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S. Sanguinetti : "Pour lutter contre la violence, il faut écrire la loi en corse"


Rédigé par Nicole Mari le Vendredi 10 Janvier 2014 à 21:45 | Modifié le Dimanche 12 Janvier 2014 - 02:34


Journaliste, pionnier de la télévision régionale, longtemps une des figures emblématiques de FR3 Via Stella, Sampiero Sanguinetti est, depuis les années 70, un observateur privilégié de l’actualité corse. Son essai sur « La violence en Corse XIXè-XXème siècles » a été récompensé, fin 2013, par le Prix Don Joseph Morellini, décerné par le Conseil Général de la Haute-Corse. Cet ouvrage d’actualité donne une analyse très intéressante des causes de la violence qui secoue la société insulaire et propose des pistes pour l’éradiquer. Au moment où le statut de coofficialité est rejeté par Paris, il s’interroge, avec pertinence, sur le rapport entre la loi et la langue. Et explique, à Corse Net Infos, que la coofficialité est un moyen de réconcilier les Corses avec la loi française.


Sampiero Sanguinetti, journaliste et écrivain.
Sampiero Sanguinetti, journaliste et écrivain.
- Pourquoi avez-vous choisi, comme thème de votre dernier ouvrage, la violence en Corse ?
- Je participe à un certain nombre de groupes de réflexion, notamment Corte 96 ou à la Ligue des droits de l’Homme, où le thème de la violence revient régulièrement depuis quelques années. Lorsque je suis rentré de Sicile où j’ai habité pendant 8 ans, j’ai découvert qu’on parlait, en Corse, de la mafia comme on en parle en Sicile. Cela m’a un peu choqué ! Ayant vécu dans les deux îles, je vois très bien les différences fondamentales existant entre les deux situations. Ça n’a strictement rien à voir !
 
- Quelles sont les différences majeures ?
- D’abord, la population. La Sicile compte 6 millions d’habitants. La Corse et ses 300 000 habitants représentent un quartier de Palerme. Ensuite, la Sicile est cultivée d’Est en Ouest et du Nord au Sud. Elle possède de colossales flottes de pêche. La présence du travail et de l’activité n’a strictement rien à voir avec celle de la Corse. Nos problèmes sont beaucoup plus graves que ceux de la Sicile.
 
- En quoi ?
- Nous avons un problème de survie. La Corse est menacée. Quand les activités économiques disparaissent, la culture disparaît… tout disparaît ! La Sicile n’est pas menacée, elle a une forte activité économique. Notre problème est, donc, plus grave ! Au niveau de la violence, il est différent. Les mafias siciliennes n’ont rien à voir avec le grand banditisme corse. La violence dans une société est liée à la manière dont fonctionne cette société. Elle n’est pas le fait de notre culture ou de gènes spécifiques ! Elle se développe quand une société disfonctionne à cause de facteurs tels que la misère, le régime politique, etc.
 
- La Corse est-elle, selon vous, une île violente ?
- Non ! Il y a une violence en Corse comme il y en a dans toutes les sociétés, mais les Corses ne sont pas nécessairement violents, beaucoup ne le sont pas du tout. On dit qu’il y a beaucoup d’armes… La chasse doit-elle être classée comme une violence ? Elle peut le devenir, mais elle ne l’est pas nécessairement. Il y avait aux 18ème et 19ème siècles des homicides graves en Corse. Cette violence s’est modifiée à partir de la guerre de 1914 et est réapparue à partir des années 1970. Il y a d’autres violences qui n’existent pas ou peu en Corse, en tous cas bien moins qu’ailleurs.
 
- Lesquelles ?
- Par exemple, le vol. Les gens volés se sentent agressés et éprouvent un sentiment de violence. Il y a d’autres formes de violence dont on ne parle pas. Depuis la fin des années 1980, l’île connaît une recrudescence des suicides et des accidents de voiture, c’est-à-dire des conduites à risques. Le problème de la violence est très complexe. En le réduisant à une seule forme de violence et à un traitement uniquement policier, on se trompe complètement. C’est ce que j’essaye de montrer dans mon ouvrage. Il y a énormément de choses à envisager pour éradiquer la violence qui existe en Corse, comme elle existe comme dans toutes les autres sociétés. Sa particularité en Corse est le grand nombre d’homicides.
 
- Le ministre de l’Intérieur a qualifié cette violence de culturelle. Comment avez-vous réagi ?
- C’est complètement faux ! Les hommes, dans le monde, ont, tous, des fonds communs, la violence n’est pas le fond commun ! Manuel Valls s’est trompé sur cette affaire-là. Quand un paysan cultive son champ, il entretient la terre : cela s’appelle la culture. Quand il ne peut plus cultiver, la culture disparaît et apparaissent les ronces, c’est-à-dire le même phénomène que la violence. Lorsqu’un champ est plein de ronces, personne n’accuse les paysans de cultiver les ronces ! On ne cultive pas les ronces, elles poussent toutes seules ! La violence, c’est pareil. Quand la culture fait défaut, la violence se développe. Quand il y a trop de pauvreté, que les gens n’arrivent plus à contrôler leur vie, que le pouvoir politique ne joue plus son rôle normalement… tous ces phénomènes entrainent de la violence. Il faut partir de ces phénomènes pour imaginer les moyens de lutte contre la violence.
 
- Comment, selon vous, faut-il lutter contre cette violence ?
- Il y a trois points importants : économique, institutionnel et éducatif. Le premier est l’économie. La Corse est classée, par l’INSEE, 1ère région de France pour le taux de pauvreté, 2ème région pour le taux d’inégalité, l’une des 1ères régions pour le taux de chômage des jeunes… Il appartient à nous, Corses, et à nos élus d’imaginer, pour cette île, un véritable développement économique, équilibré, acceptable, qui protège l’environnement, etc. Si on veut lutter contre la violence, il faut, déjà, éradiquer l’existence de ce terreau favorable à la dérive d’un certain nombre de jeunes vers la délinquance et la violence.
 
- Que faut-il faire sur le plan institutionnel ?
- La Corse manque de confiance dans l’institution policière et judiciaire pour des tas de raisons qui ne sont pas toujours forcément de la faute de l’Etat. Or, quand il y a manque de confiance dans ces institutions, il y a tentation d’un certain nombre d’individus, pris par leurs passions, de passer à l’acte pour se faire justice eux-mêmes. C’est très grave ! Il appartient à l’Etat de redonner confiance dans ces institutions. S’il n’y réussit pas, on ne peut rien faire ! Je ne parle pas de répression. La population doit savoir que, en cas de besoin, elle peut se tourner vers ces institutions et avoir confiance dans la manière dont elles réagiront.
 
- Et sur le plan éducatif ?
- L’éducation des enfants est un point fondamental qui dépend des Corses. Le taux de sortie précoce du système scolaire est trop important. Certains parlent d’échec scolaire. Il ne s’agit pas du taux de réussite au BAC, qui n’est pas pire qu’ailleurs, mais des enfants qui n’arrivent pas au BAC, notamment les garçons. Le type de criminalité existant dans l’île est un fait, à 85%, masculin. Il faut, donc, être très attentif à aider les jeunes hommes à finir leurs études et à obtenir des diplômes. Cela demande un travail énorme vis-à-vis des écoles, des parents et des jeunes.
 
- Vous ouvrez une piste de réflexion originale en liant la violence à la coexistence de deux langues. Pouvez-vous expliquer ?
- J’établis un rapport entre l’existence de deux langues parlées et vécues, le français et le corse, et le fait que la loi ne puisse être écrite qu’en français. Parler une langue, c’est véhiculer une mémoire et des choses qui correspondent à cette langue. Lorsque les Corses s’expriment en français, ils font référence à la loi française. Lorsque ils s’expriment en corse, ils font référence à une mémoire insulaire. Interrogez les gens dans les villages, vous verrez que, selon ce qu’ils veulent dire, ils s’expriment en français ou en corse. Jamais pour dire les mêmes choses ! Les deux langues véhiculent deux choses, deux mémoires différentes.
 
- Toutes les langues véhiculent des mémoires différentes. Où se situe le problème ?
- La mémoire, que nous avons en corse, est restée figée sur, ce que j’appelle dans mon livre, les lois coutumières du 17ème, 18ème et 19ème siècles qui expliquent, notamment, l’existence de la vendetta… Ce phénomène n’existe pas seulement en Corse, mais dans nombre de sociétés ou les lois extérieures ont eu du mal à pénétrer, notamment dans les zones de montagne. Quand nous nous exprimons en corse, nous faisons référence à ces lois coutumières qui n’ont pas évolué. Il y a donc confrontation d’une loi coutumière, qui est une référence pour la langue corse, et une loi permanente, qui est une référence pour la langue française.
 
- Comment combler cette fracture entre deux langues et deux manières d’envisager la société ? Par la coofficialité ?
- Oui ! Il faut absolument arriver à faire rejoindre ces deux langues dans une même loi, que la loi soit acceptée en français et en corse comme la même référence. Il faut, donc, écrire, aussi, la loi en corse. C’est indispensable ! Sinon, nous réagirons de manière différente à tous moments.
 
- Cela suffira-t-il pour que les schémas actuels se superposent aux anciens et les remplacent ?
- Absolument ! Il faut que les schémas actuels fassent évoluer les anciens, sans quoi nous garderons toujours les anciens schémas dans la tête. Ce qui est normal ! Ce n’est pas une maladie, d’autres ont le même problème.
 
- Les Bretons par exemple ?
- Non. Pas tout à fait. Dans une région continentale, les idées, les modes de fonctionnement et de pensée circulent, depuis toujours, d’une région à l’autre et font évoluer les vieilles lois coutumières. En Corse, notre double insularité est un cas assez exceptionnel puisque nous sommes, à la fois, une île et une montagne qui est, en elle-même, une île. Cela nous rend plus résistants, et nous le serons toujours, à la pénétration d’idées venant d’ailleurs. Quand celles-ci rentrent, elles s’implantent largement et acquièrent une force extraordinaire, mais il leur faut du temps pour rentrer. Les Génois n’ont jamais réussi à implanter leurs lois dans les montagnes corses. Les Français ont mis tout le 19ème siècle pour y arriver. Et encore, ils n’y sont arrivés que relativement !
 
- La violence serait-elle un problème insulaire ?
- C’est le problème des îles, couplé à des similitudes économiques. Comme je le décris dans mon livre, quand on regarde le taux de criminalité, le nombre d’homicide, en France, on s’aperçoit qu’il y a deux mondes : celui de la métropole continentale et celui des îles et de l’Outre-mer : Corse, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Nouvelle Calédonie, etc.
 
- Toutes ces îles sont-elles comparables ?
- Oui. Partout, le taux d’homicide est semblable. La Corse est, en métropole, la 1ère région de France pour le taux d’homicide. Mais, elle n’est pas seule. En réalité, toutes ces îles d’Outre-mer, que l’on sépare souvent de la métropole, sont également en tête. Cela correspond, à la fois, à ce problème de résistance des îles et à des modes de développement. Toutes ces îles ont un taux de pauvreté, d’échec scolaire et de chômage très important, un développement du tourisme mal maîtrisé…
 
- En tant qu'observateur privilégié de la Corse, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
- Ce qui m’a le plus marqué, depuis les années 70 où j’ai commencé à exercer mon métier, c’est l’évolution considérable de la Corse qui a changé à une vitesse hallucinante. J’ai connu, à l’Ile Rousse, les femmes, des brocs sur la tête, descendant à la fontaine pour chercher l’eau et qui ne sortaient jamais sans la tête couverte… les ânes dans les ruelles… nous allions à la rivière, pas à la plage… Tout cela a totalement disparu. En l’espace de 40 ans, on est passé d’un monde à un autre ! Un changement aussi rapide, aussi colossal, est difficile à vivre pour nombre de gens qui perdent leurs repères. C’est un choc à tenir, une énorme violence en soi !
 
- Et en tant que journaliste ?
- Ce fut d’avoir, certaines années, à couvrir jusqu’à 700 attentats. C’était incroyablement inquiétant !
 
- N’y a-t-il pas plus de violence aujourd’hui qu’hier ?
- C’est différent. Si on regarde l’histoire de la violence en Corse, disons qu’elle est assez difficile à quantifier avant le 18ème siècle. J’ai essayé de la quantifier pour le 19ème siècle grâce au Compte général de l’administration de la justice criminelle en France. J’ai retrouvé des chiffres qui montrent que lorsqu’il y avait entre 1 et 4 homicides pour 100 000 habitants en moyenne française, il y en avait entre 30 et 35 en Corse. La violence du 19ème siècle est totalement interne à la société corse, elle ne se diffuse pas à l’extérieur, elle est totalement hallucinante ! Depuis, les chiffres ont beaucoup diminué.
 
- Pourquoi y avait-il autant de meurtres ?
- Le 19ème siècle est le temps où la loi coutumière diminue d’influence et où la loi française augmente la sienne sans être encore vraiment implantée. Dans cette espèce de vide, la violence s’emballe. La dérive est monumentale. C’est un siècle catastrophique de ce point de vue-là. Les choses se modifient ensuite. Le nombre d’homicides diminue, mais d’autres violences arrivent. A la fin du 19ème siècle, la crise économique et la difficulté de vivre sont tellement fortes que les Corses émigrent vers le continent et les colonies, ce qui est aussi une violence. A partir des années 1920, la violence diminue dans l’île, mais s’exporte vers le milieu corse à Paris ou à Marseille, où le nombre d’homicides de Corses est colossal. Dans nombre d’affaires, dont la plus connue est le Combinatie, on compte entre 40 et 60 morts.
 
- Quelle est la cause du retournement de situation qui s'ensuivit ?
- Dans les années 70, la découverte de l’état de délabrement absolu de l’économie insulaire est un choc. La population est tombée à 170000 habitants, la faible densité au m2 fait, de l’île, un désert. Toutes les productions se sont écroulées. Dans cet état de faiblesse épouvantable, la Corse découvre qu’elle est un véritable eldorado pour le développement touristique. Cette découverte engendre une panique non conscientisée qui débouche sur deux choses. D’abord, la jeunesse comprend que, dans le fort état de faiblesse où elle se trouve, l’île ne peut pas résister à cette invasion touristique, sa culture et ses manières de vivre sont menacées de disparition. Ce sentiment entraine l’émergence d’un mouvement autonomiste… qui, pour la première fois, depuis le 18ème siècle, revendique une violence politique. Ensuite, attirés par cette manne, les voyous rentrent en Corse pour faire des affaires et de l’argent. Aujourd’hui, nous subissons le résultat de ces deux phénomènes.
 
- Les potentialités touristiques sont encore largement inexploitées. Doit-on craindre l’avenir ?
- On craint pour l’avenir quand on ne veut pas réfléchir aux solutions ! Il faut réfléchir aux moyens de lutter contre la violence et contre les disfonctionnements de notre société. La réflexion actuelle sur le PADDUC (Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse) montre que nous sommes sur la bonne voie. Il faut se réapproprier ce qui mérite de l’être, dans la langue, la culture, etc. Et travailler sur les pistes de développement de notre île qui a des richesses et un fantastique potentiel, en elle-même et dans son très riche espace méditerranéen. Il n’y a aucune raison d’être pessimiste !
 
- Si l’île se développe, court-elle le risque de devenir, au niveau de la criminalité, une nouvelle Sicile ?
- Je ne crois pas. La violence et les mafias, telles qu’elles prolifèrent en Sicile, en Calabre ou à Naples, sont liées à l’importance de la population, à la géographie et à l’économie. La situation en Corse est différente. La Corse ne se développera que si on pense son développement. Si celui-ci est bien maîtrisé, il n’y a pas de risques qu’il engendre une mafia. Il y aura de la violence comme dans les autres sociétés, mais pas ce genre de phénomène où l’Etat, tout d’un coup, perd totalement pied face à des groupes criminels qui deviennent plus puissants que lui. Si nous prenons en main, de manière raisonnable, notre destin, je ne crois pas que ce risque soit réellement majeur. A nous de maîtriser notre développement et, donc, notre violence !
 
Propos recueillis par Nicole MARI
 
 

S. Sanguinetti : "Pour lutter contre la violence, il faut écrire la loi en corse"
La violence en Corse XIXè-XXème siècles, par Sampiero Sanguinetti. Editions Albiana.




En complément, idée de lecture :
- Antoine-Marie Graziani : La violence dans les campagnes corses - Du XVIe au XVIIIe siècle, Editions Alain Piazzola.



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