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Marc Simeoni : « La grève de la SNCM coûte 7 à 8 millions € par jour à l’économie corse »


Rédigé par Nicole Mari le Jeudi 10 Juillet 2014 à 00:23 | Modifié le Vendredi 11 Juillet 2014 - 02:52


Quelles sont les conséquences de la grève de la SNCM et de 17 jours de blocage de la desserte maritime publique sur l’économie corse ? La grève de la SNCM coûterait, par jour, 7 à 8 millions € à l’économie corse et 200 emplois potentiels. Ses dommages sont, aussi, considérables en termes d’image sur la destination touristique corse. Les socioprofessionnels brandissent le spectre d’un manque de trésorerie et d’une vague de licenciements en septembre. Décryptage, pour Corse Net Infos, de Marc Simeoni, consultant en conseil stratégique, économique et financier, et professeur à l’Université de Corse.


Marc Simeoni, consultant en conseil stratégique, économique et financier, et professeur à l’Université de Corse.
Marc Simeoni, consultant en conseil stratégique, économique et financier, et professeur à l’Université de Corse.
- Pouvez-vous chiffrer les dommages causés par la grève de la SNCM sur l’économie corse ?
- La valeur ajoutée de l’économie corse, tous secteurs confondus, représente, globalement, 6 milliards € par an. Les secteurs directement touchés par la grève de la SNCM constituent 40% de la valeur ajoutée, soit 2,4 milliards € par an. Ces secteurs produisent environ la moitié de leur valeur ajoutée, soit 1,2 milliard €, pendant les 90 jours de la saison estivale. Chaque jour, les dommages subis par l’économie corse atteignent environ 15 millions €. Si, chaque entreprise ne tourne qu’à 50% de ses capacités, on peut estimer que la grève coûte 7 ou 8 millions € par jour. Un emploi équivalant à 40000 € de salaires annuels, cette grève détruit 200 emplois potentiels par jour.
 
- Quels sont les secteurs et les entreprises les plus touchés ?
- L’ensemble des strates de l’économie corse est touché. Plus directement, les entreprises fondées sur le modèle dominant, à savoir le modèle présentiel et résidentiel, car elles ont bénéficié des principaux mécanismes de croissance de l’histoire contemporaine insulaire. Ce modèle est tellement important, tellement diffus et tellement ancré que l’ensemble de l’économie corse est victime d’un coût très important qui se ressentira au-delà de la saison, dans les mois et même dans les années à-venir.
 
- Comment chiffrer le manque à gagner, par exemple pour les hôteliers, l’UMIH (Union des métiers de l’hôtellerie) affirmant qu’il est impossible à évaluer ?
- Par deux mécanismes. D’abord, les réservations qui ont été effectuées et directement perdues. Ensuite, le préjudice, beaucoup plus difficile à évaluer, du manque à gagner potentiel du fait de réservations qui n’ont pas été effectuées. Sans oublier le préjudice d’image. Mais, cette évaluation est, effectivement, un casse-tête. La Corse a besoin d’un système qui permet d’acheminer des marchandises et des touristes de manière sécurisée et bénéficiant à l’économie corse.
 
- Les socioprofessionnels brandissent le spectre d’un manque de trésorerie et de licenciements en septembre. Cette crainte est-elle fondée ?
- Oui ! L’impact le plus direct de cette grève sera, évidemment, l’absence de liquidités pour de nombreuses entreprises, notamment celles qui constituent leur matelas de trésorerie au cours de la saison estivale. Ces entreprises sont majoritaires dans notre économie et peuvent, effectivement, dès septembre, s’attendre à des problèmes de trésorerie graves. Au delà de ces effets directs, la destination touristique Corse va ressentir un préjudice d’image très important : elle sera considérée comme une destination risquée du point de vue des flux de transport. Ce que les touristes refusent ! Un séjour touristique est, avant tout, un séjour de loisirs et de détente, il n’est pas fait pour subir des risques !
 
- De la même manière, le risque brandi d’une augmentation des dépôts de bilan d’ici-à-la fin de l’année existe-t-il vraiment ?
- Oui ! Il existe à un niveau important parce que l’économie corse est structurellement dans une position de risque systémique. Elle a bâti sa croissance sur des secteurs qui ne participent pas d’une économie ou d’un développement durables. D’une part, le secteur immobilier, d’autre part, le secteur du service public lié à une rente publique. Enfin, pour compléter ce système très fragile, un tourisme très saisonnier et très résidentiel. Tous les indicateurs sont au rouge pour ces secteurs-là. Le coût porté par la grève de la SNCM est d’autant plus insupportable qu’il s’adresse à une économie qui était déjà en très mauvais état avant qu’il n’intervienne !
 
- L’UMIH demande au gouvernement l’établissement d’une zone franche d’une durée de 5 ans pour réparer le préjudice subi. Est-ce judicieux ?
- Le problème crucial des entreprises, au-delà de l’impact déterminant de leurs charges, est leur capacité à créer du flux d’affaires, c’est-à-dire du chiffre d’affaires. C’est surtout de ce point de vue-là que les grèves et la discontinuité du service public sont insupportables parce qu’elles privent les entreprises d’un chiffre d’affaires et du bénéfice d’image liée à notre destination sur lesquels elle pouvaient légitimement compter. Je crains qu’une zone fiscale ne soit qu’une mesure de compensation, un cautère sur une jambe de bois. Il faut évidemment prendre des dispositions fiscales pour encourager la création et le développement des activités. A mon avis, une seule zone franche ne suffira pas à combler l’étendue des besoins des entreprises corses.
 
- La création d’une compagnie publique régionale règlerait-elle, selon vous, le problème de la desserte maritime de la Corse ?
- Les conditions de réalisation de ce projet déterminent, au premier chef, sa pertinence ! Il ne faut pas perdre de vue l’objectif : ce qui permet de développer l’emploi et l’activité, c’est un service continu de desserte. Aujourd’hui, ce service est assuré dans le cadre d’un service public. Il faut un ou plusieurs acteurs qui soient en mesure de l’effectuer. L’idée de maîtriser nos transports à travers une compagnie publique n’est pas à rejeter d’emblée. Mais elle demande beaucoup de réalisme économique et une vraie honnêteté sociale pour prendre en compte tous les emplois qui disparaîtront nécessairement dans le naufrage historique et presque volontaire de la SNCM.
 
- Vous dites que l’économie corse est en très mauvais état. Quelles sont ses faiblesses ?
- La principale faiblesse de notre économie est d’être fondée sur un modèle absolument pas durable. Les mécanismes, qui permettent aux entreprises de créer de la richesse, sont fortement dépendants de financements extérieurs.
 
- Pourquoi ?
- Notre économie est articulée autour d’un modèle immobilier, public et touristique, très saisonnier et faiblement créateur de valeur ajoutée. Le chantier pour redresser cette économie et la rendre compétitive est immense. Il combine des priorités de court terme et des chantiers de moyen terme. Nous devrions, notamment, nous atteler à réfléchir sur la façon d’attirer, intelligemment et aux services de nos populations, de l’investissement direct extérieur en partenariat avec des entreprises corses.
 
- N’y-a-t-il pas urgence à créer un tissu productif aujourd’hui peu existant ?
- Tout à fait ! Il faut se doter d’un booster économique parce que l’eau va à la mer ! Les secteurs forts de l’immobilier et du tourisme saisonnier attirent l’ensemble des investissements. Ils ont tendance à dénuder de ressources humaines qualifiées, de ressources stratégiques, de financement et de foncier les autres secteurs comme l’industrie agroalimentaire ou les services technologiques. Un redressement naturel n’interviendra qu’au décours d’une situation de crise très grave, dans laquelle nous sommes en train de rentrer, ou d’une perte de temps très longue. Il est tout à fait souhaitable que la Corse se dote d’accélérateurs importants, notamment d’une politique pertinente d’attraction des investissements.
 
- Au-delà de quelques réussites spectaculaires, la Corse est-elle un terreau fertile pour créer des affaires ?
- Oui ! Il est tout à fait possible de faire des affaires en Corse ! Mais, les réussites individuelles, si elles doivent nous inspirer, ne réussissent pas à redresser la barre et à combattre les tendances lourdes de notre économie. A moins que l’on ne s’inscrive dans une politique volontariste d’investissements !
 
- Que doit-on craindre ?
- En faisant une exégèse de ces tendances lourdes, on peut dire que, dans 20 ans, l’économie corse se réduira uniquement à des immeubles remplis à intervalles plus ou moins réguliers sur des périodes de plus en plus courtes. Le territoire aura été totalement consommé au service d’une économie de rente, notamment de rente immobilière. Si on n’interrompt pas ce processus-là en rétablissant l’économie et en renforçant des secteurs susceptibles de créer des compétences et de l’étalement d’activités, on va vers une situation de déshérence économique qui est connue dans le monde et qu’on appelle le syndrome néerlandais.
 
- C’est-à-dire ?
- Une économie, fondée uniquement sur une richesse mono-sectorielle, devient une économie de rente. Lorsque la rente s’épuise, l’économie n’a plus la capacité à rebondir, à se diversifier, à créer de la richesse et à maintenir les équilibres sociaux qui assurent une société harmonieuse et un développement durable. Les Pays-Bas exploitaient leurs gisements de pétrole et de gaz en Mer du Nord, créant, ainsi, facilement de la richesse et une économie de rente fondée sur la consommation. Le jour où les gisements se sont taris, n’ayant plus aucun moyen de satisfaire ces besoins de consommation très élevés, toute l’économie néerlandaise s’est effondrée ! C’est ce qui guette l’économie corse !
 
- Quels secteurs faudrait-il, alors, développer ?
- Le secteur industriel, le secteur du service à la personne de très haute qualité et un tourisme durable qui ne soit pas résidentiel. Aujourd’hui, 66 %, soit les deux tiers des nuitées touristiques sont dans le non-marchand, donc échappent à l’hôtellerie, aux campings et aux structures commerciales. Bien sûr, des filières emblématiques jouent, aussi, un rôle déterminant dans l’aménagement du territoire et l’image, notamment l’agriculture. Même si, à l’heure actuelle, elle ne représente que 1,39 % de la valeur ajoutée et ne peut rééquilibrer celle-ci de manière déterminante, son rôle symbolique de levier de développement est beaucoup plus important que sa simple mesure économique.
 
- On parle beaucoup des nouvelles technologies et des énergies renouvelables. Est-ce un leurre ?
- Les exemples des réussites économiques actuelles en Corse sont issus de ces secteurs. Il y a 15 ou 20 ans, la vague touchait l’industrie agroalimentaire. Les pionniers appartiennent, aujourd’hui, au secteur du numérique. Ils montrent que l’on peut réussir, mais ils montrent, aussi, les limites de l’exercice parce que la Corse a du mal à créer autour d’eux un pôle de compétences qui atteigne une masse critique indispensable. Comment peut-on reproduire leur exemple, appuyer des jeunes Corses pour qu’ils s’engagent dans cette voie-là tout en permettant aux pionniers de franchir de nouveaux paliers ? On peut le faire à travers la recherche d’investisseurs extérieurs intelligents et de projets qui correspondent à ce que nous voulons en termes de modèle économique.
 
Propos recueillis par Nicole MARI




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