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Ayrault : Un air de déjà vu…


Rédigé par Nicole Mari le Mardi 23 Octobre 2012 à 14:49 | Modifié le Vendredi 26 Octobre 2012 - 16:08


Une cellule interministérielle, une heure de discussion, une fermeté affichée et 10 mesures censées riposter rapidement, fermement et efficacement contre le crime organisé, le blanchiment d’argent sale et la violence… Au final, un plan Ayrault pour la Corse qui scie la même ritournelle que ses prédécesseurs avec les mêmes effets d’annonces et le même flou. Un discours convenu et usé qui provoque scepticisme et inquiétude.


Ayrault : Un air de déjà vu…

Pour être franc, personne en Corse n’attendait grand chose de la réunion interministérielle qui s’est tenue, lundi matin, à Matignon pour établir un plan d’action censé lutter contre la violence qui ravage la Corse. Non seulement parce que les réponses martiales de l’Etat, toujours faites dans l’urgence, suites ordinaires de déferlements médiatiques extraordinaires, ont, en 30 ans d’inefficacité, d’indigence, d’incohérence et de vide, désabusé même les plus confiants… Non seulement parce que ce discours usé et convenu avec les mêmes annonces de stratégie et de moyens jamais suivies d’effets ne convainc plus personne… Non seulement parce que les Corses ne croient plus, depuis longtemps, aux chants enjôleurs et vains des sirènes étatiques…. Mais aussi parce qu’on a du mal à croire que ce gouvernement qui, depuis 6 mois, ignore, avec une constance remarquable, tout ce qui se passe en Corse, puisse, en quelques heures, prendre la mesure du problème et y remédier.

 

Du réchauffé

Bien nous en a pris, car, au final, la soupe servie est si réchauffée qu’elle en devient indigeste ! Que nous propose-t-on ? Rien de neuf sous le soleil corse, rien d’exceptionnel, rien de bien clair non plus dans l’arsenal de mesures dévoilées et dans la stratégie annoncée.

En bref, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a affirmé la ferme volonté de l’Etat d’agir en profondeur sur les racines du mal, a ciblé comme priorité la lutte contre le crime organisé, les affaires et le blanchiment d’argent avec, dans le collimateur, deux secteurs identifiés : l’immobilier et le sport. Si le premier est évident, le second est plus inattendu et semble, en ligne de mire, viser l’ACA, le club de football ajaccien !

Contre le grand banditisme, le gouvernement déploie dix mesures (cf Ayrault annonce 10 mesures pour la Corse). Notamment, une cellule interministérielle de coordination, un comité de veille stratégique contre la fraude, une meilleure coordination des services policiers et juridiques, le renforcement des moyens, une nouvelle politique pénale et surtout la réactivation, tant demandée et jamais obtenue, du pôle économique et financier qui, malgré les déclarations et les dénégations successives, reste mort-né. Le 1er ministre a promis l’arrivée de juges d’instruction supplémentaires pour le renforcer.

 

Des moyens ordinaires

En fait, rien que du très classique, des moyens normaux, ordinaires, dans la lutte contre la grande criminalité dont on se demande bien, par quel extraordinaire, ils n’ont jamais été appliqués en Corse !

Le problème que soulève cette énième réponse « rapide et déterminée » de l’Etat, c’est qu’elle n’est que la réplique parfaite de toutes les réponses que, depuis 30 ans, ce même Etat prétend apporter avec la même fermeté à la même question corse, jamais résolue.

Cette réunion interministérielle du 22 octobre rappelle étrangement un comité interministériel du 19 août 1992, toujours sur la Corse, toujours tenu à Matignon, par le 1er ministre socialiste de l’époque, Pierre Bérégovoy, après toujours la même salve d’homicides : 24 en 1992 contre 15 aujourd'hui. Et toujours le même discours, la même volonté affichée de « mettre fin, le plus rapidement possible, à la montée de la criminalité » et de « renforcer la lutte contre le blanchiment de l'argent ». Toujours les mêmes moyens annoncés, notamment des renforts policiers et la création d'une unité interservices spécialisée contre la délinquance financière. C’était il y a 20 ans avec le succès que l’on connaît !

 

Un pôle mort-né

Il faudra l'assassinat du préfet Claude Erignac, en 1998, et une commission d'enquête parlementaire sur le fonctionnement des forces de sécurité dans l'île pour que l’Etat prenne conscience que la lutte contre le grand banditisme passait obligatoirement par la lutte contre la délinquance économique et financière. En 2000, un rapport confidentiel sur la criminalité organisée insulaire, remis à la garde des Sceaux, Elisabeth Guigou, expliquait que cette lutte contre le grand banditisme avait sombré à cause d’un « manque de constance » de l'Etat en la matière, malgré « des potentialités et des risques majeurs ».

L’exemple le plus symbolique de ce naufrage est la création, en 1999, au tribunal de grande instance de Bastia, du pôle économique et financier régional qui, faute de moyens, restera une coquille vide. Le président de l’Exécutif territorial, Paul Giacobbi a rappelé, dubitatif, qu’il avait demandé à Lionel Jospin, alors 1er ministre, de le réactiver, il y a 14 ans ! Pourquoi l’Etat n’a-t-il jamais donné, à ce pôle qui est à la base même de la stratégie contre le blanchiment d’argent sale, les moyens d’exister ? Les obtiendra-t-il maintenant en pleine disette financière ? Comment ne pas en douter !

 

Un scepticisme général

Rien que du très convenu, donc, mais aussi rien de très consistant qui, au delà des déclarations de grand principe, laisse tout le monde sur sa faim. A commencer par les élus insulaires plus que réservés, circonspects, pour ne pas dire déçus.

Paul Giacobbi avoue sa perplexité face à des mesures trop généralistes dont il doute de l’efficacité. « Je suis un petit peu perplexe. Il n’y a pas grand chose à ce stade. D’autres choses vont de soi et, dans un pays républicain, fonctionnent déjà. Si j’entends bien, on va faire une circulaire et créer un comité. C’est certainement très utile, mais je n’en vois pas exactement l’utilité, ni la portée. Il faut attendre des précisions sur ces orientations extrêmement vagues et générales. On ne peut pas juger avant. On verra à l’usage, s’il se dégage quelque chose de tout cela ». Rappelant qu’il a, maintes fois, sollicité l’Etat sur ce problème, il exprime également sa surprise « qu’on se rend compte maintenant qu’il y a un problème. Je suis un peu surpris que l’on découvre aujourd’hui qu’il y a des choses à faire. Je regrette un peu qu’il ait fallu attendre un nouveau drame pour qu’on se préoccupe du sujet ». Et d’ajouter, prudent, « J’aimerais aussi qu’on ne parte pas sur des pistes parce qu’elles sont dans l’air du temps. Et je m’étonne un peu, si les pistes sont là, pourquoi ne les a-t-on pas poursuivies depuis des décennies ? ».

 

La surprise à gauche

Même étonnement de la part de Dominique Bucchini, président Front de gauche de l’Assemblée de Corse : « Je demande à voir. Je suis un petit peu surpris du cavalier seul du gouvernement. Nous sommes un certain nombre à dire, depuis le drame qui a touché la famille Sollacaro, qu’il était nécessaire de s’appuyer sur la Collectivité territoriale, sur les Conseils généraux, sur les grandes municipalités pour créer un sursaut collectif et qu’on vive en paix une fois pour toutes. On ne peut pas gagner, seul, des batailles de ce niveau-là si on ne travaille pas en commun avec des élus dans un cadre à définir sur une programmation à 10, 15 ans. Si on ne s’attaque pas aux racines du mal, on risque de se retrouver, à nouveau, devant des difficultés énormes. Que fera-t-on à ce moment-là ? Il faut que chacun prenne conscience de la nature des enjeux et de ses responsabilités ».

Le maire Corse Social Démocrate d’Ajaccio, Simon Rennuci, salue la feuille route proposée, mais se méfie de certaines mesures annoncées : « Quand à la mesure pénale spécifique, je crois, comme disait Jacques Attali : A situation exceptionnelle, justice ordinaire ».

 

L’inquiétude à droite

A droite, le député UMP, Camille de Rocca Serra, plutôt circonspect, dit « attendre des résultats », et espère qu’il « n’y aura pas que des effets d’annonce et des effets de démonstration de force. Ce n’est pas ça qui compte. L’efficacité passe par une action constante, déterminée et de la sérénité ». S’élevant contre « le dépaysement systématique des affaires », il souhaite que celles-ci se règlent sur place, « que l'on dépossède pas les juridictions corses, au profit de la JIRS. Cela permettra un retour à un climat de confiance envers les juridictions corses ».

Peu satisfait, Jean-Jacques Panunzi, le président UMP du Conseil général de Corse du Sud, s’étonne qu’il faille « attendre que l’on touche une personnalité ou un haut fonctionnaire » pour que l’Etat réagisse et se demande pourquoi « il n’y a pas eu de réaction avant ».

Encore moins convaincu, le député UMP Laurent Marcangeli estime que le réponse ne peut pas être que judiciaire. « La Corse est en tête au niveau du taux de chômage des jeunes. Elle a un problème au niveau de la formation, de l’insertion à l’emploi, des entreprises. Si, aujourd’hui, on prend le risque de s’axer uniquement sur la répression, on n’ira pas bien loin ».

Encore plus critique, Ange Santini, élu territorial UMP et maire de Calvi, s’inquiète : « Le gouvernement enfonce des portes ouvertes. Il ne faudrait pas, comme au temps du préfet Bernard Bonnet que ce soient les petites gens qui trinquent ».

 

La préoccupation nationaliste 
Préoccupation également des Indépendantistes après la déclaration de Jean-Marc Ayrault sur la désormais association étroite et quotidienne des parquets d’Ajaccio et de Bastia, de la JIRS de Marseille et du parquet anti-terroriste de Paris.

Un amalgame décrié par Jean Guy Talamoni, élu territorial de Corsica Libera : « Nous trouvons très préoccupant que le gouvernement français s’apprête à associer un dispositif de droit commun, un dispositif consacré au grand banditisme et un dispositif dit antiterroriste. Cela relève du mélange des genres, de l’amalgame. Nous sommes contre les JIRS, mais cet amalgame nous paraît encore plus inquiétant que la situation actuelle. Il augure mal de la suite des opérations. L’Etat français devrait réaliser que les gouvernements successifs ont conduit la Corse dans cette situation, notamment en pourchassant exclusivement les nationalistes, le plus souvent sur la base de dossiers vides et en laissant prospérer le grand banditisme. Il faut que le gouvernement comprenne que la question politique corse n'a rien à voir avec les questions judiciaires ».

 

A chacun sa responsabilité

Le moins que l’on puisse dire est que ce énième plan d’action anti-criminalité, décidé à Paris, ne convainc personne en Corse, où les élus comme la population attendent maintenant des actes. Et surtout pas une énième, stupide, dérisoire et si vaine stigmatisation. Le Premier ministre n’a pu s’empêcher, comme tous ses prédécesseurs et comme tant de politiques continentaux, de conclure son discours en renvoyant la balle dans le camp insulaire en appelant à « l'esprit de responsabilité des Corses. Trop d'affaires ne sont pas élucidées parce que les victimes ou les témoins ont été intimidés. Trop de conflits sont réglés par la violence. Trop d'armes circulent en Corse. Chacun doit aujourd'hui s'interroger sur les racines de cette violence ». Les Insulaires, pour leur part, aimeraient bien que l’Etat ne se défausse pas sur eux de ses propres carences, qu’il commence par assumer, d’abord, son propre esprit de responsabilité régalienne et qu’il s’interroge sur les raisons qui l’empêchent, depuis 30 ans, de régler un problème de grand banditisme, somme toute assez banal, que d’autres Etats européens, confrontés à bien pire, s’évertuent à traiter et à endiguer.

N. M.




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