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« Quatre Corses sur dix auront plus de 60 ans en 2050 » : l’île face au défi du vieillissement démographique


Patrice Paquier Lorenzi le Mercredi 2 Septembre 2026 à 17:19

La Corse vieillit, et plus vite que le reste du pays. À l’horizon 2050, 41 % de la population insulaire pourrait avoir plus de 60 ans. Un bouleversement qui oblige dès aujourd’hui à repenser l’offre en EHPAD, le maintien à domicile, les parcours de soins mais aussi la formation et le recrutement de milliers de professionnels. En visite à Ajaccio les 1er et 2 septembre, Jean-Christophe Amarantinis, président du SYNERPA et de l’UPE13, a tiré la sonnette d’alarme aux côtés de Jean-Louis Albertini, président du MEDEF Corsica, et Jean Canarelli, président de la Fédération de l’Hospitalisation Privée de Corse.



Ce n’est plus une évolution lointaine mais un défi auquel la Corse va devoir se préparer dès maintenant. Avec environ 360 200 habitants au 1er janvier 2025, l’île devrait connaître une accélération considérable du vieillissement de sa population. En 2045, le nombre de personnes âgées de plus de 80 ans devrait avoir doublé. Cinq ans plus tard, 158 000 habitants pourraient avoir 60 ans ou plus, soit 41 % de la population. À l’horizon 2070, les plus de 65 ans pourraient même représenter 36 % des habitants et l’âge moyen atteindre 52 ans.
 

Des perspectives démographiques qui étaient au cœur de la visite en Corse de Jean-Christophe Amarantinis. Durant deux jours, le président du SYNERPA et de l’UPE13 a rencontré professionnels et institutionnels avant une séquence, mercredi, à l’Hôpital Privé Sud Corse, aux côtés de Jean-Louis Albertini et Jean Canarelli. Au terme de cette visite, le président du SYNERPA retient d’abord la qualité de l’existant. Il dit avoir découvert des professionnels « très engagés, très disponibles » ainsi que des infrastructures et des services « de qualité, ultramodernes et très perfectionnés ». Mais derrière cette première impression positive apparaissent rapidement les fragilités du modèle : difficultés de recrutement, formation, attractivité des métiers et surcoûts liés à l’insularité.
 

Des établissements « quasiment tous pleins à craquer »

C’est surtout lorsqu’il se projette sur les dix prochaines années que Jean-Christophe Amarantinis se montre préoccupé. Le SYNERPA fédère actuellement en Corse 11 EHPAD, cinq en Corse-du-Sud et six en Haute-Corse, représentant 784 places et plus de 40 % de l’offre régionale. Une capacité qui risque de ne plus être suffisante face à l’évolution démographique. « Les établissements sont quasiment tous pleins à craquer en termes d’activité. Je suis très inquiet parce que, certainement, dans les dix prochaines années, il n’y aura pas suffisamment d’établissements en Corse pour accueillir cet afflux énorme de personnes âgées supplémentaires », prévient le président du SYNERPA.
 

Et la réponse ne pourra pas passer uniquement par la construction de nouvelles places en EHPAD. Comme ailleurs, les personnes âgées insulaires souhaitent rester chez elles le plus longtemps possible. Or Jean-Christophe Amarantinis pointe également les fragilités de cette prise en charge : « Il semblerait qu’en Corse, il y ait très peu de sociétés ou de structures qui exercent dans le maintien à domicile. Nous nous retrouvons donc rapidement confrontés à des ruptures dans l’accompagnement des personnes chez elles. » Pour lui, il faudra agir sur les deux fronts : développer les services à domicile tout en augmentant les capacités d'accueil en établissement.
 

En Corse, une entrée plus tardive en établissement

Une particularité insulaire vient encore compliquer l’équation. Selon Jean Canarelli, les personnes accueillies dans les établissements corses sont en moyenne plus âgées que sur le continent. « Les patients pris en charge ont généralement deux ans de plus que sur le reste du continent. Deux ans de plus, c’est énorme lorsque l’on a 90 ans », souligne le président de la Fédération de l’Hospitalisation Privée de Corse. Cette entrée tardive est notamment liée à une tradition familiale de maintien à domicile. Les proches accompagnent le plus longtemps possible leurs aînés avant de se tourner vers une structure spécialisée lorsqu’ils ne peuvent plus faire face. « La personne arrive dans un établissement avec un état de dépendance déjà avancé », poursuit Jean Canarelli, évoquant davantage de troubles cognitifs et de situations de forte dépendance.
 

Le vieillissement transforme également les besoins à l’hôpital. Là où les établissements prenaient autrefois principalement en charge des patients de 70 ou 75 ans, ils doivent désormais opérer et accompagner régulièrement des personnes de 85 ou 90 ans. Une intervention chirurgicale ne peut alors plus être considérée isolément : l’état général du patient, ses pathologies et sa récupération nécessitent une prise en charge globale.
 

Former et recruter : l’autre défi majeur

Mais créer des lits ou développer les services ne servira à rien sans professionnels pour les faire fonctionner. À l’échelle nationale, près de 600 000 professionnels devront être formés, recrutés et fidélisés dans les dix prochaines années, entre les départs à la retraite et les nouveaux besoins. « La santé et la dépendance sont des activités de service. On a besoin d’humains », résume Jean Canarelli. « On aura beau mettre des normes en disant qu’il faut tant d’infirmiers par étage, par service ou par lit, si derrière, au niveau national, nous ne les avons pas formés, nous ne les aurons pas. » Le responsable de la FHP Corse appelle ainsi à une « grande remise à plat de la formation ». Il relève néanmoins les avancées enregistrées sur l’île ces dernières années avec le développement de formations spécialisées à Bastia, Ajaccio ou Corte.
 

Il s’interroge également sur le mode de recrutement des futurs infirmiers via Parcoursup. Pour Jean Canarelli, ces professions doivent rester des « métiers de vocation » et ne pas devenir un choix par défaut susceptible d’entraîner abandons en cours de formation ou départs précoces de la profession. Le problème dépasse d'ailleurs largement le seul monde sanitaire. Le dossier porté par le MEDEF Corsica identifie le recrutement comme une difficulté désormais structurelle, mêlant attractivité des métiers, qualification et fidélisation des salariés à des contraintes spécifiquement insulaires : mobilité, logement et accès à la formation.
 

Logement, mobilité et surcoûts insulaires

Pour Jean-Louis Albertini, préparer la Corse au vieillissement suppose donc également de travailler sur son attractivité générale. « Nous plaidons pour plus de mobilité, pour plus de logements et pour un rattrapage des infrastructures existantes », explique le président du MEDEF Corsica, qui considère désormais le médico-social comme une filière économique à part entière. Attirer un infirmier, un aide-soignant ou un professionnel du domicile ne dépend en effet pas uniquement de son salaire. Encore faut-il lui permettre de se loger et de supporter le coût de la vie sur l’île. « Nous savons que nous avons des surcoûts très importants qui sont liés à l’insularité. Aujourd’hui, ces surcoûts, en matière de mobilité, de logement ou encore de transport, n’ont jamais été compensés », insiste Jean-Louis Albertini. Pour le responsable patronal, ces compensations devront nécessairement être posées si la Corse veut conserver et attirer les forces vives dont elle aura besoin.
 

Mieux relier domicile, EHPAD et hôpital

L’autre chantier sera celui de la coordination. Avec l’âge, une même personne peut successivement avoir besoin de médecine de ville, d’aide à domicile, d’un EHPAD, d'une hospitalisation ou encore de soins médicaux et de réadaptation. L’objectif affiché est donc d’éviter les ruptures entre ces différents acteurs. Pour Jean-Christophe Amarantinis, des partenariats plus formalisés entre maisons de retraite, services à domicile, cliniques et hôpitaux permettraient notamment de mieux gérer les urgences et les prises en charge rapides de personnes âgées. Un enjeu particulièrement important en Corse où le privé occupe une place majeure : les 17 établissements privés de l’île assurent près de la moitié des prises en charge hospitalières, 68 % de l’activité chirurgicale et 85 % des soins médicaux et de réadaptation.
 

« Les pouvoirs publics ne prennent pas suffisamment en considération » le phénomène

Reste une question : la France et la Corse ont-elles suffisamment anticipé une évolution démographique annoncée depuis des années ? Pour Jean-Christophe Amarantinis, la réponse est clairement non. « Les pouvoirs publics ne le prennent pas suffisamment en considération », estime-t-il, avançant deux explications : une méconnaissance de la réalité du secteur, mais surtout l'ampleur des moyens financiers nécessaires. Plus de personnes dépendantes signifie davantage de dépenses de soins, d’APA, de personnels et d’investissements, au moment même où le vieillissement entraîne davantage de départs à la retraite. Le président du SYNERPA va jusqu’à évoquer un « tsunami démographique et financier » susceptible de mettre sous tension le système de protection sociale.
 

Jean Canarelli partage l'inquiétude sur les moyens qui seront consacrés à la santé dans les prochaines années. Mais au-delà des financements, il réclame une réflexion de long terme : « Il faut réellement se repencher sur l’organisation générale de la santé. Il y a un travail de fond à faire. » Car derrière les projections à 2045 ou 2050, une grande partie des décisions devront être prises bien avant. Places en établissement, maintien à domicile, formation, recrutement, logement des salariés, financement et coordination entre sanitaire et médico-social : le défi du grand âge se joue déjà aujourd'hui en Corse.