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Jean-Marie Poli : « Nous ne nous contenterons pas de réformettes »


Rédigé par Nicole Mari le Mercredi 20 Novembre 2013 à 21:28 | Modifié le Jeudi 21 Novembre 2013 - 00:26


Remplaçant Véronique Sciaretti qui a démissionné de son mandat à l'Assemblée de Corse pour désaccord sur la stratégie adoptée par son groupe Corsica Libera, Jean-Marie Poli a fait ses premiers pas de conseiller territorial lors de la session des 7 et 8 novembre derniers. Surtout connu par son combat pour la défense des prisonniers politiques à la tête de l'Associu Sulidarità, ce routier du mouvement national entend utiliser ses nouvelles attributions pour élargir son champ d'action. Il explique, à Corse Net Infos, que les Indépendantistes, qui rencontreront le gouvernement vendredi avec les représentants des autres groupes politiques, attendent des actes forts à la hauteur de l’urgence des enjeux.


Jean-Marie Poli, nouveau conseiller territorial du groupe Corsica Libera, président de l'Associu Sulidarità..
Jean-Marie Poli, nouveau conseiller territorial du groupe Corsica Libera, président de l'Associu Sulidarità..
- Qu’éprouve le vieux militant, que vous êtes, à siéger sur les bancs de l'assemblée de Corse ?
- Cet évènement personnel s’inscrit en continuité de mon engagement dans le mouvement national. J'ai suivi, depuis mon plus jeune âge, les évolutions de la vie politique corse, d’abord en tant que membre de l'Union des lycéens corses où j'ai, dans les années 70, beaucoup milité pour la création de l'université de Corte. J'ai participé, également, à la constitution et au suivi de la 1ère assemblée territoriale en 1982. J'étais présent dans les travées lors de son installation avec Prosper Alfonsi comme 1er président. Même si cette assemblée faisait partie du plan de décentralisation programmé par l'Etat français, elle fut, pour nous, un évènement. Tout le monde sait qu’elle s'est structurée sous la pression du peuple corse, notamment des Nationalistes qui demandaient plus de pouvoir. 
 
- Vous rappelez-vous les sentiments qui vous habitaient, alors ?
- J'étais très jeune, j'avais 21 ans. J'étais très marqué par la revendication, que l'on continuait à porter, de la réouverture de l'université. Je mettais beaucoup d'espoir dans le fait que la Corse disposait, enfin, d'un espace de débat intéressant qui pouvait, à un moment donné, confronter l'ensemble de la représentativité du peuple corse autour de dossiers essentiels, notamment celui de l’université. Je sentais qu'il y avait un commencement à quelque chose.
 
- Quel regard portez-vous sur les 31 ans qui se sont écoulés depuis ?
- L'université de Corse a finalement abouti, mais le peuple corse est menacé de disparition. La situation actuelle de notre peuple fait qu'il reste encore beaucoup de revendications à porter. L'Assemblée peut faire évoluer les choses dans le bon sens à travers des débats très importants, notamment sur la question essentielle de la spéculation foncière et du statut de résident. Cette question grave, urgente, va conditionner l’avenir. Je suis assez exalté de pouvoir participer à ces débats et d’y apporter notre contribution pour que, finalement, soit prise en compte la réalité de la situation de notre peuple.
 
- N'êtes-vous pas chanceux d'arriver au moment où ses questions sont débattues alors que, pendant longtemps, elles n'ont même pas eu droit de cité dans l'hémicycle ?
- Oui, mais il y a eu d’autres évènements. J'ai assisté en 1988, toujours dans les travées du public, lors d'une nuit que l'on a qualifiée, à l'époque, d'historique, au vote à l'unanimité de la motion sur le peuple corse. Malheureusement, cette motion a fini dans la corbeille à papier du Conseil constitutionnel. Le mouvement national a, toujours, mis en avant la reconnaissance du droit de vie de notre peuple sur cette terre. Il semblerait qu'il y ait, aujourd'hui, la volonté de faire évoluer la Constitution française pour pouvoir y inscrire ce principe d'existence et de réalité de la Corse et de son peuple. Cela nous donnerait des outils pour nous prémunir contre certains dangers mortels, en particulier la disparition de notre terre au profit d'énormes intérêts spéculatifs et financiers, que nous ne pouvons pas contrôler avec les moyens actuels.
 
- Que comptez-vous faire de ce mandat d’élu ?
- Ce mandat politique nous donne, à travers les larges compétences de la CTC, la possibilité de nous exprimer sur des sujets importants et de défendre les intérêts collectifs du peuple corse. La situation actuelle oblige à une réflexion qui dépasse les clivages et les positionnements politiques afin de convaincre les gens de l’urgence à agir. « Lorsque la dernière rivière sera souillée, lorsque le dernier poisson sera pêché, lorsque le dernier arbre sera abattu et lorsque le dernier bison sera tué, alors le Visage Pâle s’apercevra que l’argent ne se mange pas ! », disait Sitting Bull, le chef de la nation Sioux pour convaincre les chefs indiens de continuer à se battre pour défendre les intérêts de la nation indienne. Nous pouvons adapter ces propos à la Corse : si nous ne prenons pas les mesures nécessaires pour la sauvegarde de nos intérêts collectifs, de notre terre livrée à l’encan et aux appétits financiers, nous arriverons à un point irréversible où les Corses seront regardés sur cette île comme les Indiens dans une réserve.
 
- Etes-vous inquiet ?
- Certainement ! Sinon nous ne serions pas là à faire des propositions politiques majeures comme le statut de résident qui est la seule chance de survie de notre peuple sur cette terre ! La situation du peuple corse est difficile parce que les Corses sont minoritaires sur leur terre. Elle est le résultat de la politique de l'Etat français depuis des décennies. Il y a quelques années, la Corse était encore capable de transmettre sa culture et sa langue à ceux qui venaient y vivre. Ce n'est plus possible aujourd'hui. La Corse est la région de France qui compte le plus grand nombre de chômeurs. La paupérisation et les difficultés sociales sont prégnantes. Nous payons au prix fort la politique de décorsisation des emplois. Si on veut recommencer à fabriquer des Corses, il faut absolument obtenir des outils fondamentaux.
 
- Lesquels ?
- Le 1er est une loi ou des dispositions permettant aux Corses de conserver leur terre à travers le statut de résident. Le 2nd est la coofficialité pour que les générations futures puissent encore être confrontées à notre langue, se l'approprier et l'utiliser. Le 3ème est essentiel pour stopper l'hémorragie de l'exil de la jeunesse que nous avons connu dans les années 60 et 70, que nous avons réussi à enrayer dans les décennies 80 et 90, mais qui, malheureusement, réapparait fortement. Cet outil est la corsisation des emplois ou tout au moins l’arrêt de la décorsisation programmée. Il faut trouver, tous ensemble, les moyens d’éradiquer cette situation et de construire une nouvelle politique qui, nous l’espérons, prendra en compte le positionnement de Corsica Libera. Nous devons nous insérer dans un consensus et créer les conditions d’un avenir pour notre peuple sur cette terre. Notre crainte est de voir les choses se précipiter et qu’il soit, un jour, trop tard.
 
- Qu’attendez-vous de la réunion prévue vendredi avec le gouvernement sur la réforme institutionnelle ?
- On verra bien dans quel état d’esprit le gouvernement engage ces discussions. Ce qui compte, c’est d’y participer dans une volonté de dialogue constructif et de dire ce que nous avons à dire. Une chose est sûre : nos positionnements politiques sont connus aussi du gouvernement français. Nous ne nous contenterons pas de réformettes. La Corse ne peut pas s’en contenter ! Nous attendons que soit prise en compte la volonté de changement qui s’est exprimée de manière quasi-unanime lors du vote à la CTC (46 voix pour et 5 contre). Ce message fort a été envoyé à l’Etat pour qu’il prenne la mesure de la réalité de la situation et qu’il ancre ce changement dans la volonté des Corses à ne pas disparaître. Nous attendons de l’Etat qu’il ne ferme pas la porte en s’abritant derrière des textes et des lois qui datent et ont besoin d’être adaptés. Inscrire la Corse dans l’article 72-5 de la Constitution permettrait d’écarter le carcan dans lequel on l'a enfermée pendant des décennies et qui a empêché son développement économique, la prise en compte de sa réalité culturelle et de son identité.
 
- Vous êtes surtout connu pour votre combat en faveur des prisonniers. Restez-vous président de l'Associu Sulidarità ?
- Pour l’instant, oui. L’Associu prend en compte, depuis plus de 15 ans, la revendication et le soutien moral et financier des patriotes incarcérés. Elle a réussi à débloquer des situations difficiles, parfois même cornéliennes, et à créer les conditions pour que des prisonniers politiques corses puissent bénéficier du rapprochement familial. Ça n’a pas été facile, ça a pris des années de mobilisation à battre le pavé, à multiplier les rencontres politiques, y compris avec les ministres concernés. Malheureusement si nous avons réglé certains cas, il reste encore trop de prisonniers politiques en exil carcéral pour de longues années.

- Continuerez-vous ce combat ?
- Nous continuerons, y compris à la CTC quand l’occasion se présentera, à reposer cette question pour construire des consensus politiques sur la simple demande d’appliquer le droit. Je ne peux pas concevoir une évolution politique en Corse ou un débat sans que l’on prenne en compte les sacrifices faits par ces militants pour défendre les intérêts collectifs de notre peuple. Il suffit de regarder les questions, qui sont aujourd’hui débattues à la CTC sur le statut de résident, la défense de notre environnement et la spéculation immobilière, pour imaginer où en serait la Corse si la résistance ne s’était pas organisée dans les années 70 !
 
- Pensez-vous que les Corses partagent ce point de vue ?
- Certainement ! Ils sont conscients de devoir la préservation de leur environnement au sacrifice des militants qui payent le prix fort de la lutte qu’ils ont engagée au nom d’un idéal et parce qu’ils sont les enfants de ce pays. Si notre île n’est pas devenue les Baléares et a échappé à l’urbanisme anarchique et aux projets surdimensionnés inadaptés à l’environnement, comme la Testa Ventilegna par exemple, ce n’est pas uniquement du à l’action du Conservatoire du littoral ! Sans la prise de responsabilité de certains militants qui se sont engagés dans une voie de résistance, la Corse ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui : un pays, certes sous-développé économiquement, résultante de 230 ans de gouvernance française, mais beau et convoité. Si les Corses, qui ont eu la chance de naître dans ce peuple, veulent transmettre aux générations futures, un pays qui n’est pas souillé, pas livré à la spéculation immobilière effrénée et permettre à leurs enfants de vivre sur la terre de leurs ancêtres, ils doivent prendre en compte le sacrifice de ces militants.
 
Propos recueillis par Nicole MARI



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