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"Ritruvà pace è salute" : La lettre citoyenne de Jean-François Bernardini au procureur de la République de Bastia


Rédigé par le Samedi 3 Juin 2017 à 23:01 | Modifié le Samedi 3 Juin 2017 - 23:42


Le tribunal de Bastia a jugé récemment les événements qui se sont déroulés au stade de Furiani le 16 avril lors du match de football Bastia-Lyon. Dans une lettre citoyenne « Ritruvà pace é salute », Jean-Francois Bernardini, des Muvrini, s’adresse au Procureur de la République et par là même à notre société.


"Ritruvà pace è salute" : La lettre citoyenne de Jean-François Bernardini au procureur de la République de Bastia
Monsieur le Procureur,

Le tribunal de Bastia a jugé récemment les événements qui se sont déroulés au stade de Furiani le 16 avril 2017 lors du match de football Bastia—Lyon.
Vous avez exprimé votre incompréhension face au profil des « prévenus-supporters » et votre sincérité a un mérite immense. Votre étonnement nous fait du bien. ll vous honore et m’encourage a vous écrire. Votre attitude est une brêche dans l'autosatisfaction et
la bonne conscience qui bien souvent prévalent en la matiere. Cet étonnement que vous avez exprimé face aux « prévenus supporters » comparaissant ce 16 mai 2017, nous invite en effet a poser d’autres questions.


« Réaliser que l’on ne comprend pas » comme vous l'avez fait, est une précieuse lucidité.
La justice cherche toujours à comprendre et éclairer. C’est aussi un premier pas pour nous sortir de cette énigme, cette « normose » corse que l’on pourrait appeler « le déni » ou  le « trauma ». Vous avez cherché quelque explication dans la position sociale ou familiale
des gens qui ont comparu devant votre tribunal, et apparemment on ne trouve là aucune explication valable.
« Un ingénieur, un instructeur de la réinsertion professionnelle, un cadre bancaire, un étudiant, un professionnel de la sécurité, etc. - aucun déclassé de la société. » (Corse Matin du 18 mai 2017)
A l’évidence, il n’y avait la aucun des « crocodiles » auquel nous pouvions nous attendre. Mais alors, qu’est-ce qui en eux peut déclencher des actes aussi irraisonnés, excessifs, violents et inacceptables ? La presse a écrit : « Le Sporting rend fou, le Sporting rend dingue »
On a entendu « C’est une histoire de bêtise, de machisme, une énigme... » Et si l’incompréhensible, l’insensé avaient parfois un sens que nous ignorons ?


Les neurosciences nous inviteraient a sonder plus profond, a voir plus loin, a nous méfier des apparences, a décortiquer les mécanismes, si nous ne voulons pas chroniquement répéter ce que l’on ne comprend pas. ll y a, en ce domaine, des pistes intéressantes qui méritent notre intérêt.
Comment lire alors autrement ces événements dont la chronicité est déjà un indicateur ?
Les neuro-sciences nous disent : - « Le trauma est une blessure jamais reconnue, non conscientisée, jamais nommée et non comprise. Le trauma, généré par les événements et l’Histoire, fait peser une lourde charge sur des familles, des communautés, des populations entières. ll peut par ailleurs se perpétuer par lui-même. Le trauma engendrant le trauma, il perdurera a travers les générations, dans les familles, les communautés et les pays. - Le déni qui l’accompagne est quelque chose de puissant. »‘
Faute d’explication, la tentation serait de classer ces « protagonistes » dans la catégorie des « scemi compii - fous a lier ». Les neurosciences nous invitent a aborder le problème autrement. Depuis que la notion de syndrome « post traumatic disorder » est entrée dans la culture, la science ne considère plus de la même manière les dépositaires d’un trauma.


Si justice doit passer, il y a aussi un devoir de restaurer, en eux et en nous, la part de vérité cachée, et restée incompréhensible.
Si les mêmes événements « d’exception » chroniques et déplorables ne se produisent pas régulièrement en Sardaigne, a Malte, a Saint-Etienne ou a Montpellier, c’est bien parce qu’une dimension historique et traumatique pèse sur la société corse.
ll ne s'agit pas aujourd'hui de demander complaisance, justice de laxisme ou d’exception, mais de constater que la terre corse est, de ce point de vue, une terre ou persiste un manque de vérité d’exception, un déni d’Histoire d’exception, une amnésie d’exception.
Et il n’existe aucune conscience publique de ce que cela génère comme « réservoir de violence », réservoir de colère, de désespoir, et soif de revanche.

Et si l' « incapacité a s’empêcher de... - C’ est plus fort que moi... - Je ne sais pas ce qui m’a pris... » qui caractérise l'impulsivité, n’était en réalité qu’une volonté, de ne plus subir ce qui historiquement a été subi et transmis ?
Les prévenus que vous avez jugés ne sont ni des idiots, ni des voyous. S’ils sont, eux aussi, dans l’incapacité d’expliquer rationnellement leur comportement, c'est bien parce que quelque chose agit en eux, avec eux et malgré eux - a la 25e ou a la 95e minute. Ils sont
malgré eux les dépositaires d’un trauma qui agit a travers eux, et deviennent vulnérables aux micro-agressions, au moindre déclencheur.

Le trauma dans son « énergie volcanique » gouverne a leur insu leurs émotions, active les colères a chaque déclencheur, et le football corse en est le réceptacle le plus visible.
Et si Furiani était le symptôme de la colère qui trouve la le terrain des hostilités et des revanches ?
Auprès de ceux-l‘a, la violence peut apparaitre comme une solution, pour tenter d’aller mieux. Tout ce que nous ne savons pas de nous-mêmes, agit quand même en nous.
D'autres me diront : mais de quel trauma, de quel déni parlons-nous au sujet de la Corse ?

C’est une très bonne question qui invite chacun de nous a s’interroger. Le seul fait qu'elle persiste, fait justement partie du problème. Ceux qui ne sont pas touchés par le trauma n’arrivent pas a lire cette normose, ce comportement du traumatisé. Quand tu ne vis pas
dans cette tension, dans ce trauma qui gouverne, tu ne comprends pas l’hyper-réactivité de l'autre.
Or, le trauma existe à nous crever les yeux. Mais nous ne savons pas le lire, nous ne voulons pas le lire. Il est notre pain quotidien, notre tension quotidienne, et ses séquelles nous poussent a croire que l'hostilité serait impossible a surmonter, et que l’incompréhension
dressera toujours ses barrières.

S’il fallait démontrer que le trauma persiste, laissez-moi poser quelques questions qui pourraient nous éclairer : Pourquoi revivons-nous régulièrement les chimères sur la « Marseillaise » chantée ou non, siffée ou pas ? Pourquoi, sur les travées des stades, entend-on
fuser tantôt « Francais de merde » tantôt « sale Corse » ? Pourquoi n’a-t-on jamais vu un seul officiel de la République ou un Préfet s’incliner devant la stèle de Ponte Novu ? Et pourquoi donc le Président de la Collectivité territoriale de Corse ne participe-t-il pas a la
commémoration officielle devant la stèle du Préfet Erignac?

Qu’est-ce donc, si ce ne sont là les traces d’un héritage de non-dits, un héritage de confrontations, de peurs. d’hostilité, de séparations et de préjudices. Qu’est-ce d'autre que les symptômes aveuglants de tout ce que le trauma gouverne en nous et nous impose,
sans jamais être identifié?

De génération en génération, inconsciemment, nous transmettons de l’inaudible, de l’irréconcilié entre Corse et France. Comme une impossibilité persistante, inconsciente et non comprise, a partager une vérité historique, deuils et souffrances, le deuil entier et les
souffrances entières. Faute de « vérité nommée » et consciente, ne nous étonnons plus alors d’avoir a payer le prix social du trauma, nous tous qui laissons son cycle se perpétuer, intact. Ne nous étonnons plus alors qu’il trouve des candidats a la « remise en actes » et
a la recherche d’un ennemi, sur un stade de football ou ailleurs.
D'aucuns diront : « Si c'était aussi grave, ça se saurait ! ». D'autres rajouteront que l'on doit continuer a vivre avec les symptômes, « comme si de rien n’était ». Ignorer que l’on a vécu un trauma, ne met pas a l'abri de ses conséquences.

Non, je ne suis pas en colère contre les supporters - prévenus, ni contre les jugements prononcés. Je suis en colère pour eux, pour nous, pour nous tous et pour les générations à venir.

Aujourd’hui il s’agit bien plus de transformer le trauma, de résoudre enfin le trauma, plutôt que de le propager indéfiniment. Car c’est bien cela qui se déroule sous nos yeux, y compris sur les terrains de football, et au final dans les tribunaux. Si nous le laissons faire,
le trauma abimera, dérobera bien des destins, et détruira bien des espoirs.
Mais il peut aussi nous permettre de renaitre et de nous transformer. « Le trauma résolu est une bénédiction' » nous dit Peter A. Levine*
.C’est cette bénédiction-la qui pourra être notre avenir commun, serein et partagé. Loin de la guérison magique, il suffira d’une clef pour nous libérer, et des deux côtés.
Veuillez croire, Monsieur le Procureur, a toute mon estime et recevez ma modeste contribution a élucider un peu de ce qui nous enferme.

Jean-Francois Bernardini - l Muvrini  gfbernardini@free.fr
Bastia, le 1 juin 2017

*Peter A. Levine, docteur en psychologie, fondateur du Somatic Experiencing Trama Institute




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