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Via Crucis, la passion selon Barbara Furtuna


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 9 Mars 2013 à 21:00 | Modifié le Lundi 11 Mars 2013 - 00:44


Barbara Furtuna a donné un magnifique concert, vendredi soir, au théâtre de Bastia avec l’ensemble baroque l’Arpeggiata, de renommée mondiale, sur le fil sacré de la passion du Christ. S’est joint, pour l’escale insulaire de ce Via Crucis, la Confrérie San Martinu de Patrimoniu, dont le prieur n’est autre qu’André Dominici, l’un des chanteurs du groupe polyphonique constitué également de Jean Philippe Giussani, Maxime Merlandi et Jean-Pierre Marchetti. Entre profane et sacré, reprises de chants traditionnels et créations originales, l’ensemble corse trace, depuis dix ans, un parcours exceptionnel et multiplie les scènes prestigieuses et les collaborations inattendues. Rencontre de Corse Net Infos, avec son porte-parole, Jean Philippe Giussani.


Barbara Furtuna, Jean-Philipe Giussani, André Dominici, Jean-Pierre Marchetti et Maxime Merlandi
Barbara Furtuna, Jean-Philipe Giussani, André Dominici, Jean-Pierre Marchetti et Maxime Merlandi
- Comment est né Via Crucis que vous avez présenté au théâtre de Bastia ?
- D’une rencontre avec la musique baroque. Nous sommes invités, depuis quelques années, à jouer avec l’Arpeggiata, un ensemble baroque à la renommée mondiale. Il nous a proposé de participer au programme Via Crucis sur la semaine sainte et de venir mêler des chants traditionnels et polyphoniques corses à la musique baroque et au chant populaire italien. Via Crucis est aussi le titre de l’album de l’Arpegiata qui reprend des pièces anciennes de la musique italienne du 17ème siècle et y mêle, donc, chants polyphoniques corses et chants de musique populaire de l’Italie du Sud interprétés par le chanteur napolitain Vincenzo Capezzuto.
 
- Que signifie, pour vous, une participation à ce programme ?
- C’est une ouverture et une confrontation à d’autres musiques, à un univers, la musique baroque, écrite et savante, que nous ne connaissions pas du tout puisque nous sommes issus du chant traditionnel oral. C’est aussi une ouverture vers des lieux de représentation qui ne nous étaient pas destinés. Par exemple, nous sommes passés, au mois de mars 2012, au Carnegie Hall à New York, également au Konzerthaus à Berlin, des lieux assez magiques, plutôt destinés à la grande musique où nous avons fait irruption en invités, en guests. Notre présence crée une certaine surprise chez les mélomanes qui, venant écouter de la musique savante, sont confrontés à ce chant populaire qui les émeut et les bouleverse parce qu’il leur est souvent méconnu.
 
- Le musique liturgique corse est-elle seulement populaire ?
- Elle est d’essence populaire, même si elle a une origine savante. Le chant corse a été, à l’origine, fortement influencé par le chant savant, liturgique et sacré, comme le chant monastique franciscain. Ce chant a été repris par des chanteurs qui ne sont pas toujours des professionnels. On peut donc parler de tradition populaire. De plus, nous ne lisons pas la musique.
 
- Y-a-t-il une différence, en Corse, entre le chant traditionnel et le chant sacré ?
- Il n’y a pas de différence puisque le chant traditionnel peut aussi être sacré. Mais, il y a plusieurs formes de chants traditionnels, sacrés et profanes. Le chant sacré a été influencé par une musique composée et écrite. Même si le fil s’est perdu, il est vraisemblable que certains chants traditionnels avaient, donc, à la base, une origine écrite. Les travaux, qui ont été menés sur la musique franciscaine, notamment sur les manuscrits franciscains, montrent que le chant traditionnel corse est en filiation avec cette musique. Il n’a pas été inventé, n’a pas surgi de nulle part, mais de courants musicaux qui ne sont pas propres à la Corse. Ces courants ont persisté dans l’île qui a servi, en quelque sorte, de conservatoire. On les retrouve aujourd’hui sous une forme archaïque, quelquefois modelée par l’influence de plusieurs siècles. On peut entendre des chants qui remontent presqu’au Moyen âge, d’autres à la Renaissance… On peut presque lire l’histoire à travers le chant corse.
 
- Peut-on, aujourd’hui, chanter la polyphonie en la faisant évoluer ?
- Le chant traditionnel obéit à un canon bien défini avec trois voix bien distinctes. C’est un chant presque modal au niveau de l’expression musicale. On peut s’en affranchir à travers le chant et les compositions en employant d’autres techniques vocales comme le contrepoint ou le bourdon qui n’ont rien à voir avec le chant traditionnel corse. Sortir du canon traditionnel offre une très grande liberté. Pourtant, même s’il n’est pas traditionnel, les gens assimilent immédiatement ce nouveau chant à du chant corse et à la terre. Cela signifie que les sonorités et la manière de chanter restent profondément corses, même avec d’autres techniques. Avec Barbara Furtuna, nous sommes partis d'une base traditionnelle pour, très vite, aller vers la création musicale. Nous faisons, aujourd’hui, du chant polyphonique en langue corse, mais nous nous sommes écartés des canons du chant traditionnel pour privilégier la création.
 
- Pourquoi dites-vous que les Corses sont moins amateurs de polyphonie que d’autres ?
- Les Corses connaissent la polyphonie puisqu’ils la côtoient à divers niveaux. Ils la retrouvent dans les offices, les messes des défunts ou des mariages... Là, le nombre de demandes suffit à montrer qu’ils ont besoin du chant traditionnel. Mais, pas comme divertissement. Aller à un concert est un moyen de se divertir. Les Corses ne cherchent pas ce type de musique pour se divertir, mais ont envie d’aller vers d’autres musiques. On note aussi un certain rejet de la polyphonie qui a, longtemps, représenté un mode de vie dur, ancien, rural et agropastoral. Une autre raison est la méconnaissance. Les gens croient connaître la polyphonie et pensent que nous allons chanter des paghjelle, alors qu’en concert, nous ne chantons pas une seule paghjelle, pas un seul madrigalu et pas un seul tercetto ! Ce que nous faisons n’est plus de la polyphonie traditionnelle, mais de la musique vocale.
 
- Comment y remédier ?
- Notre collaboration avec l’Arpeggiata, par exemple, permet de changer les regards sur le chant polyphonique. Pour des groupes corses comme le nôtre et d’autres, faire des concerts dans le monde entier offre un coup de projecteur et titille la curiosité du public insulaire. Les gens sont venus nombreux assister au concert de Via Crucis à Bastia, non seulement pour voir l’Arpeggiata, mais aussi pour voir Barbara Furtuna et voir comment cette musique corse est reprise, appréhendée et ressentie ailleurs. Des témoignages, comme celui de Christina Pluhar, qui dit toute l’émotion qu’elle ressent en écoutant notre chant, aident les Corses à avoir une meilleure opinion de leur propre culture que, souvent, ils connaissent mal.
 
- Quels regards portez-vous sur la musique corse actuelle ?
- Le chant corse est d’une grande diversité. Il évolue vers d’autres musiques. Pourquoi pas de la musique électronique ou du rap en corse ! A partir du moment où la musique reste un mode d’expression et véhicule la langue, puisque le chant corse est d’abord un chant en langue corse, soyons ouverts à tout ! Il faut continuer à sauvegarder le chant traditionnel en le chantant, même si, souvent, il a plus sa place dans les manifestations populaires que sur une scène.
 
- C’est-à-dire ?
- Le passage à la scène exige d’autres critères. A partir du moment où le public achète une place pour voir un concert, on est obligé de prendre en compte la mise en scène, le répertoire, de faire un spectacle. Les chantres, qui chantent une messe ou dans une soirée ou une veillée, sont souvent les gens du village. Ils connaissent ce qu’ils font, ils chantent avec leur propre timbre en faisant un travail cohérent, mais pas professionnel, dans une démarche sociale et communautaire. Franchir le cap de la scène impose une autre démarche et une certaine recherche d’esthétique. Les deux démarches se complètent et peuvent être parallèles. Par exemple, André Dominici est prieur de la confrérie San Martinu de Patrimoniu et, en même temps, membre de Barbara Furtuna, mais il ne chante pas de la même manière avec la confrérie et dans le groupe. Il n’y a pas de cloisonnement, mais des pratiques différentes.
 
- Quand sort votre nouvel album ?
- Il n’est pas terminé. Nous venons de finir l’enregistrement, nous allons passer au mixage. Nous espérons le sortir en juin. Ce nouvel album comporte beaucoup plus d’instruments et d’arrangements musicaux et seulement quatre titres vocaux. C’est un album studio alors que les précédents étaient enregistrés en live dans une église. Nous tournons énormément, nous faisons beaucoup de concerts. Chanter à quatre finit par être lourd. Cet album représente, donc, une transition vers une autre forme musicale. Il traduit notre volonté d’aller vers d’autres expériences, un besoin et une envie de confronter nos voix à d’autres choses.
 
- Quels sont vos thèmes de prédilection ?
- Nous écrivons sur tout, principalement sur des thèmes actuels. Sortir du traditionnel nous a permis aussi de parler de choses plus universelles, de sujets d’actualité ou d’évènements précis de l’histoire contemporaine. Sur notre prochain album, un chant parle des printemps arabes et, plus généralement, des révolutions humaines. Un autre parle des marins. Un autre d’amour, un parle également de la Vierge Marie et de la passion du Christ… Nous pouvons aller très loin dans le choix des sujets.
 
- Quand reprenez-vous vos tournées ?
- A partir du mois d’avril, nous reprenons des tournées ponctuelles et une tournée en Corse pour présenter l’album. Nous retournons au Canada en septembre, certainement aux Etats-Unis avec des concerts programmés un peu partout. Avec Via Crucis, nous serons en concert à la Chapelle Royale à Versailles en juillet. Avec Constantinople, un autre ensemble avec lequel nous travaillons, nous serons au Canada, en septembre. Nous aimerions, également, mettre en scène un spectacle qui reflète notre album, c’est-à-dire Barbara Furtuna avec des musiciens dans un travail d’arrangement fait pour la scène.
 
Propos recueillis par Nicole MARI

Via Crucis - Barbara Furtuna

L’Arpeggiata, une renommée mondiale
 
C’est une joueuse de luth et de musique baroque, d’origine autrichienne et vivant à Paris, Christina Pluhar, qui crée en 2000, l’Arpeggiata, un ensemble spécialisé dans la musique baroque italienne du 17ème siècle. Depuis, cet ensemble, composé de musiciens venus des quatre coins de la planète, notamment un Finlandais, un Américain, une Japonaise, une Espagnole et une Autrichienne, a acquis une renommée mondiale et fait des tournées dans le monde entier.
« Tous les musiciens sont spécialisés dans le répertoire du 17ème siècle et jouent d’instruments de l’époque très particuliers, certains formidables comme le cornet à bouquin. L’Arpeggiata compte un virtuose de cet instrument à vent, mix entre la flute et la trompette, très difficile à jouer et dont presque personne ne joue. Cet instrument est le plus beau qui existe parce qu’il imite presque la voix humaine. Il y a aussi le chitarrone, un instrument à cordes que l’on joue avec des marteaux, également un clavecin, plusieurs sortes de luths, des cordes pincées… », explique Christina Pluhar.
Le répertoire alterne le profane et le sacré et s’ouvre à d’autres musiques en invitant, sur des programmes particuliers, des artistes d’autres genres musicaux. Comme c’est le cas pour le programme Via Crucis, présenté à Bastia.
Via Crucis, monté il y a 6 ans, a débouché sur un album en 2010. Son fil conducteur, l’histoire de la passion du Christ, est raconté par la musique traditionnelle corse et italienne et la musique baroque du 17ème siècle. « C’est un mix entre musique savante et musique populaire. Barbara Furtuna a écrit une pièce sur une harmonie baroque que nous avons créé ensemble », poursuit Christina Pluhar.
Le spectacle, qui tourne beaucoup dans le monde entier, a reçu tous les prix possibles. Sa venue en Corse, après son passage au Carnegie Hall de New York, est aussi, pour les musiciens, un grand moment d’émotion. « C’est la première fois que nous venons en Corse. Nous sommes très heureux de jouer ici parce que nous avons l’impression de retrouver les racines de l’idée de ce programme  ». Une émotion magnifiquement partagée vendredi soir à Bastia.
 
 



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