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"Le projet Paoli-Napoléon est véritablement porteur d'avenir pour la Corse !"


Rédigé par Nicole Mari le Mardi 14 Juillet 2015 à 21:49 | Modifié le Jeudi 16 Juillet 2015 - 07:37


Du 6 au 11 juillet dernier, les Rencontres Universitaires Internationales ont réuni, à l’Université de Corse à Corte, un panel d’universitaires locaux, français et étrangers sur le thème « Pascal Paoli, la Révolution corse, et Napoléon Bonaparte : présence du mythe de Napoléon et valorisations culturelle et économique ». Ce séminaire s’inscrit dans le cadre du projet « Paoli-Napoléon », dirigé par Jean-Guy Talamoni et Jean-Dominique Poli, dont le but est de faire connaître, en se réappropriant l’image de Napoléon, Pascal Paoli et les acquis de la révolution corse. A partir de ce volet scientifique, le projet entend développer un volet économique à travers un tourisme culturel et mémoriel et ambitionne d’intégrer l’itinéraire culturel européen Napoléon qui vient d’être validé par le Conseil de l’Europe. Explications, pour Corse Net Infos, de Jean-Guy Talamoni, co-responsable du projet.


Jean-Guy Talamoni, conseiller territorial, leader de Corsica Libera et co-responsable du projet Paoli-Napoléon.
Jean-Guy Talamoni, conseiller territorial, leader de Corsica Libera et co-responsable du projet Paoli-Napoléon.
 - Qu’est-ce que ce projet Paoli – Napoléon ?
- C’est un projet autour des figures de Pascal Paoli et de Napoléon et autour de la Révolution corse. Il comporte un volet purement scientifique avec l’organisation d’une série de séminaires qui se sont échelonnés sur toute une année. Pendant toute la semaine dernière ont eu lieu des Rencontres universitaires internationales auxquelles ont participé les plus hautes compétences en matière d’études napoléoniennes et les spécialistes corses de Paoli et de la révolution de Corse. Ce projet comporte un deuxième volet, développement et valorisation économique, auquel une journée du colloque a été consacrée.
 
- De quoi s’agit-il exactement ?
- Il s’agit de se réapproprier l’image de Napoléon pour la mettre au service de la Corse, notamment au bénéfice du tourisme mémoriel et culturel. Il s’agit, aussi, de faire connaître, à travers la porte d’entrée que représente Napoléon à l’échelle planétaire, Paoli et les acquis de la Révolution corse. Tant les acquis de l’Etat paolien, puisque, dans la pratique, un gouvernement républicain a été installé en 1755 et a fonctionné pendant 14 ans selon les idées des Lumières, que la préparation théorique qui l’a précédé, c’est-à-dire la constitution d’un corps de doctrines politiques d’un véritable républicanisme corse. C’est ce que nous nous efforçons de montrer à travers les communications relatives à l’aspect sciences politiques.
 
- Quel a été l’enjeu de ce colloque ?
- Ce fut un colloque transdisciplinaire avec des communications sur les thèmes les plus variés : de la science politique jusqu’à la valorisation en passant par l’histoire de l’Art, l’iconographique paolienne et napoléonienne... Il a permis aux collègues de l’Université de Corse de s’impliquer massivement dans toutes les disciplines, ce qui est déjà un premier succès. Le succès est aussi certain sur le plan scientifique avec des participants prestigieux, notamment Jacques-Olivier Boudon, l’actuel responsable de la chaire d’études napoléoniennes à la Sorbonne, en remplacement de Jean Tulard qui a pris sa retraite. Mais également des professeurs japonais, chinois, polonais et russes, qui travaillent sur Napoléon. Ont, évidemment, participé des spécialistes corses du 18ème siècle, comme Antoine-Marie Graziani.
 
- Quel est l’état des connaissances de ces spécialistes de Napoléon sur Pascal Paoli ?
- Il est assez faible ! Il est vrai que la plupart des scientifiques ont travaillé sur la période postérieure à la Corse, et ont peu traité l’enfance et la jeunesse de Bonaparte. N’oublions pas, comme l’a écrit Jean Tulard, qu’à 20 ans, Bonaparte n’est que Corse ! Même si ça fait 10 ans qu’il est en France ! Il est indépendantiste corse, paoliste et même violemment anti-français ! C’est ce qu’il écrit dans ses correspondances et dans ses écrits littéraires. Il basculera dans les années suivantes. Même si les derniers ouvrages sortis évoquent toujours, dans un premier chapitre, la période corse, ils ne tiennent absolument pas compte de l’état des études faites ici, notamment celle d’Antoine-Marie Graziani qui a publié les lettres de Paoli et plusieurs livres sur le 18ème siècle. Un travail considérable a été effectué, ces dernières années, sur les faits et l’interprétation des faits.
 
- Vous parlez de « républicanisme corse ». De quoi s’agit-il ?
- Nous avons, lors du colloque, essayé de démontrer qu’il y avait, au 18ème siècle, un véritable républicanisme corse avec des traits spécifiques. Il s’inspire beaucoup des républiques médiévales italiennes, dont la plupart ont été créées au 12ème siècle et ont disparues au 16ème siècle. Certaines se sont maintenues, comme Gênes qui était la puissance dominante en Corse, comme Venise ou Lucca. La Corse, qui appartient à ce groupe italique, est continuateur de ce républicanisme classique, théorisé par Machiavel qui a tiré tous les enseignements de cette tradition républicaine italienne. Ces sujets sont, aujourd’hui, très travaillés par des auteurs extérieurs à la France, notamment les Anglo-saxons, qui cherchent les sources du républicanisme. Ils le sont très peu par le milieu universitaire en France pour qui la république est née avec la Révolution française.
 
- Comment la Corse se situe-t-elle dans cet espace-là ?
- Au 18ème siècle, la république corse, qui ne portait pas ce nom parce qu’il évoquait la République de Gênes, s’appelait le Royaume de Corse. La reine en était la Vierge Marie. Cette reine et le Royaume étaient fictifs et la république, bien réelle ! Comme au 16ème siècle, entre 1527 et 1530, les Florentins avaient dit que Jésus-Christ était le roi de Florence alors que la cité était bel et bien une république dirigée par Niccolo Capponi. La République corse s’inspire du républicanisme classique italien auquel Paoli va ajouter des idées résolument modernes qui donneront un républicanisme spécifique.
 
- Quelles idées ?
- Par exemple, la laïcité. Cette démarche de sécularisation n’est pas l’éjection du fait religieux comme le concevront, plus tard, les révolutionnaires français, mais le respect du politique par rapport à l’église. Paoli est très sourcilleux sur son pouvoir et ne tolère pas d’empiètement de la part de l’Eglise. En même temps, il reconnaît que la Corse est chrétienne, catholique, apostolique et romaine. Il demande même que le Saint-Siège lui envoie un visiteur apostolique. Cette laïcité tranquille paolienne permet l’intégration des Juifs à l’Etat. Non seulement Paoli encourage, de manière tout à fait explicite, les Juifs à venir en Corse, mais leur donne le droit de vote. C’était quelque chose d’inimaginable en 1755 en Europe ! L’intégration des Juifs à l’Etat que Napoléon fera, quand il sera aux affaires en France, semble avoir un lien intellectuel avec l’attitude paolienne.
 
- Ce républicanisme paolien a-t-il d’autres spécificités ?
- Oui. Par exemple, la volonté d’intégrer l’éducation comme un enjeu essentiel et un devoir de l’Etat envers le citoyen. Ce n’était pas évident au 18ème siècle parce que c’était l’Eglise qui se chargeait d’éduquer ! Les Génois, par exemple, n’avaient pas d’université. C’est pour cela qu’ils ne comprenaient pas la revendication d’université en Corse ! Un autre exemple est l’aspect constitutionaliste. Paoli écrit la première Constitution moderne de l’histoire qui prévoit la séparation des pouvoirs, non comme nous la concevons aujourd’hui, mais comme elle est définie dans les travaux de Locke et de Montesquieu. Toutes ces idées n’ont pas été apportées par la Révolution française, mais existaient déjà avant, même si la contribution des penseurs français est importante.
 
- Est-ce ce qu’Antoine-Marie Graziani appelle « la déconstruction » ?
- Oui ! Il y a un certain nombre de choses à déconstruire. La laïcité vient de très loin et la Corse a été l’une des premières à la mettre en pratique. Notre républicanisme corse au 18ème siècle ne vient pas des penseurs français, mais de l’ère italique. Paoli a été formé à l’université de Naples. Il a eu, pour maître, Genovese qui était le disciple de Giambattista Vico, tous deux personnages majeurs des Lumières européennes. A la tradition politique corse qui s’est développée depuis le début de la Révolution, Paoli apporte sa culture politique italienne, y compris dans sa dimension machiavélienne.
 
- Continuerez-vous ces travaux de recherche ?
- Ce volet scientifique et les séminaires ont vocation à se pérenniser dans les années qui viennent.  Concrètement, nous allons continuer à y travailler avec les chercheurs de l’université de Corse, mais aussi avec des chercheurs extérieurs. Nous occupons, évidemment, une place majeure au sein des études paoliennes et révolutionnaires corses, mais nous nous sommes, aussi, faits une place au sein des études napoléoniennes où ce n’était pas évident d’obtenir une crédibilité. Les travaux de l’université de Corse ont été cautionnés par tout ce que la planète compte de spécialistes en la matière.

- Qu’en est-il du volet développement ?
- Ce colloque a été l’occasion de recevoir des spécialistes extérieurs, notamment en lien avec le Conseil de l’Europe, qui sont venus nous expliquer ce qui se faisait ailleurs en matière de développement et de tourisme culturel et mémoriel. Ils ont estimé que ce projet était véritablement porteur d'avenir pour la Corse et pourrait, si les collectivités s’impliquaient, générer des résultats importants. Nous avons déposé, il y a quelques semaines, auprès de la CTC, un pré-rapport. Le projet définitif sera déposé à la rentrée prochaine. Il propose des orientations en matière de développement, de valorisation, de tourisme identitaire et mémoriel, de maillage de territoire, de partenariats…
 
- Concerne-t-il seulement la Corse ou est-ce un projet européen ?
- Un partenariat est en cours de constitution avec la Fédération européenne des cités napoléoniennes qui est présidée par Charles Napoléon et dont le directeur est Jacques Mattei, qui est aussi notre assistant en maîtrise d’ouvrage. Le projet corse Paoli-Napoléon a vocation à s’intégrer dans l’itinéraire culturel européen Napoléon qui vient d’être validé par le Conseil de l’Europe. Notre spécificité est d’y introduire Paoli et la Révolution corse.
 
- Les itinéraires culturels sont des chemins. Quels chemins proposez-vous sur le territoire corse ?
- Les chemins sont un aspect. Sur les trois thématiques, Paoli, Napoléon et la révolution corse, nous nous sommes rendus compte que la totalité des communes corses sont concernées soit, par un des deux personnages, soit par les deux, soit par la Révolution corse. On peut intégrer au projet toutes les manifestations concernant le 18ème corse, comme celle de Maria Gentile qui s’est déroulée, il y a quelques jours à l’initiative de Marie Ferranti et de la municipalité de Poggio d’Oletta. Toutes les structures municipales ou associatives, qui travaillent depuis des années sur ces trois thématiques, sont, soit déjà des partenaires comme l’association U Spaziu qui a travaillé sur le 18ème siècle, soit des partenaires potentiels. Il y a, aussi, des lieux de mémoires emblématiques sur lesquels il convient de mettre en place des projets locaux que le projet Paoli-Napoléon a vocation à fédérer.
 
- Quels projets locaux ?
- Je pense, notamment, au Château de la Punta avec Pozzo di Borgo qui est un personnage essentiel tant du côté Napoléon, dont il est l’ennemi le plus célèbre, que du côté de Paoli, avec qui il a travaillé. Nous sommes, aussi, en contact avec la commune de l’île Rousse, qui est la cité paoline. Nous avons discuté avec Philippe Peretti, adjoint au patrimoine de la mairie de Bastia qui est une ville qui a joué un rôle important au 18ème siècle et est reliée à Napoléon par son grand-père. Paoli, revenant de Macinaggio, de son premier exil, a été reçu triomphalement à Bastia. Nous sommes en contact avec Simone Guerrini, adjointe au patrimoine d’Ajaccio qui est la cité de Napoléon, et qui a reçu, samedi dernier, les participants au colloque. Le maire est venu, en décembre dernier, à un de nos séminaires, faire une communication sur le patrimoine napoléonien ajaccien.
 
- La Corse compte-t-elle un important patrimoine napoléonien, hors Ajaccio ?
- Oui ! Il est important sur les autres communes où Napoléon, ou sa famille, a été présent. Par exemple, à Corte qui évoque plutôt Paoli puisque la cité était la capitale de la Corse indépendante dont le gouvernement siégeait au Palazzu Naziunale. Nous avons, d’ailleurs, été reçus par la municipalité qui a montré son intérêt envers ce colloque. On sait, aussi, que les parents de Napoléon étaient aux côtés de Paoli à Corte au moment le plus important de la Révolution de Corse. Son frère aîné, Joseph, y est né. Napoléon, lui-même, y aurait été conçu. La cité est, aussi, le lieu de l’histoire et de la sépulture de Jean-Pierre Gaffori, général de la Nation, qui a été le prédécesseur de Pascal Paoli. Il y a tout un travail à faire sur le plan historique, artistique et littéraire dans toutes les communes corses qui peuvent, chacune, commémorer leur héros du 18ème siècle.
 
- Qu’attendez-vous de la CTC ?
- Elle devra dire si elle veut ou pas mettre en œuvre ce projet pour la Corse. A mon avis, l’enjeu n’est pas de dire : oui ou non ! Même s’il y a des changements dans les mois à-venir, ce projet ne peut qu’intéresser n’importe quel Exécutif. La question est de savoir quel sera son niveau d’engagement budgétaire. Par exemple, la ville d’Ajaccio a un projet modeste de musée Napoléon. On peut envisager la création de toutes pièces d’un véritable musée, cela suppose construire un établissement, réunir une collection… Nous disposons déjà de certaines choses, nous pouvons en acquérir d’autres, nous avons déjà des contacts avec des familles corses qui en possèdent. Ce projet impliquerait la CTC, des programmes européens… La communication pour se réapproprier l’image de Napoléon nécessite, aussi, un volet financier important. Cela implique des décisions à prendre de nature politique sachant qu’il y aura, à la clé, des retombées qui peuvent être considérées comme massives. Encore faut-il le décider ! Aujourd’hui, tous les voyants semblent au vert. Tout le monde est d’accord pour dire que c’est un bon projet.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 



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