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Edmond Simeoni : "Aleria a été une fracture contre le colonialisme"


Rédigé par Nicole Mari le Vendredi 24 Août 2012 à 11:42 | Modifié le Mardi 1 Juillet 2014 - 14:47


Le 21 août 1975, le Dr Edmond Simeoni et des militants de l’ARC (Action régionaliste corse) occupent la cave Depeille à Aleria pour dénoncer un scandale vinicole. Cet acte, qui tourne au drame, va transformer, de manière radicale, les relations entre l’île et Paris. 37 ans après les faits, celui qui est devenu la figure historique du nationalisme corse analyse, pour Corse Net Infos, la portée politique et les conséquences des événements d'Aleria.


Edmond Simeoni : "Aleria a été une fracture contre le colonialisme"

- Quel regard portez-vous, 37 ans après, sur ce qui s’est passé à Aleria ?
 

- Je me rappelle la gravité des faits, qui a conduit deux volontés féroces – celle d’un Etat colonial tétanisé sur sa tutelle et celle de l’ARC, déjà porteur de l’émancipation du peuple corse - à un affrontement. Depuis 1964, avec le CEDIC (Comité d'études et de défense des intérêts de la Corse) en particulier, nous étions en première ligne dans des combats sévères, pour l’emploi, l’intérieur de l’île, les Arrêtés Miot, les luttes fiscales, le chemin de fer, la langue, l’Université, la terre, la diaspora et la loi du retour, puis les Boues rouges en 1973, etc. 
 

- Peut-on dire qu'Aleria a été l'acte fondateur de ce qui est devenu, par la suite, le nationalisme corse ?
 

- La Corse a résisté à la répression après la défaite de Ponte Novu. Puis, progressivement, une francisation systématique, éprouvée, lui a ôté toute identité collective publique. L’exil organisé a vidé les campagnes. Mais, l’aspiration à la liberté a toujours existé comme, auparavant, contre les Génois. Il y a eu des revendications culturelles. Par contre, Aleria reste l’acte significatif initial d’opposition frontale, d’essence nationaliste, au colonialisme qui s’est appuyé sur le système claniste pour désarmer et aliéner la population. 
 

- Comment, avec le recul, expliquez-vous la démesure de la réponse de l'Etat ?
 

- La France a un palmarès impressionnant dans ce domaine. Grâce à la qualité de son peuple, à sa richesse, elle a sacré la royauté, puis l’empire. Malgré la Révolution de 1789, elle a consacré le colonialisme, oppresseur et sanglant, pour aboutir à une République, sclérosée aujourd’hui, dans un des derniers « Etats-Nation » de la planète. En 1975, elle est impréparée et hostile à toute remise en cause de l’unité nationale ou à toute vélléité qui serait susceptible de la remettre en cause. La France est un pays très nationaliste, à mon sens européen par nécessité plus que par conviction.  
 

- Pensez-vous qu'Aleria a eu une influence déterminante sur les relations entre la Corse et l'Etat et sur la manière qu'a eu l'Etat, depuis 1975, de traiter la question corse ?
 

- L'Etat est hyper centralisé et hyper jacobin. Il ne peut pas tolérer ce qu'il considère comme une atteinte à l'unité nationale. La politique de l’Etat et de son allié, le clanisme, est claire : renforcer la tutelle, diviser les Corses, susciter les ambitions des notables. L'Etat a pris conscience, en 1975, de la résurrection du nationalisme corse et, depuis cette date, avec trois statuts insuffisants et frileux, il n'a eu de cesse de renforcer le clanisme, ennemi de l'émancipation. 
 

- En dehors des statuts particuliers, quelles sont les autres conséquences directes d'Aleria ?
 

- Il est avéré que la création de la SAFER (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) et l'instauration de la Continuité territoriale sont à verser au crédit d'Aleria avec, malheureusement, l'activation efficace de l'institution départementale créée un an avant. Il y a eu, aussi, la suppression du scandaleux vote par correspondance, remplacé par le vote par procuration qui a eu ses propres avanies. Aleria a donné un coup d’arrêt sévère à la colonisation agraire de la SOMIVAC (Société d’aménagement pour la mise en valeur de la Corse) et touristique de la SETCO (Société pour l’équipement touristique de la Corse). Par la suite, les luttes se sont diversifiées et amplifiées avec la création, en 1976, d’un mouvement nationaliste radical, légal et clandestin (le FLNC). La situation actuelle traduit la convergence de toutes les luttes – politiques, économiques, sociales et culturelles - depuis quarante ans. 
 

- Quelle est la portée symbolique d'Aleria face au changement, à la fois politique et des mentalités, illustré dans les chantiers en cours à la CTC : réforme constitutionnelle, coofficialité de la langue, statut de résident ?
 

- L’opinion publique situe Aleria comme une fracture contre le colonialisme. Il est manifeste que la Corse nouvelle est en gestation depuis 1960. La frilosité des différents statuts n’est que le reflet de l’opposition de l’Etat à l’émancipation du peuple corse, communauté de destin. On ne peut pas nier que l’Etat privilégie le clanisme pour tenter d’éradiquer l’aspiration à la liberté et à la démocratie. 
 

- Croyez-vous, en cas de non réponse de l'Etat aux demandes de révision constitutionnelle, qu'un nouvel Aleria soit possible ?
 

- La marche en avant est désormais irréversible. Le peuple refuse l’aliénation foncière et du patrimoine, la perte de son identité, la submersion démographique, l’adémocratie et l’archaïsme. Il aspire à la paix et au développement partagé. Le dialogue, franc et sincère entre toutes les forces vives de l’île et de la diaspora, de tous les élus avec l’Etat est la seule solution transactionnelle qui prenne en compte les intérêts légitimes des parties. Je préfère ne pas imaginer le refus de dialogue car, alors, réellement, il faudrait craindre une forte détérioration de la situation. Impensable, car déraisonnable. 
 

                                                                                 Propos recueillis par Nicole MARI




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