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Le bagne oublié de Saint Antoine : Une colonie horticole pas comme les autres


Rédigé par José Fanchi le Samedi 7 Février 2015 à 18:37 | Modifié le Samedi 7 Février 2015 - 19:18


Nous sommes en janvier 1855. Ajaccio est un petit port de commerce. Un matin, une centaine d’enfants débarquent du bateau. Ils viennent de différents départements mais surtout de Paris. Ce sont des orphelins, des mal-aimés, des gênants, des enfants illégitimes, des innocents vomis par la balbutiante Révolution Industrielle. Certes, ils ont grandi dans la rue, se rendent coupables de quelques menus vols. On ne les aime pas dans la capitale. . « On ne veut pas de ça chez nous ». C’est dans l’air du temps au milieu de ce XIXe siècle, au temps où les enfants gênaient les grandes personnes. En autorisant les bagnes privés pour mineurs, Napoléon III veut se débarrasser des innombrables enfants. « Le Bagne oublié » est le titre d’un film reportage de 52 minutes écrit et réalisé par Laurent Santoni et Xavier Torre et tiré du livre de René Santoni « la colonie horticole de Saint Antoine. » Une belle histoire. Pour ne pas oublier


C’était un temps pas si lointain où l’on mettait les enfants indisciplinés et les adolescents dans des centres pénitentiaires, baptisés « colonies agricoles » ou « maisons de rééducation » C’est ainsi qu’est né la colonie horticole de Saint Antoine, sur les hauteurs d’Ajaccio, à l’image de la prison de la Roquette à Paris, véritable premier établissement du genre. Ces colonies horticoles, d’authentiques maisons de correction à la campagne, se multipliaient sur le territoire Français (loi du 5 août 1850) mais les jeunes y passaient un moment infernal dans des conditions épouvantables, dans des lieux perdus au milieu de nulle part, cernés par les flots ou par les collines oubliées, sans nouvelles ou presque de leur famille.

La malaria et le reste…
On les envoie dans des centres de rééducation, la plupart du temps dans les campagnes, parfois dans des îles qui s’éparpillent le long du littoral ou dans nos colonies. Les îles constituent des prisons parfaites, des endroits difficiles d’accès, des lieux où la sortie n’est d’aucun secours. Les enfants travaillent près de treize heures par jour, sauf le dimanche. Lever 6 heures, un morceau de pain comme petit déjeuner. Tous ont le crâne rasé pour éviter les poux. La toilette n’existe pas. Ils sont ensuite affectés à des tâches agricoles. Interdiction de se parler. C’est ainsi que vivent les jeunes gens de Saint Antoine, ce lieu insalubre où la maladie  (malaria) tue régulièrement dans ces lieux que l’Ajaccien fréquente peu. Le lieu dit Mulinacciu porte bien son nom. Les plus grands sont envoyés à Coti-Chiavari, autre bagne sur les hauteurs de la rive sud du golfe d’Ajaccio.
Tout au long du film, des photos d’archives, des dessins surtout, des images terribles de cette jeunesse nous apprennent le traitement infligé à ces enfants. Les punitions sont très diverses. Régime au pain sec, piquet à genoux, cachot, coups nombreux, voire systématiques, même s’ils sont interdits. Les coups de ceinture et de trousseau de clefs pleuvent, les sévices sexuels sont très répandus. Le taux de mortalité est très élevé avec la malaria. La colonie horticole de St Antoine est unique dans l’appareil répressif du second Empire. Ce docu-fiction et ses commentaires nous apprennent que ce type d’établissement s’inscrivait comme le dernier maillon d’une politique judiciaire qui devait remettre dans le droit chemin les oubliés de la vie. Le documentaire retrace parfaitement l’histoire de ce système judiciaire mis en place pour l’enfermement des mineurs délinquants. Un drame carcéral qui se joue dans de terribles conditions de vie des pénitenciers agricoles.

L’histoire d’une passion
Celle de l’histoire que partagent les membres de LFX Centaure Production mais aussi un père et son fils. René, qui a effectué d’immenses recherches sur la colonie horticole de St Antoine et qui connaît le site mieux que personne. Il est l’auteur de ce magnifique ouvrage présenté il y  a peu et qui retrace la vie au bagne des hauteurs d’Ajaccio.
Laurent, le fils, avec son ami Xavier Torre, les deux fondateurs de LFX Centaure Production ont repris le sujet pour en faire un documentaire de 52 minutes. Il répond fort bien à leur volonté d’aborder les thématiques liées à un territoire, la Corse, mais qui serait également ancrées à l’histoire nationale. Aujourd’hui encore, la problématique de l’enfermement des mineurs demeure un débat brûlant. La base de recherches historiques de René Santoni a permis d’élargie le champ de recherche afin de relater au plus près l’histoire de ce bagne et le contexte historique et politique de l’époque.
Pour mieux avancer leur recherche et donner plus de valeur au travail réalisé, les auteurs ont fait appel à des historiens de qualité tels Véronique Bouchard que l’on voit intervenir à diverses reprises dans le documentaire, mais aussi Jacques Bourquin, du centre d’exposition « enfants en justice » et Raphaël Lahlou, spécialiste de la Corse et de la période Napoléonienne. Les auteurs ont été soutenus dans leur travail par la CTC et France 3 Via Stella ainsi que le Centre national du Cinéma et de l’image animée. Un travail sans relâche de trois années entre recherches, tournages, composition de dessins (Eric Ruckstulh) et animations. La salle de l’Espace Diamant était comble le soir de la projection et le débat qui a suivi était fort intéressant.
Rappelons qu’un troisième établissement fut ouvert peu après en Corse : celui de Casabianda. La colonie horticole de St Antoine a fermé ses portes 11 ans après son ouverture, en 1866, années au cours desquelles 1636 adolescents y furent incarcérés et 160 disparurent. La fin des bagnes fut effective en 1935, cela grâce à l’intervention de César Campinchi et son épouse, née Landry.

Les seuls qui osent en parler…

Le bagne oublié de Saint Antoine : Une colonie horticole pas comme les autres

Ce terrible épisode du Second Empire est une verrue de l’histoire, qualifiée ainsi par Frédéric Bertocchini, auteur d’une BD : « La définition est juste. Des enfants traités comme des adultes et maltraités comme s’ils étaient les pires vermines, voilà qui a de quoi indigner quand on tourne les pages d’un manuel d’histoire. » Sauf que… Ce n’est pas le genre de choses dont on parle dans les manuels. Il fallait l’ouvrage de Frédéric Berocchini et d’Éric RückStülh pour ouvrir nos yeux. Cette bande dessinée est pleine de violence, mais nécessaire. Pour de nombreux personnages, pas de fin heureuse, rien que la peine et la mort. Les dessins d’Éric Rückstühl rendent hommage à la souffrance des jeunes victimes de l’administration française : les visages et les corps sont tourmentés, mais il émane d'eux la grâce farouche propre aux innocents privés d'espoir. Et même si les paysages corses sont de toute beauté, ils restent le sinistre décor d’une mise à mort minutieuse et impardonnable.

J. F.

La film sera projeté le 20 février prochain sur les antennes de France 3 Corse Via Stella à 20 h 40.





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