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Gilles Simeoni : "Je n’aurai jamais pensé, un jour, être à la tête du Conseil exécutif"


Rédigé par Nicole Mari le Dimanche 20 Décembre 2015 à 22:39 | Modifié le Mercredi 23 Décembre 2015 - 23:30


Pudique, taiseux et secret, Gilles Simeoni, le nouveau patron de la Corse, l’est assurément. Et s’il y a bien une chose qu’il n’aime pas, c’est de parler de lui. Mais, dans l’euphorie d’une fin de journée historique, alors qu’il vient de prendre les commandes de la Collectivité territoriale, il consent à livrer, à Corse Net Infos, quelques clés de son parcours personnel. Un destin à marche forcée, presqu’à contrario, frappé du double sceau d’une histoire familiale qui se confond avec celle des cinq dernières décennies de la Corse. A 48 ans, Gilles Simeoni incarne toute une génération marquée, très tôt et de façon indélébile, par des années de révolte, de combat, de colère, de violence, de souffrances et de cendres. Mais aussi, l’attachement viscéral à une terre et à un peuple, le défi et l’espoir qui fondent l’engagement militant et politique.


Gilles Simeoni, président du Conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Corse. Photo Marcu Antone Costa.
Gilles Simeoni, président du Conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Corse. Photo Marcu Antone Costa.
 - Vous baignez, par votre histoire familiale, dans un terreau propice à l’engagement politique. Quand avez-vous décidé d’en faire un chemin personnel ?
- J’ai, d’abord, décidé de ne pas faire, de la politique, un chemin personnel ! Justement à cause de mon environnement familial. J’étais, bien sûr, comme tous les jeunes de ma génération, forcément sensible à tout ce qui se passait dans le mouvement nationaliste. Comme beaucoup d’adolescents de mon âge, j’ai commencé le militantisme au lycée. Mon premier engagement date de ma première année de fac en 1984 dans les mouvements étudiants, puis en 1986 à la CSC (Cunsulta di i Studienti Corsi) au moment de la Loi Devaquet.
 
- L’engagement de votre famille a-t-il joué ?
- Non ! Non ! L’engagement de ma famille me donnait plutôt envie d’avoir de la distance par rapport à la politique. Forcément ! Y compris par réaction adolescente contre l’entourage ! Mais, comme j’étais Corse et Nationaliste, je m’intéressais à ce qui se passait. J’avais un sentiment exacerbé d’intolérance à l’injustice comme on peut l’avoir quand on est adolescent ou un tout jeune homme. J’observais, je bougeais, je lisais, je participais aux manifestations, j’assistais aux meetings, j’allais aux Ghjurnate… Mon premier engagement le plus significatif a été, dans les années 90, à la CSC dans le combat pour la coofficialité de la langue. Puis, il y a eu Corsica Nazione…
 
- Avec ce combat pour la langue, avez-vous franchi un cap ?
- Oui ! Comme de nombreux jeunes de ma génération, je suis venu à la politique par la défense de la langue et de la culture corses. Lors des grandes mobilisations de l’époque pour la coofficialité, je venais de rentrer en Corse, j’avais obtenu mon diplôme d’avocat. J’ai joué un rôle assez important au sein de la CSC.
 
- A ce moment-là, l’idée de débuter une carrière politique vous-a-t-elle effleuré ?
- Non ! Pas du tout ! Au contraire ! C’était un simple engagement militant et d’attachement patriotique à la cause. J’étais un jeune Nationaliste avec un sentiment très fort d’être Corse. J’étais persuadé que je ne ferais pas de politique. Je l’ai toujours dit et je l’ai toujours pensé sincèrement. Quand on grandit dans un milieu qui ne fait que de la politique, le phénomène de rejet est important parce que la politique impacte la vie familiale. En plus, la vie militante avait été particulièrement secouée avec des évènements assez traumatisants pour des enfants, comme nous l’étions mon frère et moi : la prison, les barbouzes, les attentats, les craintes pour la vie de mon père… J’ai gardé ce sentiment de rejet jusqu’à tard, y compris pendant ma première brève expérience municipale à Bastia.
 
- Pourquoi, dans ce cas, avez-vous accepté de figurer sur une liste municipale qui n’était même pas nationaliste ?
- J’y étais en tant que Nationaliste ! Sur une liste qui comportait des Nationalistes. J’ai été sollicité par des amis et j’ai accepté d’y aller. Cette expérience a été une simple parenthèse, vite refermée. J’exerçais mon métier d’avocat qui était ma passion tout en accordant une attention particulière à la politique, mais seulement parce que je suis un Nationaliste corse. J’ai continué, pendant des années, à faire du militantisme de base. J’ai milité, en pointillé, à l’UPC (Union du peuple corse). J’ai même écrit quelquefois des textes.

Gilles Simeoni & Jean-Guy Talamoni. Photo Christian Andreani.
Gilles Simeoni & Jean-Guy Talamoni. Photo Christian Andreani.
- Quel a été le point de bascule ? Le procès d’Yvan Colonna à partir de 2003 ?
- Non ! Cela n’avait rien à voir ! Je faisais mon métier d’avocat, qui était l’essentiel de ma vie, même si j’y intégrais, bien sûr, une dimension militante. Mon militantisme était celui de beaucoup de Corses de ma génération. Peut-être un peu plus !
 
- Comment expliquez-vous votre candidature aux élections législatives de 2007 ?
- Il n’y avait pas de candidat dans la 2ème circonscription de Haute-Corse. J’ai été sollicité. Je n’avais pas vraiment envie d’y aller, mais j’ai fini par accepter, toujours par devoir militant. Le scrutin a eu lieu en juin 2007, nous avons obtenu un bon résultat. Après la campagne législative, j’ai enchaîné, en novembre et décembre 2007, sur le procès Colonna. Je suis revenu de Paris très fatigué. Aussi, quand en janvier, on m’a sollicité pour les Municipales de mars 2008, j’ai dit : Non. A plusieurs reprises. Puis, finalement, mi-janvier, j’ai fini par dire : Oui ! Le scrutin avait lieu le 30 mars. Ensuite, ce fut le toboggan !
 
- Avez-vous accepté sous la pression ?
- Non ! Il y avait, d’abord, la nécessité politique. J’y suis allé par passion de la Corse et par devoir, pensant, encore une fois, que ce scrutin serait sans lendemain. L’envie de m’engager me tenaillait, mais, en même temps, je voulais continuer mon exercice professionnel et je me doutais que les deux étaient difficilement compatibles. Le très bon résultat municipal a débouché sur l’engagement pour les élections territoriales de 2010. Puis, tout s’est enchainé. J’ai été emporté par le flot.
 
- Avez-vous compris, alors, que vous passiez du militantisme à une trajectoire politique ?
- Non ! Toujours pas ! Je ne fais, chaque fois, que répondre à une sollicitation, ce que je considère comme un devoir militant. Je ne pense absolument pas que le fait d’accepter m’inscrit dans une trajectoire politique à plein temps. Je vivais la politique et l’engagement de façon naturelle pour mon pays et la Corse. Depuis que je suis né, j’ai toujours pensé qu’il y a un peuple corse et qu’il a des droits. J’ai toujours été très sensible à l’injustice dont il a été collectivement l’objet.
 
- Avez-vous pris conscience de l’impact que vous avez sur les gens et de l’engouement autour de votre personne ?
- Non ! Je n’ai pas cette impression-là ! J’ai simplement un bon rapport humain. J’aime les gens. J’aime discuter avec eux. Ils me le rendent bien. Je suis heureux et fier quand ils ont confiance en moi. J’aime la Corse, c’est mon pays. Les valeurs, que je défends dans mon métier d’avocat, j’essaye, aussi, de les défendre dans mon exercice politique : l’humanité, la solidarité, l’empathie, l’honnêteté, la rectitude…
 
- Ne vous êtes-vous pas finalement pris au jeu politique ?
- Ce n’est pas une question de jeu. Je crois à ce que je dis et à ce que je fais. Je vous l'ai dit : mon ressort est la lutte contre l’injustice. Chaque fois qu’il y a une injustice, ou que je ressens une situation comme une injustice, ça me motive pour la combattre.
 

Photo Christian Andreani.
Photo Christian Andreani.
- Quand avez-vous compris que le pouvoir territorial, ce vieux rêve nationaliste, était à votre portée et que vous étiez l’artisan de cette victoire ?
- Ce n’est pas du tout comme ça que j’ai vu les choses ! Nous étions dans un combat et nous avons essayé de le mener au mieux en donnant tout. Je n’arrivais pas à imaginer qu’on puisse perdre, en même temps je n’arrivais pas plus à imaginer qu’on puisse gagner.
 
- Quelle a été votre première pensée en devenant le nouveau président de l’Exécutif ?
- J’ai, d’abord, ressenti, beaucoup d’émotion ! Bien sûr ! Mais, mon caractère fait que j’ai un certain détachement par rapport aux choses, même quand elles sont assez surprenantes ou extraordinaires. Je me suis dit que je n’aurai jamais pensé, un jour, être là ! La vie est curieuse, elle réserve des surprises. En même temps, je suis fier et heureux de ce que nous venons d’accomplir au niveau de l’élection territoriale.
 
- La passation de pouvoir s’est-elle mieux effectuée que celle de la mairie de Bastia ?
- Oui ! C’était, effectivement, très différent. Elle s’est très bien passée. J’ai été reçu de façon très courtoise par Paul Giacobbi, le président sortant du Conseil exécutif. Nous avons eu une conversation dans un esprit de respect réciproque, à la fois sur le plan politique et sur le plan humain.

- Vous êtes maire de Bastia depuis 20 mois. Y avez-vous pris goût ?
- Oui ! L’élection à la mairie de Bastia a été quelque chose d’extrêmement fort au plan politique et humain. La confiance, que m’ont témoignée les gens, m’a beaucoup touché. Je n’avais pas mesuré, avant d’être maire, le rapport intime qui existe entre un maire et chacun des habitants de la ville et ce qu’un maire représente pour les gens. Cela m’a donné envie de faire beaucoup et de faire bien. Bastia est ma ville. J’y suis né. Je l’aime profondément. Je m’épanouis dans mon exercice du mandat de maire et dans mes relations avec les Bastiais et avec ma ville. C’est vraiment un accomplissement !
 
- Vous quittez Bastia pour Ajaccio, va-t-elle vous manquer ?
- Forcément ! Mais, je ne quitte pas totalement Bastia. J’y serai présent, le plus possible. Je m’organiserai pour bien faire mon travail de président du Conseil exécutif tout en étant bien présent à Bastia. Je veillerai à ce que les intérêts de la ville soient garantis et défendus au mieux. Il est important que le maire de Bastia, que je suis encore, soit président du Conseil exécutif. Ce qui est bon pour la Corse est bon pour Bastia ! Néanmoins, je ne suis absolument pas dans une logique campaniliste, je suis là pour défendre les intérêts de la Corse qui passent par l’équité territoriale. Dans la perspective de la construction de la collectivité unique, le fait que je sois dans la situation, dans laquelle je suis, est une garantie que l’équité entre le Nord et le Sud, entre Ajaccio et Bastia, sera respectée.
 
- Vous vous êtes mis immédiatement au travail. Quelle sera votre première priorité ?
- Ma priorité opérationnelle a été, dès vendredi matin, de rencontrer tous les responsables de l’administration, les chefs de service, et de prendre connaissance de l’outil qu’est la Collectivité territoriale, de son fonctionnement et des dossiers en cours. Je vais devoir, dans certains cas, envisager certaines mesures conservatoires et traiter une ou deux urgences, deux ou trois dossiers, comme celui des déchets, dans lesquels les délais courent.
 
- Vous savez l’énorme espoir qui pèse sur vos épaules. Avez-vous peur de décevoir ?
- Non ! Je n’ai pas peur de décevoir. J’ai la volonté de ne pas décevoir !
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 




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