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Jean-Guy Talamoni : « La coofficialité n’est pas une question idéologique, mais une position pragmatique ».


Nicole Mari le Mercredi 15 Mai 2013 à 21:18

La session d’avril de l’Assemblée de Corse (CTC), interrompue après l’assassinat de Jean-Luc Chiappini, reprend ses travaux les 16 et 17 mai avec le débat et le vote sur le statut de coofficialité de la langue corse. Si le vote semble, sauf retournement de dernière minute, acquis, l’enjeu est d’obtenir une majorité la plus large possible, censée faire plier un gouvernement et un Parlement national ouvertement hostiles au projet. Le mouvement nationaliste, Corsica Libera, demande aux élus d’être à la hauteur des attentes du peuple corse. Son leader, Jean-Guy Talamoni, explique, à Corse Net Infos, que son groupe a déposé une vingtaine d’amendements pour tirer le projet vers le haut, mais n’acceptera pas de revoir à la baisse un texte déjà à minima.



Petr'Anto Tomasi, Jean-Guy Talamoni et Josepha Giacometti, membres de Corsica Libera
Petr'Anto Tomasi, Jean-Guy Talamoni et Josepha Giacometti, membres de Corsica Libera
- Dans quel état d’esprit abordez-vous le débat et le vote sur la coofficialité ?
- Ce débat est fondamental pour la Corse. La question linguistique sous-tend un projet de société qui progresse dans les esprits, comme nous l’avons mesuré au cours du long travail effectué en Commission. En recevant notamment les syndicats et les associations, nous nous sommes rendus compte que ce projet est largement partagé, y compris dans des secteurs de la société où on ne l’attendait pas. Certains syndicats, considérés comme très hostiles, ont montré qu’ils partageaient, dans une certaine mesure, l’enthousiasme qui s’est fait jour vis-à-vis de la langue corse et des moyens de sa survie et de son développement.
 
- Qu’attendez-vous de ce débat ?
- Nous sommes désireux de voir l’Assemblée se mettre à la hauteur des enjeux et de l’attente du peuple corse, attente qu’on a pu mesurer par le succès de la soirée Parlemu Corsu, il y a quelques semaines, à Corte. Les Corses ont compris que parler leur langue n’est pas un luxe, que la langue n’est pas seulement un moyen de communiquer, mais qu’elle est porteuse des valeurs d’une société et porteuse d’avenir.
 
- Quelle majorité espérez-vous obtenir au moment du vote ?
- Nous ne ferons pas de pronostics chiffrés, mais la majorité doit être forte. Le point crucial est de sentir que les élus ont compris l’importance de la question linguistique et la nécessité de mettre en œuvre les moyens de développer la langue corse. Le principe de coofficialité a été acté, il y a un an et demi, à travers le vote de la motion de Corsica Libera. Aujourd’hui, nous votons le contenu. Nous essayerons d’aller plus loin avec le soutien, ou du moins l’abstention bienveillante, d’un nombre accru d’élus. Même s’il n’y a pas unanimité, il faut vraiment obtenir une sorte de consensus sur le principe de développement de la langue à travers une démarche audacieuse. La coofficialité, aujourd’hui, n’est pas une question idéologique, mais une position pragmatique.
 
- C’est-à-dire ?
- L’idée, que l’officialisation est nécessaire pour sauver et développer la langue, a été validée scientifiquement. Cette idée, n’étant plus en débat sur le plan scientifique, ne doit plus l’être sur le plan politique. L’objectif, aujourd’hui, est de la mettre en route dans l’enthousiasme, pas avec une majorité étriquée ou une opposition pleine de rancœurs. Il faut véritablement mettre en place un projet qui soit une véritable lame de fond au sein de la société corse. Cette lame de fond doit, évidemment, être impulsée par les élus et partagée par une écrasante majorité de Corses.
 
- Certains élus, notamment la Gauche républicaine, ne partagent pas du tout l’enthousiasme que vous souhaitez. Que vous inspire leurs positions très tranchées ?
- Nous avons entendu les discours tenus en conférence de presse. Nous avons, aussi, entendu les discours tenus en Commission, sans la presse. Il y a souvent une distance entre ce que ressentent, comprennent, veulent et partagent les élus, leurs sentiments profonds, et la position publique ou le vote qu’ils expriment. Cette distance est due à des contingences politiciennes et à des fonds de commerces électoraux. Certains élus ne voteront pas selon leur cœur. Mais, ce vote n’est que la première étape. Il faudra, ensuite, continuer à agréger autour de la démarche en faveur de la langue corse, y compris ceux qui n’auront pas voté ou se seront abstenus.
 
- Votre motion sur la cooficialité avait recueilli 36 voix sur 51. Espérez-vous qu’une partie des votes contre d’hier se transforme aujourd’hui en abstention ?
- Nous l’espérons. Ce serait très significatif. Nous espérons, aussi, que les tonalités des discours seront positives. Il faudra être attentif à ce que diront les élus lors du débat. Au delà de leur simple vote, on mesurera leur prise de conscience à leurs paroles. Ont-ils compris la nécessité de sauver et de développer la langue corse ? Ont-ils compris l’aspiration profonde du peuple corse pour sa langue ? Ils doivent montrer qu’ils ont compris, qu’ils ont reçu le message et qu’ils veulent participer à leur manière et à leur rythme. Nous attendons un débat qui augure une suite des opérations dans les mois à-venir. Et un vote qui soit une victoire pour tous les Corses et pour la Corse.
 
- Ce projet de statut vous satisfait-il ? Le voteriez-vous en l’état ?
- Oui, nous le voterions en l’état. Le texte est à un niveau minimal acceptable. Nous avons déposé une vingtaine d’amendements pour le tirer vers le haut. Ce qui est certain, c’est qu’il ne peut pas être amoindri sinon il ne pourrait pas réellement changer la situation de la langue et ne serait qu’un alibi. Lors du débat, nous essayerons à nouveau de convaincre et de rassembler, mais pas autour d’un projet qui n’aurait plus de signification.
 
- Quel est le contenu de vos amendements ?
- Nous avons déposé un certain nombre d’amendements sur la forme. Mais surtout un amendement pour augmenter de B2 à C1, le niveau de base requis de connaissance et de pratique de la langue. Le niveau B2 nous paraît insuffisant. Le niveau C1 est, d’ailleurs, la norme européenne. Dans un autre amendement, nous demandons que le recteur soit désigné par la CTC. Cette délégation de nomination serait un gage d’une bonne administration, conforme à une politique linguistique audacieuse. Pour mettre en place la politique décidée par la CTC, il faut un recteur qui émane de la volonté de la CTC.
 
- Une fois le vote effectif, que va-t-il se passer ?
- Une fois cette démarche de coofficialité affirmée par les représentants élus de la Corse, il faudra replacer la question linguistique dans une réforme globale parce qu’elle implique une révision constitutionnelle qui est, par ailleurs, nécessaire pour d’autres éléments : fiscalité, foncier, architecture institutionnelle et pouvoir législatif de la CTC. Le 31 mai, l’Assemblée se réunira en séance plénière pour traiter cette question de la réforme institutionnelle. Nous reviendrons en séance publique, sans doute en juin, pour voter la réforme globale, incluant la question linguistique et demandant, pour la langue et pour les autres sujets, la révision de la Constitution française.
 
- Vous aviez souhaité un référendum avant l’été. Qu’en interviendra-t-il ?
- Lorsque la CTC aura posé le problème de manière claire à Paris à travers un vote très majoritaire sur l’ensemble de la réforme, il faudra que tous les Corses puissent s’exprimer à travers un référendum que tout le monde a déclaré vouloir. Nous souhaitions que ce référendum soit organisé avant l’été. Ce n’est malheureusement plus possible parce que la CTC n’est pas allée assez vite. Peut-être peut-on l’envisager à la rentrée ? Ensuite, il faudra engager un rapport de forces avec Paris pour montrer que toute la Corse, pas seulement les Nationalistes, est déterminée à obtenir les moyens de la survie et du développement de sa langue.
 
- Comment convaincre Paris ?
- En faisant de la pédagogie, c’est-à-dire en rencontrant, si possible, les membres du gouvernement concernés par la réforme, ainsi que l’ensemble des responsables des groupes politiques représentés au Parlement français pour expliquer ce que veulent, dossier par dossier, les Corses et leurs représentants. Un grand nombre d’élus français va décider de notre avenir à travers, éventuellement, un Congrès pour une révision constitutionnelle, sans manifestement rien connaître à la question corse, si ce n’est les bêtises qu’ils entendent à la télévision ou lisent régulièrement dans la presse. Il faudra, donc, plaider pour convaincre.
 
- Justement, la presse nationale se déchaîne contre la Corse. La vague d’articles et de propos injurieux ne reflète-t-elle pas un état d’esprit peu propice à un dialogue serein ?
- Le racisme anti-corse est, comme tous les racismes, le produit de l’ignorance vis-à-vis de ce que nous sommes, de notre histoire, de la légitimité de nos revendications… Nous devons traiter par le mépris ces propos et le comportement d’une partie importante du peuple français, de l’élite, de la presse et même des décideurs politiques qui, ouvertement, accusent les Corses de tous les maux. Tous les Français ne sont heureusement pas dans cet état d’esprit. L’important est de rester concentrés sur le travail que nous effectuons à la CTC afin de boucler la réforme avant l’été et créer les conditions politiques de sa mise en œuvre par Paris à travers une révision constitutionnelle. Nous ne devons pas nous en détourner parce qu’un tel, y compris un ministre de la République française, dit une chose, même très grave. Il ne faut rien attendre de l’extérieur. Il faut attendre tout de notre peuple et tout, des responsables mandatés par notre peuple. Il faut montrer avec opiniâtreté que les Corses savent ce qu’ils veulent, qu’ils le disent et le défendent.
 
Propos recueillis par Nicole MARI