions pour que les élèves soient le plus possible baignés dans un bain linguistique corse.
Le différend entre l’État et le réseau Scola Corsa n’est pas encore tout à fait réglé, malgré certains engagements. Quelles solutions envisagez-vous pour sécuriser durablement ces écoles et la scolarité des enfants ?
En juin dernier, Scola Corsa représentait quatre écoles et 200 élèves au sein d’un réseau associatif privé. Pour ma part, je regarde avant tout la situation des enfants et des parents. L’Éducation nationale a déjà consenti un effort conséquent puisque huit postes ont été apportés en deux ans. C’est un engagement très important pour notre ministère, d’autant que la Corse est confrontée à une déprise démographique. Cela permet de sécuriser la scolarité de l’ensemble des élèves qui étaient accueillis au sein du réseau Scola Corsa. Pour la suite et pour un éventuel développement, je pense qu’il faut continuer à cheminer ensemble et à échanger. Il faut aussi que les parents soient conscients qu’à côté du réseau Scola Corsa, il existe une offre dans le public. Quelque 70 établissements proposent un enseignement immersif en langue corse et, à la rentrée, 2 300 élèves en bénéficieront. Pour les parents qui recherchent ce type de formation, auquel nous croyons beaucoup, il existe donc également une offre publique.
Un parcours de sensibilisation aux dérives mafieuses a été lancé l’année dernière. Une partie des collégiens et des lycéens a déjà participé à son expérimentation et près de 20 000 élèves doivent désormais être concernés. Comment ces interventions vont elles se dérouler ?
Tout un ensemble d’enseignants peuvent intervenir, car l’idée n’est pas de confier ce parcours à une discipline exclusive, mais de permettre à des enseignants de différentes matières d’y participer. Cette politique me paraît extrêmement nécessaire sur notre territoire. Plusieurs personnes m’ont interrogée pour savoir si elle allait se poursuivre. Pour ma part, je pense vraiment qu’il faut mieux faire connaître les mécanismes d’emprise de la mafia et, surtout, développer l’esprit critique de nos jeunes sur ces sujets. Lorsque j’étais en Martinique, j’ai également beaucoup travaillé sur la prévention de la délinquance, dans un territoire gangrené par les trafics. L’un des objectifs était notamment de déconstruire l’image du caïd ou du « bad boy ». C’est un point central et très important pour nos élèves.
Le prix Chloé Aldrovandi – A Scola per a Legalità a été lancé à Corte l’année dernière. Souhaitez-vous renforcer ce dispositif ?
Oui, nous souhaitons poursuivre et vraiment accompagner ce prix afin que davantage d’établissements y participent. J’ai pu rencontrer la maman de Chloé et j’ai été très émue par cette rencontre. C’est une femme d’une sagesse assez impressionnante et je pense que sa parole doit être portée dans les établissements.
Après le dispositif « Portable en pause » au collège, l’interdiction du téléphone portable doit être étendue au lycée à la rentrée. Comment l’académie accompagnera-t-elle les établissements dans la mise en œuvre concrète de cette mesure ?
Concernant le dispositif « Portable en pause », ce n’est pas totalement une nouveauté pour nous puisque nous l’avons déjà mis en place au collège. J’y suis particulièrement attachée parce que toutes les recherches montrent que les réseaux sociaux, l’hyperconnexion et l’addiction au téléphone sont véritablement destructeurs pour nos jeunes. Je pense qu’il faut avancer sur ce sujet. Au collège, nous avons déjà constaté des résultats extrêmement positifs. Les jeunes eux-mêmes nous l’ont dit, après avoir été un peu réticents au départ. On voit qu’ils échangent davantage entre eux et sont plus concentrés pendant les cours. Les enseignants sont également plus sereins parce qu’ils n’ont pas à surveiller en permanence ce que les élèves font avec leur téléphone portable. Il faut donc poursuivre cette démarche au lycée. Les équipes pédagogiques devront d’abord analyser les endroits, les moments et les circonstances dans lesquels le portable devra être interdit. Une réflexion sera menée sur ces questions. Nous consulterons évidemment les lycéens, ce qui est très important. Le dispositif sera également présenté en conseil d’administration, où siègent les parents et l’ensemble des personnels de l’établissement. Je suis très attachée au fait que cette interdiction s’accompagne d’un travail d’éducation et de sensibilisation. Nous ne pouvons pas nous contenter d’interdire. Sinon, les jeunes trouveront mille façons de nous cacher leur téléphone. Nous devons réussir à les sensibiliser sur ce sujet.
Un questionnaire sur les violences sexistes et sexuelles sera également soumis aux collégiens et aux lycéens. Certains enseignants craignent de ne pas être suffisamment préparés pour accueillir la parole qu’il pourrait libérer. Comment l’académie va-t-elle les former et les accompagner ?
Ce questionnaire va être annexé à un questionnaire que nous faisions déjà passer sur le harcèlement. Là encore, nous accompagnerons nos collègues. Lorsque nous avons commencé à travailler sur le harcèlement, il s’agissait déjà de thématiques dont l’école s’était peu saisie. Ces phénomènes étaient malheureusement présents, mais nous ne nous y étions pas encore suffisamment investis. Nous avons depuis beaucoup formé les enseignants, notamment à travers le programme pHARe. Sur les violences sexistes et sexuelles, nous devrons également être aux côtés de nos collègues pour avancer.
Forte de votre expérience de spécialiste des politiques éducatives, quel regard portez-vous sur le niveau de l’école corse ?
Je viens d’arriver, mais ce qui me marque, c’est que le système éducatif corse me semble bon pour une majorité de nos élèves. Lorsque l’on regarde les évaluations nationales et les résultats au brevet ou au baccalauréat, on voit que les élèves corses réussissent. Il existe néanmoins un enjeu autour des matières scientifiques, notamment en ce qui concerne la poursuite des parcours des filles dans ces disciplines. C’est un travail qu’il faut continuer à mener. D’autant qu’au niveau de l’Université de Corse, nous disposons de ressources et de plateformes scientifiques de très haut niveau. Il faudrait parvenir à créer un véritable continuum dans les matières scientifiques. En 2026, nous avons en plus vraiment besoin de ces profils pour pouvoir innover. Mais pour les meilleurs élèves comme pour la majorité d’entre eux, le système est donc bon. Là où nous devons peut-être regarder les choses de plus près — et je le dis avec prudence puisque je viens d’arriver —, c’est du côté des élèves qui rencontrent le plus de difficultés. Que se passe-t-il dans les lycées professionnels ? Que se passe-t-il dans l’éducation prioritaire ? Parvenons-nous à bien accompagner les élèves les plus fragiles ? Nous devons marcher sur nos deux pieds : nous soucier de l’excellence et amener le plus grand nombre possible d’élèves au plus haut niveau, car ils constitueront autant de ressources pour notre territoire, mais aussi veiller à ce qu’aucun enfant ne reste au bord de la route. Nous ne devons pas oublier les plus fragiles, car ils représentent eux aussi l’avenir et la cohésion sociale de demain. Nous ne pouvons pas avoir une société à plusieurs vitesses.
Pour conclure, quelles seront les grandes priorités de votre action à la tête de l’académie ?
Mes priorités s’inscriront d’abord dans la continuité du projet académique Scola 2030, auquel j’ai déjà pu constater une forte adhésion. Nous serons attentifs à la langue corse, aux savoirs fondamentaux, à l’insertion professionnelle des jeunes, en particulier des plus en difficulté, ainsi qu’au lien entre l’enseignement scolaire et l’Université de Corse, qui est de très bonne qualité. Le bien-être des élèves, mais aussi celui de nos personnels, sera également au cœur de mes priorités. Nous savons que les élèves apprennent mieux lorsqu’ils se sentent bien, que leur santé mentale est préservée et qu’ils ne sont confrontés ni au harcèlement ni aux violences sexistes et sexuelles. Le rôle de l’École est de leur garantir cette sécurité. Nous devons aussi ce bien-être à nos personnels. Je souhaite aller rapidement à leur rencontre dans les établissements, notamment là où les contextes sont les plus complexes, en éducation prioritaire ou dans les territoires ruraux, afin de voir comment les accompagner au mieux. Je serai à leurs côtés.









Envoyer à un ami
Version imprimable






