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Coofficialité de la langue : Le modèle basque


Rédigé par Nicole Mari le Mercredi 12 Décembre 2012 à 22:17 | Modifié le Jeudi 13 Décembre 2012 - 02:31


Une commission plénière se réunira, ce jeudi après-midi, à l'Assemblée de Corse (CTC) pour examiner le projet de coofficialité, concocté par Pierre Ghionga, conseiller exécutif en charge de la langue corse. Au mois de novembre, la CTC a organisé un voyage d'études au Pays Basque pour confronter les différentes expériences sur le sujet. Des élus territoriaux, des spécialistes de la langue corse et des étudiants ont ainsi découvert comment le Nord français et les provinces autonomes du Sud tentent, eux-aussi, de sauver leur langue en grande difficulté.


Coofficialité de la langue : Le modèle basque
Sauver une langue qui, selon l’Unesco, est en voie d’extinction, c’est le défi auquel s’est attelé, sous la pression nationaliste, Pierre Ghionga, conseiller exécutif en charge de la langue corse. Le projet de coofficialité, qu’il va présenter aux élus territoriaux, lors d'une séance plénière, ce jeudi, est, au-delà des polémiques, ambitieux et courageux. C’est, avec la réforme constitutionnelle, le projet politique majeur de la mandature. Mais si l’objectif est clair : revitaliser la langue corse en généralisant son emploi, la stratégie pour l’atteindre est à expérimenter. C’est pourquoi Pierre Ghionga a organisé un voyage d’études au Pays Basque pour comparer les problématiques et les expériences de chacun, pour également s’inspirer de la politique très offensive que le Nord français, comme le Sud autonome, ont mis en place, à tous niveaux, pour stopper la mort lente qui menaçait leur langue, l’euskara, et renverser la vapeur. Cette politique linguistique, soutenue, à la fois, par les institutions et porté par le mouvement social et associatif, touche autant la jeunesse que les adultes, mais cache des réalités différentes du Nord au Sud.
 
Des politiques différentes
La diversité de la situation de l’euskara est fonction de la diversité politique des 7 provinces qui constituent le Pays Basque. Dans les 4 provinces espagnoles autonomes, qui forment deux entités distinctes : la Communauté Autonome Basque (CAB) et la Navarre, la langue, reconnue par la Constitution, bénéficie d’un statut de coofficialité. La Navarre est composée de 3 zones : bascophone, bilingue et non bascophone. Dans les 3 provinces françaises, regroupées dans l’entité Pays Basque Nord intégrée à la région Aquitaine, l’euskara, comme le corse, se bat pour obtenir, pour le moins, la signature par la France de la charte européenne des langues régionales.
 
La croissance du bilinguisme
Des enquêtes sociolinguistiques quinquennales permettent de prendre le pouls de la langue des deux côtés de la frontière. La 5ème du genre, effectuée en 2011, montre que 27% de la population du Pays Basque dans son ensemble, estimée à 2,6 millions d’habitants, est bilingue et 17,7% bilingue réceptif. Si le nombre de bascophones a globalement augmenté de 5% en 20 ans, cette croissance ne touche que la partie espagnole qui récolte lentement les fruits de la coofficialité et de l’enseignement obligatoire puisque le pourcentage le plus élevé de bilingues se situe chez les jeunes de moins de 16 ans. Côté français, malgré les diverses politiques mises en place et l’aide très active d’associations du Sud, les non-bascophones ont augmenté en nombre et en pourcentage. Par territoire, c’est la CAB qui compte le plus grand nombre de bilingues : 32% contre 24,1% en 1991, 21,4% au Pays Basque Nord contre 26,4% en 1996 et 11,7% en Navarre contre 9,5% en 1991.
 
Une difficile transmission
Au niveau de la transmission du basque, quand les deux parents sont bilingues, la transmission du basque est totale dans la CAB et en Navarre, mais moindre au Pays Basque Nord (87%). Dans le cas des couples linguistiquement mixtes, la transmission du basque a progressé : 71% dans la CAB, 67% en Navarre et 56% au Pays Basque Nord.
Néanmoins, l’enquête révèle qu’entre un tiers et la moitié des locuteurs, surtout jeunes, sont de nouveaux bascophones qui vivent, en partie, dans des zones non bascophones. Aussi, si l'utilisation de l’euskara a progressé dans la CAB, elle s'est maintenue en Navarre et a baissé au Nord. 24,2% des bascophones utilisent le basque dans une certaine mesure. Seulement 16,1% en font un usage intense, c'est-à-dire qu'ils l'utilisent autant ou plus que l'autre langue dans l'activité quotidienne.
 
Des outils publics
Ces résultats encourageants ont été obtenus grâce à un mouvement populaire qui a porté la revendication linguistique et culturelle pendant 30 ans, avant qu’elle ne devienne un outil de politique publique à travers deux entités institutionnelles : l’Office public de la langue basque au Nord et l’Académie de la langue basque au Sud. L’objectif de ces deux entités, qui disposent de moyens financiers importants, est de mettre en place des dispositifs et des chantiers qui visent à obtenir le plus grand nombre de locuteurs complets avec la possibilité d’utiliser la langue basque dans tous les secteurs de la vie professionnelle, familiale et sociale.
 
Un enseignement à parité
La priorité est donnée à l’enseignement bilingue qui doit être accessible sur tout le territoire et à toutes les familles. Dans la zone française, un programme de travail, établi avec l’Education nationale sur le système de parité horaire, 1 maître, 1 langue, a permis qu’aujourd’hui 60% des établissements primaires proposent un enseignement bilingue ou immersif qui est suivi par 35% des scolaires et 45% des élèves inscrits en maternelle. Ce pourcentage augmente chaque année.
Au collège, un enseignement de 7 heures en langue basque, dont 3 heures d’histoire-géographie est proposé. Le but est d’augmenter le nombre de disciplines enseignées en basque pour atteindre la parité avec le français.
 
Des crèches bilingues
Cette politique a été couronnée par une réussite en 2011 : l’ouverture, dans le collège le plus important de Bayonne, d’une classe de 6ème entièrement en langue basque. Si cette classe a reçu l’adhésion des parents et des enseignants, c’est que les élèves des sections bilingues affichent des résultats scolaires supérieurs aux autres. Un dispositif expérimental, basé sur la petite enfance, avec des crèches bilingues ou immersives, commence aussi à porter ses fruits. ¼ des crèches sont déjà labellisées ou en cours de labellisation.
Reste à régler l’épineux problème de la formation. En 2012, 16 mémoires ont été soutenus par les étudiants du Département des études basques de l’université de Bayonne. Néanmoins, avec seulement 2 postes de CAPES ouverts par an, l’université n’arrive pas à fournir la demande en matière d’enseignants. Ce sont souvent des étudiants de licence qui enseignent comme vacataires dans les classes.
 
Un droit linguistique
Mais si le cœur de cible des politiques publiques est les jeunes générations, la problématique se pose de la continuité de l’utilisation de la langue dans la vie sociale afin que l’euskara ne reste pas seulement la langue de l’école, une langue académique d’enseignement qui a du mal à passer dans la rue. C’est pourquoi, côté Sud des Pyrénées, s’ajoute, à la priorité éducative, deux autres domaines d’actions que sont l’administration et les médias, notamment au niveau des nouvelles technologies. Sont visés, notamment dans la CAB, les services publics liés à la santé, à la police, l’armée et à la justice. Depuis 2008, un décret garantit à chaque citoyen de pouvoir s’exprimer dans la langue de son choix : basque ou castillan. Le citoyen peut porter plainte pour faire respecter ce droit linguistique. Et les plaintes ne cessent de croître chaque année. Leur nombre a atteint 296 en 2011.
 
Le défi de la pratique
Néanmoins, malgré les efforts déployés tous azimuts, la politique linguistique a, plus que jamais, besoin de s’appuyer, pour être efficace, sur l’engagement, l’adhésion et la volonté citoyennes. C'est d'ailleurs le mouvement populaire qui a créé les structures d'enseignements et qui tâche, grâce à un puissant réseau de bénévoles, de donner des cours de basques aux adultes, histoire que la réappropriation de la langue ne s'appuie pas seulement sur les générations futures. Car pour qu’une langue vive et se développe, il ne faut pas seulement créer des locuteurs, mais il faut qu’elle continue d'être utilisée dans tous les domaines d’activités de la vie courante. Et là, la bataille, au Nord comme au Sud, est très loin d’être gagnée. Au Nord français, l’installation soutenue de non-basques sur la zone côtière est un frein majeur à la pratique. Côté espagnol, l’identité de la Navarre n’étant pas basée sur la langue basque, une partie de la population de la région Sud réagit mal à une politique linguistique trop agressive. Même dans la Communauté autonome, régie par la coofficialité, beaucoup de chemin reste à parcourir avant que l’euskara puisse jouir pleinement de son statut.
 
 
N.M.
 
 

La délégation corse
 
L’Assemblée de Corse (CTC) a donc envoyé, au Pays Basque, une délégation composée d’élus, de spécialistes de la langue, d’universitaires et de journalistes. Un élu par groupe politique avait été convié, tous étaient présents, à l’exception du groupe de droite qui a déclaré forfait. Autour de Pierre Ghionga, conseiller exécutif en charge de la langue : Antoine Orsini représentant Corse Social Démocrate, Simone Donsimoni-Calendini pour la Gauche Républicaine, Viviane Biancarelli pour le Front de Gauche, Jean-Guy Talamoni pour Corsica Libera et Saveriu Luciani pour Femu A Corsica.
A leurs côtés, trois spécialistes de la langue : Jean-Pierre Arrio du Service de la formation linguistique, Bernard Ferrari du Service de la diffusion linguistique et Sébastien Quenot, Service du conseil linguistique. Emmenés par Muriel Poli, responsable pédagogique de la filière langue corse à l’université, quatre étudiants avaient, en remportant le concours « Lingua-Azzione 24 », gagné leur place dans ce voyage : Marie-Pascale Brignoles, Anton Casanova, Francescu-Maria Perfettini et Julian Mattei.
 
A suivre : Les réactions de la délégation corse et l'exemple d'AEK, association de cours de basque aux adultes




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