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« Et si nous construisions, nous-mêmes, l’officialité de la langue corse…!»


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 16 Janvier 2016 à 18:54 | Modifié le Lundi 18 Janvier 2016 - 00:56


Deux mois et demi après le refus du Sénat de ratifier la Charte des langues régionales, la France vient, une fois de plus, de rejeter un projet de loi sur l’enseignement immersif des ladites langues et leur promotion dans l’espace public et audiovisuel. Porté par Paul Molac, député du Morbihan, membre de l’Union démocratique bretonne, ce projet a été récusé par 14 voix contre 13, dans la nuit de jeudi à l’Assemblée nationale. Le gouvernement et le Parti socialiste étant vent debout contre, ce blocage persistant est de mauvais augure pour la revendication de la coofficialité de la langue corse que comptent porter les présidents du Conseil exécutif et de l’Assemblée de Corse, lors de leur rencontre programmée lundi à Paris avec le premier ministre Manuel Valls. Réaction, pour Corse Net Infos, de Saveriu Luciani, Conseiller exécutif en charge de la langue et de la culture corses à la Collectivité territoriale de Corse.


Saveriu Luciani, Conseiller exécutif en charge de la langue et de la culture corses à la Collectivité territoriale de Corse.
Saveriu Luciani, Conseiller exécutif en charge de la langue et de la culture corses à la Collectivité territoriale de Corse.
- Que signifie, selon vous, pour la Corse, ce nouveau refus de Paris de la reconnaissance des langues régionales ?
- Il ne nous étonne plus ! En matière de politique linguistique, comme dans bien d’autres domaines cruciaux, la situation est, désormais, politiquement bloquée. Le décalage est monumental et le divorce, sur la question, consommé entre Paris et les Corses qui sont pourtant favorables à plus de 90% à une société bilingue.
 
- Est-ce vraiment utile, devant un tel blocage, de porter encore la revendication de la coofficialité ?
- Oui ! Cette revendication d’une langue corse officielle, qui reste plus que jamais d’actualité, et qui, nous le répétons, constitue l’un des fondamentaux historiques du mouvement national, doit aboutir pour permettre, d’une part d’enrayer le déclin de la Corsophonie, et, d’autre part, de répondre au défi de son avenir dans l’espace insulaire. Impulser une politique linguistique telle qu’elle est décrite dans la stratégie « Pianu 2020 », c’est assurer la transmission de la langue corse, engager une dynamique d’intégration socioculturelle et enraciner son usage dans une société bilingue. Cela va bien au-delà du seul domaine éducatif qui semble cristalliser, à tort, débats et enjeux à Paris.
 
- Comment expliquez-vous que le gouvernement de gauche reste fermé à toute évolution ?
- Pas seulement la gauche ! Depuis les votes historiques de l’Assemblée de Corse sur la demande d’officialisation de la Langue corse, le 17 mai 2013, puis du rapport « Lingua 2020 » relatif à la planification le 16 avril 2015, force est de constater l’opposition farouche et systématique de la gauche et de la droite à toute évolution glottopolitique. Les derniers épisodes parlementaires témoignent de la parfaite complicité de la classe politique française dans le rejet total de nos légitimes revendications, et, pire encore, dans la négation de l’une des aspirations majeures des Corses.
 
- Est-ce à ce point-là ?
- Oui ! Au gré des divers débats parlementaires parisiens, droite sénatoriale et gauche  parlementaire ont verrouillé toute perspective. Les deux derniers épisodes en date remontent, pour le premier, à octobre 2015, avec l’enterrement de la Charte Européenne des langues régionales et  minoritaires par la droite, et le 14 janvier 2016, par le rejet du projet de loi du député breton Paul Molac en faveur de l’enseignement immersif et de la promotion des langues dites « régionales » dans l’espace public et audiovisuel. Cette décision résulte d’un vote très particulier, puis qu’acquis à la majorité d’une voix – 14 à 13 dont 4 procurations de dernière minute - dans l'hémicycle du Palais Bourbon où seuls étaient présents une vingtaine de députés sur 577.    
 
- Lundi, les présidents de l’Assemblée et du Conseil exécutif rencontrent Manuel Valls. Comment plaider la cause de la langue corse dans ces conditions ?
- Il faut, d’abord, quand même, leur rappeler que les élus de la Corse étaient 36 en 2013, puis 30 en 2015, à voter, dans cet esprit, la généralisation de l’enseignement bilingue, la création d’une agrégation de Langue corse et de l’immersion, ainsi que, par exemple, un plan exceptionnel de formation des enseignants. Parce que l’effort dans l’éducation est déterminant, l’institution doit produire un effort considérable de mise en conformité de son discours avec la réalité de l’enseignement dispensé dans les établissements scolaires de notre ile, et veiller à le mettre en adéquation très rapidement en suivant les objectifs déjà définis dès 2007. Depuis notre prise de fonction, c’est l’un des chantiers que nous suivons très attentivement. Rappelons-leur aussi que la ratification de la Charte Européenne constituait l’engagement de campagne n°56 de François Hollande. Depuis, plus rien… !
 
- Un engagement que ni lui, ni son gouvernement ne veut tenir ?
- Non ! En effet ! Il suffit d’écouter son Premier ministre qui, très régulièrement, martèle l’attachement du gouvernement à justifier un monolinguisme d’Etat garant de la « République une et indivisible ». Comment peut-on encore, au regard des évolutions significatives relevées dans plusieurs Etats voisins, notamment l’Espagne, l’Italie ou la Grande Bretagne où le Gallois est désormais officiel, tenir ce discours ? Paris s’arc-boute, persiste et signe dans un anachronisme inexplicable, injustifiable et surtout mortifère. Sa fin de non-recevoir est unique en son genre sur le continent européen et confirme un déni de démocratie linguistique. Aujourd’hui, la société corse aspire incontestablement à la construction d’une société bilingue, ouverte vers le plurilinguisme, et revendique, je le répète une fois encore, une langue corse officielle.
 
- En tant qu’élu de la Corse, que pouvez-vous faire aujourd’hui ?
- Aujourd’hui, en tant qu’élus de la Corse, nous rappelons l’urgence de doter notre langue nationale d’un statut de coofficialité et de la mise en place d’une planification linguistique sociétale. Pour notre part, dans une perspective renforcée par l’élection de décembre 2015, lui donner un avenir sur son territoire et en Europe demeure, donc, notre objectif politique fondamental et non-négociable en la matière. Sans vouloir préjuger de la réponse qu’apporteront ces jours prochains Valls et Hollande aux Présidents de l’Assemblée de Corse sur la question, notre détermination reste entière : il faut en finir avec ce jacobinisme hors du temps européen !
 
- Ne craignez-vous pas que la position de Paris sur la langue n’augure rien de bon pour les autres revendications corses que vous portez ?
- Nous verrons ! Nous disons à l’Etat qu’il lui faut se hisser enfin à la hauteur des enjeux qui regardent l’avenir de cette ile. Il en va de la question linguistique comme des autres grandes problématiques, c'est-à-dire la redéfinition du rapport entre la Corse et Paris, la Corse et l’Europe. C’est pourquoi, aux articles de la Constitution française, l’article 2 prônant « le Français langue de la République » et article 75.1 rappelant l’appartenance des « langues régionales » au patrimoine de la France, nous préférons la seule route alternative qui vaille, celle de l’émancipation. Si les portes du dialogue persistent à rester fermées, nous demanderons, alors, aux Corses de construire leur propre officialité. Notre voix est notre droit !
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 



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