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Jean-Claude et Agnès Rogliano : la Corse en ses légendes


Jacques RENUCCI le Dimanche 30 Juin 2019 à 15:18

Jean-Claude Rogliano, l'auteur de Mal'concilio, revisite avec sa fille Agnès le fonds légendaire de l'île



Jean-Claude Rogliano et sa fille Agnès, universitaire, nous proposent une incursion au coeur de l'âme corse, avec son imaginaire nourri d'une réalité parfois cruelle. Entretien.

- Comment vous est venue l'idée de ce travail en commun ?
- La proposition d’un éditeur d’écrire un livre à quatre mains fut le début de ce que nous avons vécu comme un aventure, ou parfois comme un défi suivant nos manières respectives de prendre certains sujets à bras le corps.
 
 

- Les histoires que vous racontez sont-elles issues de l'oralité ou sont-elles le fruit de votre imagination ?
-,Certaines, comme A Sposata ou La Biscia sont des légendes revisitées avec la sensibilité et l’imagination de l’auteur. D’autres, sont tirés d’événements majeurs de notre histoire ; c’est le cas de l’épisode des Dui seini où Cardone, un vieillard misérable et infirme, en tenant tête à un collecteur génois, par le seul pouvoir des mots, déclenche une révolution ; au pays de l’oralité, pourquoi ne pas étoffer le récit en l’imaginant crier sa haine de l’oppresseur par un chant improvisé ? Certains contes sont inventés, mais comme pour Le Chasseur de la nuit, sont utilisés les croyances, les fantasmes, les peurs tirés de notre mémoire collective. Certains autres, comme Le banquet de l’évêque, sont construits à partir de témoignages d’événements burlesques agrémentés de souvenirs personnels qui le sont tout autant : beaucoup d’entre nous se souviennent de la récurrente homélie de monseigneur Llosa qui, à l’occasion de chaque confirmation, évoquant la résistance de Maria Goretti à céder aux avances du voisin, usait d’un raccourci surréaliste afin que les enfants ignorent la nature du pêché pour ne retenir que le refus d’y succomber ; imitant la voix du tentateur qu’il imaginait caverneuse, il faisait dire à celui-ci : « Viens ! nous allons commettre un péché mortel ! » Le refus obstiné de la jeune fille conduisait à la scène du couteau de cuisine dont l’utilisation détournée conduisait à la canonisation.

"C'est dans l'intimité avec la mort que le peuple corse tissa son histoire"
 
 
-Y a-t-il selon vous des constantes dans les récits légendaires insulaires ? 
Parce que la Corse est une montagne dans la mer, cette particularité aura, au cours des siècles, déterminé ses habitants comme un peuple de l’intérieur des terres, méfiant à l’égard des rivages, de ses dangers et de ses menaces. Paradoxalement cette peur de l’extérieur de l’île n’a jamais exclu la Corse de la tradition méditerranéenne sacrée du devoir d’accueil ce qui favorisa les influences diachroniques des cultures qui entrèrent en résonance sur cette terre, parfois dans une relation de respect et d’échange, souvent dans la douleur et dans la mort. Cette dernière lui fut si familière qu’elle en devint féconde et c’est tout particulièrement de cette intimité avec la mort que le peuple corse tissa son Histoire, ses croyances et ses légendes comme la Parque tisse la vie et la mort à la fois. 
 
 

- Les localisations de certaines nouvelles dans des villages précis sont-elles dues au hasard ou obéissent-elles à un fonds local préexistant ? 
- Elle ne sont pas dues au hasard car elles sont corrélatives, comme c'est souvent le cas partout ailleurs aussi, de particularités géographiques ou historiques : pour ce qui est de la géographie, telle montagne avec telle forme étrange donne lieu à une légende du type de celle de la Sposata par exemple. Dans  Resistanza, c'est un  événement historique qui se serait déroulé à Poghju di Tavagna qui détermine ce récit. Il convient de préciser qu'en revanche tous les messages des contes ont une portée universelle et intemporelle quelle que soit leur origine : c'est précisément pour cette raison que nous avons résolument donné une orientation politique contemporaine au conte de La Biscia alors que les événements narrés se déroulent au Moyen Age.
 
 

- La tonalité générale de l'ouvrage est celle d'un « merveilleux sombre ». Cela correspond-il à l'âme corse ?
- En effet, dans certains contes de notre recueil  on ne manquera pas de retrouver le "merveilleux sombre" de Mal'Concilio, notamment dans Le Chasseur de la Nuit qui reconduit à la fois initiation mazzérique et érotisme.  D'autres contes tels que La Belle et le rossignol   (inspiré par Jean-Paul Poletti) ou Et la Nuit pour voyage en sont représentatifs  également. Ce "merveilleux sombre" est universel et expressément symbolisé par la fusion d'Eros et Thanatos. La fusion de l'amour et de la mort, souvent représentée au cinéma et dans la littérature, procède des peurs et des fantasmes de l'imaginaire ancestral qui s'exprime initialement dans les contes et les légendes.  En Corse il est justement en rapport avec cette proximité de la mort dont il était question et correspond donc particulièrement à l'âme de notre peuple.
 


- Comptez-vous donner une suite à ce recueil ?
- Notre mémoire collective est habitée de tant d’événements hors du commun, de rébellions, d’humour, de fantasmes, de croyances et de peurs merveilleuses qu’il y a matière à en écrire plus d’un. Alors…

 

Jean-Claude et Agnès Rogliano : « Contes et légendes de Corse » - Editions Clémentine – 230 pages, 8,50 euros.