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Procès des incidents entre agriculteurs et forces de l’ordre : L’appel à la non-mobilisation


Rédigé par Nicole Mari le Jeudi 16 Juillet 2015 à 00:05 | Modifié le Jeudi 16 Juillet 2015 - 03:37


Le 20 avril dernier, le monde agricole corse se mobilise devant les deux préfectures de Bastia et d’Ajaccio pour protester contre le refus chronique et injustifié de l’Etat d’appliquer, dans l’île, le droit commun national en matière d’aides aux jeunes agriculteurs. Le Préfet de Haute-Corse refusant de les recevoir, une quinzaine d’agriculteurs sautent les grilles et se heurtent aux forces de l’ordre. Quatre jours après, la parité est accordée. Un mois après, trois d’entre-eux se retrouvent mis en examen et sous contrôle judiciaire pour « violences volontaires sur une personne dépositaire de l'autorité publique et dégradation en réunion de biens destinés à l'utilité publique » ! L’accusation entraine un soutien massif tant en Corse que sur le continent. Les trois éleveurs, Sébastien Costa, Romain et Cyrille Provent comparaissent, jeudi après-midi, devant le tribunal correctionnel de Bastia. Ils livrent, à Corse Net Infos, leur stupéfaction et, pour la sérénité des débats, appellent à la non-mobilisation.


Cyrille Provent, membre du CDJA, éleveur caprin et bovin de Farinole, et Sébastien Costa, vice-président de la Chambre d'agriculture, éleveur caprin dans le Niolu.
Cyrille Provent, membre du CDJA, éleveur caprin et bovin de Farinole, et Sébastien Costa, vice-président de la Chambre d'agriculture, éleveur caprin dans le Niolu.
- Que s’est-il passé le 20 avril dernier ?
- Sébastien Costa : Le 20 avril, c’est simplement l’expression d’un ras-le bol. A l’appel des jeunes agriculteurs de Haute-Corse et de Corse du Sud, nous avons décidé de faire une mobilisation à la préfecture de Bastia et à celle d’Ajaccio. Tous les syndicats étaient représentés, la profession au grand complet était là : les Chambres d’agriculture, les fédérations des deux départements… Ce 20 avril n’était que l’aboutissement de 20 ans d’injustice ! Depuis que la PAC (Politique agricole commune) existe, la Corse a été au dernier rang du dispositif national. Lorsqu’ont été mises en place, en 2006, les fameux DPU (Droits à paiements uniques) qui sont le socle de nos primes, les agriculteurs corses ont été, encore une fois, les derniers sur la liste des bénéficiaires !
 
- Pourquoi ?
- Sébastien Costa : Il n’y a pas de raison ! C’est cela le problème ! Cet état de fait a été qualifié par le ministre Le Maire, à l’époque, « d’injustice historique » ! Depuis 20 ans, rien n’a été rectifié ! Nous attendions, avec impatience, le 1er janvier 2014, date où devait redémarrer le nouveau contrat de plan. La remise à niveau n’a pas eu lieu. Notre mobilisation part d’un constat simple : l’année dernière, un jeune agriculteur installé sur le continent a touché environ 240 € par hectare. En Corse, il n’a touché que 90 € ! L’injustice est là ! Sans raison ! A moins d’être des citoyens de 2nde zone ? Ce que j’ai du mal à accepter !
 
- Pourquoi les négociations n’ont-elles, d’abord, pas abouti ?
- Sébastien Costa : Il y a eu, en amont, presque 17 mois de négociations avec le ministère et des allers-retours incessants à Paris des délégations d’élus de la Chambre et des syndicats. On nous a systématiquement répondu : « C’est impossible ! On ne peut pas vous mettre au niveau national ! ». Sans autre explication ! C’était tellement impossible qu’une semaine après la mobilisation, nous avons obtenu le droit commun. Obtenir le droit commun par la force, c’st quand même un problème !
- Cyrille Provent : Il est important de préciser qu’à l’issue de cette manifestation du 20 avril, nous avons eu un rendez-vous au ministère de l’agriculture où, encore une fois, ils ont pris notre délégation pour des imbéciles. Si, comme ils le décrivent, nous étions des casseurs et des méchants, nous aurions pu réagir de manière violente. Les CRS ont été mobilisés presque trois semaines à Bastia. Le jour de la réunion à Paris, ils ont fermé la Préfecture et l’ont mise en état de siège. Nous avons répondu par l’intelligence en impliquant les politiques. C’est, de là, qu’a découlé la victoire et l’obtention du droit commun. Cette affaire a été réglée en une réunion et quelques coups de téléphone ! C’est dire la considération qu’ils avaient pour le monde agricole ! Aucune ! Il a fallu que des politiques s’en mêlent en disant : « maintenant, ça suffit ! ».
 
- Le droit commun est-il acquis et appliqué ?
- Cyrille Provent : Il est acquis et applicable.
- Sébastien Costa : Il n’y a pas encore eu d’installation de jeune agriculteur ! On ne peut pas savoir. Il a été acquis une remise à niveau de ceux qui se sont installés les années précédentes.
 
- Que vous reproche-t-on ?
- Sébastien Costa : Ils ont cherché le maximum de choses pour nous accrocher ! Pourtant, on n’a rien fait de bizarre ! Nous avions demandé qu’une délégation soit reçue par le Préfet. En réponse, les grilles de la Préfecture ont été cadenassées. Il y avait des forces de l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur. N’arrivant pas à entrer, nous avons juste sauté par dessus les grilles et nous avons été bien reçu !
- Cyrille Provent : Nous avions les bras levés et nous leur avons dit que nous étions là pour obtenir un rendez-vous. Les CRS nous ont demandé de faire demi-tour tout en nous gazant avec leur gel et en nous prenant à coups de matraque, puis ils nous ont menotté par terre. Les agriculteurs, restés à l’arrière, sont venus pour nous sortir de là. D’où les échauffourées. Notre tort, et cela nous a été reproché, est, de ne pas avoir porter plainte et de n’avoir pas fait constaté les lésions que nous avions sur le corps. Nous sommes des hommes, nous n’y avons pas pensé ! Nous ne savions pas que les CRS, dont c’est le métier, eux, allaient le faire ! La meilleure défense étant l’attaque, désormais, on le sait !
 
- Combien étiez-vous à sauter les grilles de la Préfecture ?
- Cyrille Provent : Une quinzaine d’agriculteurs.
 
- Pourquoi n’êtes-vous que trois à être mis en examen ?
- Sébastien Costa : C’est une bonne question ! Nous l’avons posé en temps et en heure, mais nous n’avons pas eu de réponse. Nous ne savons pas !
- Cyrille Provent : Nous l’apprendrons, peut-être, le jour du procès selon les pièces apportées par le procureur.
 
- D’autres agriculteurs ont-ils été interrogés lors de l’enquête ?
- Sébastien Costa : Pas à ma connaissance ! Nous n’avons été que trois personnes convoquées. Les présidents du syndicat des Jeunes agriculteurs (JA) région et département sont allés déposés, mais de leur propre chef. Personne n’a été entendu, mis à part nous trois.
 
- Qu’est-ce qui, selon vous, a motivé le choix de vos trois personnes ?
- Cyrille Provent : Le hasard ! Il a bien fait les choses ! Nous ne prêtons pas trop d’importance aux « on-dit » du terrain. Nous préférons penser que c’est le hasard ! Nous n’avons rien fait, pour nous, personnellement. Nous avons agi pour tout le monde, nous irons au tribunal pour tout le monde. Ce n’est pas un souci !
 
- Y-aurait-il une raison politique ?
- Cyrille Provent : Je ne vois pas laquelle ! Notre intervention, ce saut de grille et tout ce qui a découlé, n’avaient pas de couleur politique. Nous l’avons fait pour tout agriculteur qui s’installe. Nous œuvrons dans l’intérêt de l’agriculteur.
 
- Ressentez-vous cette mise en examen comme une injustice flagrante ?
- Cyrille Provent : La vie est une injustice flagrante, surtout en Corse et à tous les niveaux ! Il n’y a plus rien qui nous choque !  Ni dans l’attitude de l’Etat ! Ni le jour de la manifestation où, au lieu d’ouvrir les grilles, ils les ont cadenassées. Si les grilles avaient été ouvertes, nous serions entrés tranquillement avec nos papiers à la main pour discuter comme des gens normaux que nous sommes. Au lieu de cela, nous sommes toujours face à un déploiement de forces avec un système répressif. Ce n’est même plus choquant tant c’est devenu la norme !
- Sébastien Costa : Ce qui nous fait le plus mal, c’est que nous n’avons pas agi pour nous. Nous ne sommes pas concernés par cette mesure, nous sommes déjà installés. Nous avons agi pour le collectif. Prendre ses responsabilités face à l’injustice, est-ce que ça équivaut de se retrouver dans notre situation ? Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’on ne peut pas aller au bout de nos revendications ? Nous avons essayé la discussion, les allers-retours, les courriers… et nous n’avons rien obtenu. Il a fallu que nous fassions un minimum de comédie pour obtenir gain de cause. Et je dis un minimum parce qu’il n’y a rien eu de spécial, même si, ensuite, on l’a monté en épingle ! C’est, quand même, cette action qui a ouvert les yeux de nos élus qui s’en sont mêlés et nous avons obtenu le droit commun ! A-t-on le devoir d’aller jusqu’au bout ou faut-il la fermer et rester dans notre coin quand on nous dit : Non ?
 
- Votre pétition sur Internet a récolté plus de 4000 signatures. Que vous inspire le fort soutien du monde agricole ?
- Cyrille Provent : Pas seulement les agriculteurs ! Tout le monde agricole, mais aussi beaucoup de personnes de la société, tant des élus que des commerçants ou des retraités… Toutes les personnes qui se rendent compte qu’il est complètement aberrant, pour nous, de nous retrouver, jeudi, devant un tribunal !
- Sébastien Costa : La légitimité de notre revendication n’est pas à prouver. Que ce soit nos élus ou les gens de la société civile, ils ont tout de suite compris qu’il y avait un problème. Beaucoup de personnes se posent encore la question : « comment est-ce possible que des choses comme cela arrivent ? ». La différence de traitement est colossale ! Quand elle est motivée, qu’il y a de réelles explications, on peut le concevoir, mais là !
 
- Quand on voit les débordements rarement sanctionnés des agriculteurs sur le continent, la différence de traitement n’est-elle pas, aussi, judiciaire ?
- Cyrille Provent : Ils sont sur le continent !
 
- Craignez-vous les réquisitions du Parquet ?
- Cyrille Provent : On ne craint rien ! Nous avons agi en notre âme et conscience pour le collectif. Nous sommes sereins. Le procureur est dans son rôle. Il va essayer de nous diaboliser, de nous criminaliser. Nous nous levons tous les matins pour travailler, nous ne devons rien à personne ! Nous avons obtenu le droit commun pour les jeunes agriculteurs et des excuses. Le Directeur de cabinet du préfet et tous ceux qui étaient présents à la réunion nous ont dit qu’il n’y aurait pas de suite parce qu’ils nous ont ramassés au milieu des CRS, menottés et avec quelques hématomes aussi ! Ils ont eu conscience que les méchants n’étaient pas de notre côté, mais du leur ! Nous avons sauté les grilles en short en claquettes, pas avec des barres de fer. C’est plus l’accueil qui a été douloureux que le saut !
 
- Pourquoi n’appelez pas à la mobilisation pour l’audience.
- Sébastien Costa : On ne cherche pas à mettre de pression sur qui que ce soit ! Ça ne sert à rien ! On ne refuse pas d’être jugés et de répondre de nos actes, mais il ne faudrait pas non plus qu’on fasse de nous des exemples, des martyrs… et qu’on se trompe de débat. J’aimerais bien que ceux, qui nous ont conduit là, répondent eux-aussi de leurs actes, de leur mensonge répété pendant tous ces mois, ces « On ne peut pas, ce n’est pas possible » pour finalement nous donner gain de cause. Je ne parle pas du gouvernement, mais de l’Etat. Je ne veux pas politiser la chose, la droite et la gauche ont fait pareil !
- Cyrille Provent : Entre les dires des policiers, les dires du milieu agricole et les dires du procureur…, nous préférons parler de vive voix, si discussion il y a ! Nous ne voulons pas que la mobilisation serve de prétexte à une division quelconque ou à alimenter la paranoïa !
 
- Pensez-vous que vous pouvez être condamné ?
- Sébastien Costa : Pour moi, c’est impensable !
- Cyrille Provent : Je ne me pose même pas la question ! Je ferai ce que j’ai à faire comme j’ai toujours fait ! Que voulez-vous que je vous dise !
 
Propos recueillis par Nicole MARI.



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