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Evènements de 1975 : Les réactions et les souvenirs des anciens et des enfants d’Aleria


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 23 Août 2014 à 17:01 | Modifié le Dimanche 24 Août 2014 - 01:34


Vendredi soir, lors de la commémoration de la stèle du souvenir, sur les lieux de la feue cave Depeille, Corse Net Infos a interrogé les anciens et les enfants d’Aleria, les militants nationalistes d’hier et les leaders d’aujourd’hui, mais aussi d’autres élus politiques présents. Max Simeoni, Jacques Fieschi, Pierrot Poggioli, Paul-Félix Benedetti, Jean-Félix Acquaviva, François Alfonsi, Jean-Christophe Angelini, Jean-Guy Talamoni, mais aussi Ange Fraticelli et Ange-Pierre Vivoni racontent leur souvenir le plus fort des événements des 21 et 22 août 1975 et ce qu'Aleria représente, pour eux, aujourd’hui.


Les anciens d'Aleria autour d'Edmond Simeoni. Photo Christian Andreani.
Les anciens d'Aleria autour d'Edmond Simeoni. Photo Christian Andreani.

Max Simeoni, cofondateur avec son frère Edmond de l’ARC (Action régionaliste corse) :
« Aleria est un grand moment qui a été bien pensé, bien réfléchi et qui a pris une tournure à laquelle on ne s’attendait pas du tout ! Sa dramatisation historique est devenue une sorte de symbole. Mon souvenir le plus fort est lorsqu’Edmond et ses amis étaient dans la cave alors que j’étais hébergé, pas très loin, au ranch de Bravone, chez un militant. A 6 heures du matin, je suis réveillé par des bruits lourds d’hélicoptères. Tout de suite, je comprends que l’affaire prend un tour surdimensionné par rapport à ce que nous avons imaginé. Nous voulons nous rendre sur place, mais toutes les routes sont bloquées. Finalement, j’arrive par la mer en canot. Je me suis trouvé à proximité de la cave, sur le côté, quelques minutes avant l’assaut. J’ai vécu la sortie d’Edmond, quand il s’est constitué prisonnier. Quand les policiers ont fait les constats criminels pour les deux morts, je les ai violemment apostrophés : « Votre ministre peut être fier de vous ! Voilà ce qu’il a fait et ce que vous allez constater maintenant ! » Après Aleria, comme l’a dit la formule, plus rien ne sera comme avant ! Aujourd’hui, rien n’est fini ! Pour nous qui avons tellement pataugé dans la réalité concrète de minoritaires qui n’avaient aucun pouvoir, Aleria n’est qu’une étape. Ce sont les réalités à-venir qui nous intéressent ».

Jacques Fieschi, alors militant de l’ARC, membre du commando d’Aleria :
« J’étais avec Edmond et les autres militants dans la cave. Mon souvenir le plus fort est lié à l’arrivée des forces de l’ordre à 5 heures du matin. On a été surpris, on ne les attendait pas. Ma première pensée a été pour ma voiture que j’avais laissée en face de la cave, près de la maison de l’autre côté de la route. Je me suis dit que s’il y avait des tirs, elle serait criblée de balles. Je suis descendu, j’ai réveillé les amis qui dormaient à l’intérieur et je l’ai garée derrière la maison. En revenant vers la cave, je me suis trouvé face aux automitrailleuses françaises. Je me suis demandé ce que j’allais faire. J’ai décidé de traverser quand même la route, j’avais ma mitraillette en bandoulière. Les gendarmes m’ont laissé passé. Quand j’ai atteint le milieu de la cour, je n’avais plus de jambes ! Comme dans un rêve, quand on veut courir et qu’on ne peut pas ! La peur m’a paralysé ! J’ai réussi, tant bien que mal, à atteindre le perron de la cave. J’ai monté l’escalier à la force de mes bras ! Un hélicoptère PUMA tournait à 20 mètres au dessus de ma tête. J’ai tellement eu peur que j’ai tiré une rafale de mitraillettes en l’air et il est remonté plus haut. D’être aujourd’hui devant cette stèle procure des frissons, c’est sûr ! Aleria nous donne le sentiment d’avoir relevé la tête et réveillé les consciences. Mais, ce n’est pas fini ! 40 ans après, il faut continuer. Dans son discours, Edmond a donné le ton ». 

Pierre Poggioli, alors militant de l’ARC, membre du commando d’Aleria :
« Etre à Aleria, ce soir, c’est, d’abord, rendre un hommage à l’action d’Edmond Simeoni qui a pris ses responsabilités. Nous, à l’époque, nous étions des jeunes un peu exaltés. Mon souvenir le plus fort est notre résolution de passer à l’acte, après le discours d’Edmond à Corte. C’est le début de la révolution corse ! Devant la stèle, on refait le film et on revoit tout ce qui s’est passé depuis 39 ans. On essaye de faire le point. Il y a eu, malheureusement, beaucoup de fautes, d’erreurs commises, de lacunes, aussi des avancées politiques… Mais, par rapport à 39 années de lutte, il faut se poser la question si les résultats sont à la hauteur de ce que nous escomptions ! Si les idées, que nous popularisions à l’époque, ont avancé et se sont élargies à la société corse, leurs concrétisations sont encore attendues. On a toujours, comme en 1975, face à nous, un Etat qui ne cède sur rien ! La problématique actuelle est comment faire pour relancer la mobilisation populaire afin que le peuple corse arrive à faire comprendre à l’Etat qu’il doit ouvrir une négociation politique de fond. Il faut qu’au-delà des petites réformettes dont il se sert, de temps en temps, pour nous brouiller l’esprit, les droits du peuple corse sur sa terre soient reconnus ».

Ange Fraticelli, maire UMP d’Aleria :
« Les évènements d’Aleria s’inscrivent dans l’histoire de la Corse. La commune, qui est, aujourd’hui, propriétaire du terrain où se trouvait la cave Depeille, a cédé 120 m2 pour que soit érigée la stèle les commémorant. Ces évènements de 1975, je les ai vécus, j’étais là, dans ma vigne qui est située juste en face de la cave. J’y étais, le premier jour, quand l’occupation a commencé, et, le lendemain matin, quand il y a eu l’assaut. Nous avons essayé de calmer le jeu. C’était une simple occupation pour dénoncer le scandale de la fraude des vins. Après une conférence de presse, les occupants auraient quitté, tranquillement, les lieux. La réaction du gouvernement de l’époque et du ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski, a été une erreur monumentale ! Sans cette réaction, rien ne se serait passé ! On aurait évité deux morts ! Cette bévue de l’Etat a été la cause de tout. Elle a provoqué la naissance du FLNC et les nombreuses violences qui ont suivi pendant des années. L’ARC, de l’époque, était un mouvement régionaliste et se serait inscrit dans une action purement démocratique. On a perdu près de 40 ans ! ».

Paul-Félix Benedetti, leader d’U Rinnovu et conseiller territorial :
« Je garde le souvenir d’un enfant de dix ans qui voit partir son père, le lendemain, parce que tous les militants de l’époque ont rejoint Aleria pour, éventuellement, donné le coup de main à ceux qui étaient déjà dans la cave. J’ai la vision contemporaine d’un souvenir historique majeur qui a été la genèse du mouvement et des revendications nationalistes. J’adresse une pensée et un salut fraternel à ceux qui, ce jour-là, ont eu le courage de se soulever ».

Jean-Félix Acquaviva, maire de Lozzi, candidat Femu a Corsica pour les Sénatoriales de Haute-Corse :
« Notre génération a baigné dans l’après-Aleria, c’est-à-dire un rapport de forces politiques pour faire reconnaître les droits du peuple corse et de la Corse. Ce rapport de forces s’est construit autour d’une mobilisation, de manifestations, y compris de la violence politique. Le 21 août 1975, j’étais à 2 kms d’Aleria, quand mon père est allé rejoindre ceux qui occupaient la cave. Je me souviens de bruits, de sensations… Toute notre enfance a baigné dans cette ambiance, dans ce contexte qui nous a fortement marqués dans son déroulement et dans ses suites. Nous sommes, de toute évidence, les enfants d’Aleria. A l’aube des 40 ans de ces événements, nous sommes sur le point, du moins faut-il l’espérer, d’écrire un autre cycle. C’est ce qui ressort de l’ambiance politique générale actuelle en Corse ».

François Alfonsi, maire d’Osani, membre du PNC et de Femu a Corsica :
« J’avais environ 20 ans à l’époque. Nous étions, avec ma femme, étudiants sur le continent. Nous avons vécu ces évènements un peu de loin, mais avec beaucoup d’intensité. J’ai ressenti très fort l’appel que représentait cette mobilisation. Aleria est, quand même, le point de départ de tout. Il est important de rappeler que s’il n’y avait pas eu Aleria, il y a beaucoup de choses dont on ne parlerait pas, à commencer par la notion de peuple corse et par la langue corse. Il est important de redonner à Aleria, aux gens qui ont provoqué cet événement, qui l’ont assumé et développé, la place qu’ils représentent dans l’histoire de la Corse. Cette commémoration est importante parce que nous sommes à un point de bascule. S’exprime, aujourd’hui, dans le peuple corse, une volonté très forte de liberté, d’émancipation qui est en train de prendre corps et de devenir une réalité majoritaire dans l’île ».

Jean-Christophe Angelini, leader du PNC, président du groupe Femu a Corsica à l’Assemblée de Corse, conseiller territorial et conseiller municipal de Porto-Vecchio :
« Les évènements d’Aleria sont un moment fondateur. C’est le moment où une révolte, qui était latente, qui s’était déjà exprimée à maintes reprises et par divers moyens, se cristallise en quelque chose qui a marqué des générations entières, jusqu’à la mienne. Quand on voit son retentissement dans tout le peuple corse, on mesure à quel point Aleria est un moment extraordinaire. A l’époque, cette onde de choc a permis à la société corse de sortir de sa léthargie, de sa torpeur, et lui a indiqué une voie de développement et d’avenir. Ma génération s’inscrit dans une continuité historique où beaucoup nous ont précédé et où beaucoup nous suivront. L’idée de ce fil historique est, à la fois, rassurante et enthousiasmante. Rassurante parce qu’un peuple est un tout, enthousiasmante parce que le combat continue. Le problème a, certes, évolué. Nos idées ont très largement pénétré la société corse. Ce qui était marginal, il y a 40 ans, est majoritaire aujourd’hui. Mais, il ne faut pas céder. Il faut continuer à battre le fer différemment avec d’autres moyens et d’autres modalités, mais avec la même énergie, la même passion pour la Corse et la même volonté de servir notre peuple ».

Ange-Pierre Vivoni, maire de Sisco :
« En 1975, je venais juste de me marier. Je n’étais pas d’accord avec les idées qui étaient défendues, alors, par les militants de l’ARC. 39 ans après les évènements d’Aleria, j’ai fait beaucoup de chemin et je pense, aujourd’hui, que ce sont, eux, qui avaient raison ! S’ils n’avaient pas, à l’époque, commencé à dénoncer certaines choses qui se passaient en Corse, il n’y aurait pas, ce soir, ici, autant de personnes pour les écouter ! Quand ils ont commencé, ils n’étaient qu’une poignée. Aujourd’hui, cette poignée a énormément grossi. Je suis venu assister à cette commémoration parce que ces gens ont beaucoup donné pour la Corse, pour leurs idées, leur idéal. Ils ont donné de leur vie, ils ont fait de la prison. Aujourd’hui, il faut continuer sur leur chemin. Même si, au départ, je n’étais pas pour, ils avaient raison et j’avais tort ! ».

Jean-Guy Talamoni, leader de Corsica Libera, président du groupe à l’Assemblée de Corse et conseiller territorial :
« J’avais 15 ans à l’époque. En 1974, j’assistais, avec mes parents, au congrès de l’ARC qui ressemblait à une kermesse. Un an plus tard, la situation était très différente. Le congrès de 1975 était électrique. J’ai entendu le discours d’Edmond Simeoni, qui appelait à la révolte. Aleria a joué un rôle important dans la prise de conscience de la situation corse. Ce fut la première manifestation énergique des Corses pour exiger le droit à une existence collective comme peuple. Cet événement marque la naissance du nationalisme corse moderne. L’année suivante, la création du FLNC est la conséquence tout à fait logique de cette démarche. Les Corses avaient trouvé légitime d’utiliser des moyens de force, de prendre des fusils, d’occuper une cave avec un soutien populaire, mais on pouvait difficilement imaginer une multiplication de ce genre d’actions à visage découvert. Soit ce n’était qu’un feu de paille, un coup pour rien et cela aurait été préjudiciable. Soit les Corses devaient se donner les moyens d’avoir une action énergique dans la durée pour que vive le peuple corse. Il était, donc, logique que le FLNC soit créé en mai 1976. La clandestinité était un moyen technique qui permettait la pérennité de la lutte. Pour moi, ces deux éléments, Aleria et le FLNC, sont indissociables. C’est un seul et même moment de l’histoire de la Corse où, d’abord, Edmond et, ensuite, d’autres personnes, ont assumé leurs responsabilités. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que le nationalisme corse a été pris au sérieux ! Avant, malgré la ferveur, les chefs de clans rendaient vaines toute tentative électorale. Ensuite, des divergences d’appréciation sur les moyens de lutte se sont exprimées publiquement entre le courant autonomiste et celui qui soutenait le FLNC dont je faisais partie. Je ne comprends pas l’argumentation qui a été déployée et qui consiste à valoriser Aleria et à critiquer la clandestinité. C’est très bien que, dans son discours, Edmond ait rendu hommage au FLNC et reconnu la légitimité de ce qui a été fait pour que les Corses vivent en tant que peuple. Il aura fallu attendre que le FLNC dépose les armes pour cela ! Si l’ensemble des Nationalistes avaient dit dans la durée, depuis 1976, ce qu’Edmond dit aujourd’hui, on aurait avancé plus vite ! ».

Propos recueillis par Nicole MARI




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