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Ange Rovere : « J’ai essayé de servir, d’honorer la confiance des Bastiais »


Rédigé par Nicole Mari le Lundi 27 Janvier 2014 à 23:22 | Modifié le Lundi 27 Janvier 2014 - 23:42


Après 30 années d’engagement politique à la Mairie de Bastia, Ange Rovere a décidé de passer la main. Le 4 février prochain, le 1er adjoint communiste chargé des finances assistera, comme le 1er édile, à son dernier Conseil municipal. Elu, pour la 1ère fois en 1983, alors président du groupe communiste, il devient, 6 ans après, avec le changement d’équipe municipale, 1er adjoint chargé des finances. Un mandat qu’il a assumé sans discontinuer et qu’il a choisi de clore définitivement à 67 ans. Il fait, pour Corse Net Infos, le bilan de ses 30 années d’engagement politique et livre son sentiment sur la situation actuelle de la Corse.


Ange Rovere, historien, militant communiste, Conseiller municipal et 1er adjoint chargé des finances à la Mairie de Bastia.
Ange Rovere, historien, militant communiste, Conseiller municipal et 1er adjoint chargé des finances à la Mairie de Bastia.
- 30 ans, c’est une longue carrière politique. Quel bilan en dressez-vous ?
- Je n’ai pas fait carrière à la Mairie de Bastia. Ma carrière, je l’ai faite à l’Education nationale pendant 40 ans, de septembre 1971 à octobre 2011. A Bastia, j’ai essayé de servir, d’honorer le mieux que je pouvais la confiance que les Bastiais ont investie, à travers moi, dans toute une équipe.
 
- Pourquoi l’historien, que vous êtes, a-t-il, en 1989, choisi de s’occuper des finances de la ville ?
- Dans le cadre des accords politiques qui existaient et qui existent toujours entre le Parti communiste (PC), le Parti socialiste (PS) et le Parti radical de gauche (PRG), les finances étaient une fonction dévolue au Parti Communiste et, au départ, à Pierre Guidicelli. C’est un poste régalien que le PC voulait conserver dans le cadre de ces accords. C’est comme cela que je me suis retrouvé adjoint aux finances.
 
- Qu’allez-vous, donc, retenir de ce long mandat ?
- Plusieurs choses. D’abord la fierté, en tant qu’adjoint aux finances, d’avoir fait en sorte que la Ville investisse beaucoup, sans augmenter les impôts. Nous avons obtenu la Marianne d’or du Sénat, tout en désendettant la ville. Au cours de cette dernière mandature, la dette de Bastia a diminué de 10 millions € alors que notre rythme moyen d’investissements physiques purs, c’est-à-dire sans le remboursement de capital, est de 23 millions € par an. C’est quand même pas mal ! Je ressens une fierté d’autant plus légitime que je n’ai jamais cédé aux sirènes des banques qui voulaient nous refiler des emprunts toxiques.
 
- Comment y avez-vous échappé ?
- Je ne suis pas assez intelligent pour me lancer dans ce genre d’opérations ! Je ne fais que ce que je comprends. Quand je ne comprends pas, je dis : « Non ». J’ai, donc, dit : « Non aux emprunts toxiques » ! Une autre grande fierté est la réalisation d’équipements structurants.
 
- Lesquels ?
- Bien sûr, le musée, les parkings… Mais, ce que je retiendrai, peut-être, le plus pour le présent et l’avenir de Bastia, ce sont les opérations de rénovation urbaine. D’abord, celle des quartiers Sud que j’ai conduite avec Emile Zuccarelli grâce à ma double casquette puisque, de 1998 à 2004, j’étais, aussi, président de l’Office HLM. C’est, aussi, à ce titre que j’ai porté le dossier « Rénovation urbaine des quartiers Sud ». En 2000, les bâtiments 1 et 2 de la Cité Aurore ont été démolis, les bâtiments 15 et 16 l’ont été en février 2004. La destruction de la Grande barre a été programmée dans le cadre de cette politique, même si elle s’est effectuée sous une autre direction d’Office.
 
- Pourquoi est-ce une fierté ?
- D’abord, parce que nous avons pu reloger dans des conditions plus décentes les familles qui habitaient dans ces bâtiments. On n’a jamais entendu parler de problème dans le cadre de ces relogements. Ensuite, si on compare le secteur actuel de Cité Aurore à ce qu’il était il y a 10 ou 15 ans, le changement est spectaculaire au niveau des constructions, des équipements, de la résidentialisation, etc… Aujourd’hui, le cadre de vie est ré-humanisé. Pour moi, c’est quelque chose qui a toujours été essentiel dans les différents mandats que j’ai pu exercer.
 
- Plus personnellement, que vous a apporté ce long engagement politique ?
- Deux choses. Je me suis beaucoup enrichi intellectuellement. Quand on est militant, on dit : « Il n’y a qu’à…, Il faut que…. ». Lorsqu’on devient adjoint aux finances, on est confronté à des contraintes que le militant ignore. On est, donc, face à un challenge : garder l’esprit, la fougue, la passion et le rêve du militant tout en faisant en sorte de dépasser les contraintes objectives qui pèsent sur une gestion. Ce n’est pas toujours facile ! Je crois que, globalement, j’ai réussi à faire l’amalgame des deux. C’est ma 1ère forme de satisfaction et d’enrichissement personnels.
 
- Quelle est la 2ème ?
- La 2ème  est, bien entendu, le contact quotidien avec les gens. Je marche beaucoup à pied, je sillonne la ville par plaisir, par passion. Lorsque les gens m’interpellent, m’interrogent, me félicitent ou me critiquent, c’est toujours un apport intellectuel, mais aussi un apport politique. Cette écoute de la population m’a permis de prendre en compte, non seulement les rêves de l’élu, mais aussi les rêves des gens.
 
- N’y-a-t-il pas eu des moments plus décourageants où vous avez été obligé de transiger et de laisser vos rêves de côté ?
- Bien sûr ! La vie n’est pas un long fleuve tranquille ! Il y a toujours des moments de lassitude où on a envie de tout laisser tomber et de retourner à ses chères études. C’est certain ! Puis, la raison reprend le pas sur la déraison et on se remet à travailler. Transiger ? Oui ! Quelquefois, il faut trouver des compromis entre les exigences des uns et des autres, la volonté de faire et les contraintes qui s’imposent… mais sans tomber dans la compromission ! Je ne crois pas être, quelquefois, tombé dans la compromission.
 
- Si vous aviez un regret, quel serait-il ?
- De n’avoir pas pu pousser tous les dossiers que j’aurais voulu pousser !
 
- La décision d’arrêter, de tourner une page, a-t-elle été difficile à prendre ?
- Oui. Il est, toujours, difficile de tourner une page. Mais, en même temps, c’est normal. Il faut savoir tourner les pages. Aujourd’hui, c’est moi qui tourne la page parce qu’après 25 ans, il faut savoir s’arrêter. Une nouvelle équipe va se mettre en place à Bastia, elle ne doit pas être lestée par les formes de travail, de pensées et les idées de ceux qui ont tenu les rênes jusqu’à présent. Elle a besoin de sa liberté pour penser ses propres projets.
 
- Vous partez en même temps que le maire sortant. Peut-on dire que c’est la fin d’une époque pour Bastia ?
- Nous avons fait un beau tandem ! Mais, non ! Ce n’est pas une fin, c’est juste une page qui se tourne ! Comme elle s’est tournée en 1989, elle se tourne en 2014. C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre, mais dans le même livre !
 
- Ce chapitre commence dans le chaos à gauche. Que vous inspire-t-il ?
- Il commence, effectivement, avec quelques données hirsutes. Mais, quand on commence à écrire un nouveau chapitre, les choses se mettent toujours difficilement en place. Puis, au fur et à mesure de l’écriture, elles s’organisent, se mettent en forme et produisent quelque chose de pas trop mal. Le chapitre commence à s’écrire et le livre va continuer… On n’en est pas encore à la conclusion !
 
- Ne craignez-vous pas de voir votre héritage se déliter après vous ?
- Quand on tourne la page, on se demande toujours si on l’a bien tournée ! C’est la vie ! Je fais confiance à Jean Zuccarelli et à Francis Riolacci pour aller dans le bon sens avec leurs idées, leurs choix et leurs méthodes de travail. Il est normal de donner, à cette nouvelle génération, la possibilité et la capacité de s’épanouir et d’élargir les visions de Bastia. En tant qu’historien, j’ai appris que l’affaire des générations a son importance dans la vision de l’avenir. D’une génération à l’autre, les perspectives, les besoins et la manière de percevoir changent. C’était vrai au 18ème siècle : entre Pascal Paoli et son père, la vision de la Corse est très différente, une génération les sépare. De la même façon, entre Pierre-Simon Ginestra et Mathieu Buttafoco, les perspectives sont également différentes.
 
- Est-ce encore vrai aujourd’hui ?
- C’est encore plus vrai aujourd’hui ! Parce qu’il y a une accélération du temps. Le monde change très vite. Il y a 10 ans, Internet n’existait pratiquement pas. C’est un bouleversement à tous points de vue. Il y a des choses que je suis incapable de faire et qu’un enfant de 9 ans peut m’apprendre, comme manier Internet. Il faut laisser la place à des gens qui sont plus en phase avec ces changements accélérés.
 
- Votre successeur, quel qu’il soit, sera aussi confronté à de nouvelles contraintes, notamment budgétaires. Pourra-t-il les dépasser ?
- Les contraintes, notamment budgétaires, seront très lourdes par désengagement de l’Etat et par transfert de plus en plus accéléré des charges sur les collectivités locales. La grande contrainte sera la diminution des marges de manœuvre. Je l’ai connue, mais dans les années qui viennent, si la politique gouvernementale ne change pas, elle pèsera de plus en plus lourd. Je fais confiance à Jean et à Francis pour dépasser ces contraintes dans l’intérêt des Bastiais.
 
- Vous avez contribué, en tant que communiste, à faire élire François Hollande. Comment avez-vous réagi à ses propositions de rentrée ?
- Je suis très déçu ! Comme tout homme de gauche, le virage néo-libéral est un coup porté à ceux qui avaient mis leurs espoirs dans son élection. La grogne existe, aussi, au sein du parti socialiste. François Hollande est-il capable de changer de politique dans les 3 ans qui viennent ? C’est un point d’interrogation. En tous cas, le peuple de gauche est sous le choc !
 
- Vous restez un militant. Qu’est-ce que cela signifie d’être communiste en 2014 ?
- Etre communiste aujourd’hui, c’est avoir une utopie !
 
- Toujours ?
- Oui. Bien sûr. Si je n’en avais pas, je ne serais pas resté 25 ans au poste où je suis. L’utopie, c’est aussi l’imagination, c’est combiner la capacité de se projeter dans l’avenir avec l’amour d’une ville dans laquelle je suis né. Pour moi, le centre du monde reste, quand même, le kiosque à musique de la place Saint Nicolas !
 
- Quel est votre sentiment sur les évolutions qui se préparent en Corse, aujourd’hui ?
- La Corse a d’incontestables atouts dans de nombreux domaines. Elle est lestée par les dérives affairistes liées à la spéculation, au grand banditisme, etc. A mon avis, elle est, aussi, lestée par des débats d’un autre âge. A moins que ne se cache, derrière ces débats, une perspective politique inquiétante qui finaliserait la Corse sur une Europe des régions néolibérale ! J’ai entendu, l’autre jour, le MEDEF se plaindre des travailleurs low-cost qui arrivent de plus en plus en Corse et enlèvent le pain de la bouche aux entreprises corses. Je crois me souvenir que le MEDEF, en Corse comme ailleurs, a milité pour Maastricht, pour la Constitution européenne, pour la directive Bolkestein…. qui ont institutionnalisé les travailleurs low-cost ! Si, à travers tous ces débats, l’Assemblée de Corse a en tête ce type d’Europe, ce sera grave ! On a déjà échappé à cette dérive avec le référendum de 2003, on veut la remettre sur le tapis. Ce sera, pour la Corse, une catastrophe !
 
- Ne pensez-vous pas que la situation de crise, que subit la Corse, impose des changements ?
- La crise n’est pas corse, elle est globale. Elle a été engendrée par les marchés financiers qui, à partir de 2008, ont fait explosé la bulle. La Corse ne s’en sortira pas avec des solutions corso-corses qui n’existent pas et ne peuvent pas exister ! Il ne faut pas se faire d’illusions ! La coofficialité ne créera pas des emplois ! La réforme de la Constitution ne boostera pas les investissements ! Il faut des orientations globales au niveau national et européen qui soient autres que celles que nous avons aujourd’hui, notamment la croissance économique et l’investissement productif.  Ce sont elles qui sortiront la Corse, comme le reste de la France, de la crise. Arrêtons de berner les Corses !
 
- L’avenir vous inquiète-t-il ?
- Je suis inquiet, comme tout le monde. En même temps, la France a une spécificité. Je pense que l’avenir n’est pas encore tout à fait écrit. Des gens veulent le changement et luttent. En Corse, nous avons connu des luttes qui ont changé les choses : ce sont les mouvements sociaux de 1989 et de 1995, et pas les gesticulations institutionnelles ! Ces mouvements ont amené du beurre dans les épinards, du mieux dans le portemonnaie des insulaires, contre ceux qui gesticulaient pour la réforme institutionnelle.
 
- Qu’allez-vous faire maintenant ?
- Je vais travailler ! Sur d’autres registres. Je suis historien de formation avec une petite œuvre, appréciée par la communauté universitaire. Je vais continuer à creuser ce sillon parce que l’histoire de la Corse m’a toujours passionné, notamment le 18ème siècle, le siècle des révolutions. Je suis en train d’achever un ouvrage qui, je pense, paraîtra cette année. Ensuite,  j’entamerai un ouvrage sur Bastia au 18ème siècle.
 
Propos recueillis par Nicole MARI



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