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Bastia : Un tableau inédit, variante d’une œuvre de Raphaël !


Rédigé par Nicole Mari le Dimanche 30 Novembre 2014 à 20:01 | Modifié le Dimanche 30 Novembre 2014 - 20:01


Le tableau « La montée au calvaire », conservé dans la très belle église de l’Immaculée Conception à Bastia, serait une version inédite du « Spasimo di Sicilia » du peintre Raphaël. Il proviendrait de l’atelier d’un de ses élèves, Jacopo Ripanda. C’est la conclusion de l’étude réalisée par Luisa Nieddu, chercheur indépendant et doctorante à l’université de Genève, et présentée au Colloque des Sciences naturelles et historiques. Cette spécialiste des retables d’autels de la Renaissance, qui a travaillé sous la direction de Jean-Marc Olivesi, s’applique à découvrir et à révéler les trésors artistiques insulaires. Elle explique, à Corse Net Infos, que cette œuvre n’est qu’un témoignage supplémentaire de la richesse du patrimoine corse dont elle déplore la méconnaissance.


Le tableau « La montée au calvaire », conservé dans la très belle église de l’Immaculée Conception, rue Napoléon à Bastia.
Le tableau « La montée au calvaire », conservé dans la très belle église de l’Immaculée Conception, rue Napoléon à Bastia.
 
- Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce tableau ?
- C’est un tableau inédit ! Personne ne le connaît ! C’est un témoignage fondamental du point de vue de la culture de la Renaissance et de l’histoire de l’Art. Il confirme les liens entre la Renaissance italienne, particulièrement le maniérisme italien, et la Renaissance corse. L’étudier est très important pour la valorisation du patrimoine corse, sa diffusion et sa connaissance à l’extérieur. La Corse a toujours joué un rôle stratégique majeur dans la Renaissance méditerranéenne.
 
- Etait-elle très au faite de la Renaissance italienne ?
- Oui ! La Corse était un carrefour culturel très important entre l’Italie et la Renaissance européenne en général. Du Moyen-âge jusqu’à l’âge moderne, la Corse a, toujours, joué un rôle d’extrême importance en tant que carrefour. Des artistes venaient d’Italie, les artistes insulaires y allaient. Les courants culturels traversaient l’île qui était imprégné du style italien, pas seulement du Bas-Piémont, de la Lombardie ou du Comté de Nice, mais aussi du Sud de l’Italie. Le tableau « La montée au calvaire » est un témoignage très important du style maniériste du Sud de l’Italie.
 
- Quelle est la particularité de ce tableau ?
- Ce tableau représente la montée au calvaire du Christ portant la croix, une de ses chutes et l’évanouissement de la Vierge devant le martyr de Jésus. Il constitue une dérivation du très célèbre «  Spasimo di Sicilia » du peintre Raphaël, conservé au musée du Prado à Madrid. D’un point de vue culturel, l’œuvre s’inscrit dans le domaine artistique napolitain des années 1630, régie par l’influence de Raphaël. Par contre, du point de vue stylistique à proprement parler, le tableau est caractérisé par la vivacité du coloris et la vigueur du trait, très incisif, typique de l’expressionnisme maniériste.
 
- Qu’est-ce qui vous permet de dire qu’il serait inspiré de l’œuvre de Raphaël ?
- Il ne s’agit pas d’une inspiration à proprement parler, mais d’une dérivation, c’est-à-dire une variante. Ce n’est pas non plus vraiment une copie qui est la reproduction précise d’un autre tableau. Le sujet du tableau de Bastia est le même que celui du tableau de Raphaël.
 
- Comment cela est-il possible ?
- Le tableau de Raphaël était destiné au monastère de Santa Maria dello Spasimo à Palerme. D’où son nom ! Le navire, qui le transportait, a fait naufrage. Le tableau est, d’abord, arrivé à Gênes avant d’être ramené en Sicile dans des conditions rocambolesques en 1517. Des raisons d’ordre stylistiques et iconographiques nous poussent à croire que le tableau de Bastia a été exécuté sur la base de dessins reproduisant le tableau de Raphaël, qui était très célèbre grâce, notamment, à la diffusion de gravures et d’estampes.

Le tableau « La montée au calvaire » dans son intégralité.
Le tableau « La montée au calvaire » dans son intégralité.
- Qui est son auteur ?
- Un peintre anonyme qui a probablement eu l’occasion de voir l’œuvre de Raphaël. D’origine méridionale, c’est certainement un élève de Jacopo Ripanda qui était un peintre de Bologne, lui-même élève de Raphaël. Dans son atelier à Rome, Ripanda a travaillé sur des commandes papales. Le tableau de Bastia reflète un amalgame complexe de ferments culturels et de composantes stylistiques qui témoignent des origines méditerranéennes de son auteur et nous renvoient à Jacopo Ripanda. La nervosité du dessin et la vivacité maniériste de la gamme chromatique, assez froide, confortent cette hypothèse.
 
- Quelles sont les différences entre les deux tableaux ?
- C’est très complexe à expliquer d’un point de vue stylistique ! Le « Spasimo » de Bastia a un mouvement simplifié et archaïque qui montre l’expressivité d’un artiste méridional du 1er tiers du 16ème siècle. Il appartient à une aire de référence, à une culture picturale, du Sud de l’Italie, de la Renaissance méridionale du maniérisme italien. Il n’est pas de haut niveau d’un point de vue stylistique, mais est, quand même, très important car il représente une espèce de synthèse des carrefours stylistiques qui se sont enracinés dans l’île.

- Savez-vous qui était son commanditaire ?
- Faute d’archives probantes, l’hypothèse la plus plausible se rapporte aux confréries. Le tableau est, certainement, arrivé en Corse grâce aux confréries locales très liées à l’église de Rome. L’église, où il est conservé, appartenait à la confrérie de l’Immaculée conception. C’est une église magnifique avec un décor très riche et de très beaux tableaux, surtout le tableau d’autel.
 
- Y avait-il, à l’époque, des liens forts entre le Sud de l’Italie et la Corse ?
- Tout à fait ! C’est, je crois, l’élément de nouveauté. On pense, généralement, la Corse comme un territoire très lié à la Ligurie et à sa capitale, Gênes, mais elle a eu aussi des liens très forts avec Rome, à travers l’Eglise de Rome, avec Naples et avec la Sardaigne. La Sardaigne était très liée au Royaume de Naples pendant les 15ème et 16ème siècles. La Corse aussi !

Le tableau « La montée au calvaire », visible dans la latérale droite de l'église de l’Immaculée Conception à Bastia, derrière le Christ en croix.
Le tableau « La montée au calvaire », visible dans la latérale droite de l'église de l’Immaculée Conception à Bastia, derrière le Christ en croix.
- Peut-on dire que la Corse est riche d’un patrimoine artistique d’inspiration italienne, mais aussi méditerranéenne ?
- Tout à fait ! La Corse est riche, mais malheureusement son patrimoine n’est pas beaucoup valorisé. Michel-Edouard Nigaglioni, directeur du patrimoine de la ville de Bastia, a beaucoup travaillé, mais il s’occupe des périodes du 16ème et 17ème siècles. Il faudrait valoriser le patrimoine de la Corse à l’extérieur.
 
- Cette méconnaissance du patrimoine corse vous a-t-elle surpris ?
- Non ! Je connais la Corse depuis longtemps. J’y ai été formée et j’y ai acquis mes compétences. J’avais fait un recensement dans le Cap Corse où j’ai eu l’opportunité de découvrir un autre tableau, dans le village de Barrettali, un triptyque de la chapelle de Saint-Guillaume à Mascaracce (aujourd’hui conservé dans l’église paroissiale de Saint Pantaléon), le retable de la « Vierge à l'enfant entre saint Jean-Baptiste et saint Guillaume », une peinture totalement inédite à l’époque. C’est un triptyque sur bois doré à fond or, remarquable, d’une extrême importance stylistique. Je l’ai attribué à Marcantonio Aquili, un peintre très important de la Renaissance du Latium. Il confirme les liens entre la Corse et la Renaissance du Centre et du Sud de l’Italie. Il y a, aussi, en Corse, des témoignages de liens avec la peinture catalane.
 
- Lesquels ?
- Par exemple, à Santa Lucia di Tallàno, il y a un retable complet de l’école catalane, de la fin du 15ème siècle, composé de deux registres et de deux panneaux isolés. Il est attribué à un peintre catalan anonyme, Il Maestro di Castel Sardo, qui a travaillé en Sardaigne. Le retable a été acquis par un commanditaire corse Rinucciu Della Rocca. Celui-ci a, aussi, offert, à l'église San Francescu, un bas relief « la Vierge et l'Enfant », attribué au maître florentin Della Robbia.
 
- Cette multiplicité d’influences semble vous intriguer ?
- Oui ! Ce carrefour d’influence, qui liait la Corse au reste de la Méditerranée, est la chose qui m’intrigue le plus et m’intéresse. La Corse regorge de témoignages de la culture et de la peinture de Ligurie, de Nice, du Bas-Piémont, de Lombardie, de Rome et de Toscane. Il ne faut pas oublier le magnifique tableau « La Vierge à la Cerise », attribuée au peintre italien Sano di Pietro (1405-1481), qui se trouve à Alesani. C’est une peinture sur bois remarquable ! Je crois, en plus, qu’il s’agit d’un prototype parce que la Vierge représentée avec la cerise n’est pas vraiment traditionnelle dans la production de Sano di Pietro. C’est assez unique !
 
- Y-a-t-il, selon vous, beaucoup d’œuvres à découvrir ou à identifier en Corse ?
- Tout à fait ! Il y a beaucoup d’œuvres qui ne sont pas connues, pas diffusées, pas publiées ! Par exemple, un tableau du 16ème siècle sur bois de la Vierge avec les membres de la confrérie à Belgodère, un retable peint en 1505 par Antonio Simonis de Calvi à Cassano… Tout le territoire recèle d’œuvres importantes. Mais, la Corse, non seulement, méconnaît son histoire pendant la Renaissance, mais ne valorise pas assez bien son patrimoine et diffuse peu sa culture historique et artistique à l’extérieur. Cela me désole profondément ! Il faut que ce patrimoine soit beaucoup plus valorisé, plus diffusé, ne serait-ce qu’au travers de publications ! C’est très important pour l’histoire de l’art en général.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 





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