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5 Mai 1992 : Le témoignage de Charles Monti


le Lundi 4 Mai 2015 à 21:19 | Modifié le Mardi 5 Mai 2015 - 01:44


Charles Monti, directeur de la publication de Corse Net Infos, qui, le 5 Mai 1992 était chef des services sportifs de Corse-Matin, a raconté son vécu de cette horrible soirée dans "Furiani 20 ans" - un livre à but caritatif réalisé sous l'égide de l'UJSF section Provence pour, dans le cadre de la commémoration des 20 ans de la catastrophe de Furiani, offrir des lits médicalisés pour enfants aux hôpitaux de Corse et de Marseille. Son témoignage, tiré de l'ouvrage, qui en compte de nombreux autres, à l'heure du tragique anniversaire pour tous ceux qui ne, l'auraient pas encore lu.


5 Mai 1992 : Le témoignage de Charles Monti
Il était, sans doute, écrit que le 5 Mai 1992 serait une mauvaise journée pour moi.
Parce que cette date signifiait la fin d’une belle aventure de journaliste de terrain. Et qu’il y eut ce… 5 Mai !
Ce jour-là, je devais faire mes adieux à Furiani, au Sporting, à Bastia et à la Corse pour exercer de nouvelles responsabilités au siège de la direction de Corse-Matin qui était toujours niçoise à l’époque.
Je me revois encore en début d’après-midi, mon Compaq et ses 10kg – les ordinateurs portables sont bien plus légers aujourd’hui -  accrochés à mon épaule  dire au revoir, la gorge nouée par l’émotion, à mon épouse.
Mais le cœur n’y était vraiment pas. Il est vrai que l’on ne tourne pas la page de plus de quarante ans de vie de journaliste actif, du jour au lendemain. « C’est ma « der » à Furiani.  Je fête mon jubilé aujourd’hui. Et peut-être rentrerai-je plus tard. » Je ne croyais pas si bien dire…
Les 15 km qui séparent Figarella, où je réside, du stade de Furiani me semblent bien plus longs que d‘habitude non pas que j’ai voulu apprécier plus encore les mille et un détails du parcours. Non. En levant machinalement « le pied », ce sont tout à la fois le désir, inconscient, de  retarder mon futur professionnel et l’appréhension qui prédominent…


L’appréhension ?
C’est celle de découvrir ce nouveau Furiani, amputé de sa tribune latérale avec en lieu et place les praticables, que je n’avais pu voir complètement achevés puisque deux jours avant le rendez-vous de la demi-finale SC Bastia-OM, j’étais parti avec Gérard Baldocchi, le photographe de Corse Matin, en reportage à la Commanderie à la rencontre de Raymond Goethals, Jean Fernandez, Jean-Pierre Papin, Pascal Olmeta…
Et l’appréhension est toujours là quand, comme on le faisait à l’époque, après avoir découvert l’envers du décor de la tribune Nord sur laquelle des centaines de supporters s’agitent déjà, j’accède à la pelouse du stade Armand-Cesari par l’immense double porte métallique bleue qui servait de Sésame aux dirigeants et aux joueurs.
Furiani est déjà en ébullition. Toutes les places sont pratiquement garnies. La nouvelle « tribune » est impressionnante. Sur la pelouse on y rencontre Bernard Tapie et Emile Zuccarelli, ministres de François Mitterrand. Des noms d’oiseaux volent dans tous les sens. La haine ruisselle de partout. On signale des incidents dans la partie Sud du stade réservée aux supporters marseillais. On est loin très loin de l’ambiance de fête souhaitée.
Echanges avec Jean-Michel Larqué qui me parle de l’un de ses récents déplacements dans un pays nordique – je ne me souviens plus duquel – et regards furtifs vers la… «  tribune de presse »  située tout en haut de l’édifice, de fer et de planches, érigé en un temps record…


Au cours de ma carrière j’avais pris pour bonne habitude de gagner l’espace réservé aux journalistes bien avant l’heure du coup d’envoi d’une rencontre, histoire de vérifier toutes les connexions, rédiger les échos d’avant-match.
Ce 5 Mai 1992 j’ai du mal à me détacher de la pelouse. 
Sont-ce les adieux ? L’ambiance particulière d’avant match ? Les deux à la fois sans doute…
Pourtant il faut bien s’y résigner. Le chemin pour atteindre l’espace en question n’est pas aisé. Il faut se faufiler entre des centaines de supporters qui n’arrêtent pas taper sur les planches servant de repose-pieds. En pousser certains. En déranger d’autres.
La tribune de presse enfin.
L’appréhension fait place à un grand choc. Pour s’asseoir il faut, à près de trente mètres du sol et sans aucune protection – quelle inconscience ! - se glisser sous le pupitre… d’écolier qui va servir d’espace de travail.
Premières frappes, premières lignes sur l’écran du Compaq. Premier tremblement de la tribune aussi.
L’appréhension revient.  Echanges de regards angoissés avec mon voisin de tribune Jean-Richard Graziani, de La Corse, auquel je lance comme si je voulais par avance conjurer le mauvais sort : «  Stà sera ci simu  » (« Ce soir on y est »)…
Les joueurs de l’OM commencent leur échauffement.


Et puis…
Comme dans un mauvais cauchemar je reviens à moi.
Je suis allongé sur le dos, sur le tuff de l’ancien terrain annexe.
A ma gauche, sans vie, Michel Mortier, le technicien de France Inter dont la presque homonymie a fait courir pendant un temps le bruit de ma mort.
A quelques centimètres à droite de ma tête un… parpaing.
Au-dessus de moi Jo Bonavita, le directeur sportif du club. Au désarroi de son regard je devine, plus que je ne comprends, l’ampleur de la catastrophe. Il me tapote sur l’épaule en me disant : « Ça va, ça va ». Immobilisé au sol – on diagnostiquera essentiellement une fracture de la colonne vertébrale par tassement, avec une esquille d’os qui a miraculeusement contourné la moelle épinière, et un arrachement des ligaments croisés du genou – j’entends Jean-Marc Raffaelli, mon confrère de Corse-Matin se plaindre en gémissant : « J’ai, mal, j’ai mal ».
La suite ?
On me raconte la scène de mon fils, Yann, à genou près de moi, les mains jointes, priant le ciel pour que je me sorte cette mauvaise passe.
Je revois le regretté Jean-Claude Battesti appelant à l’aide pour me brancarder sur la pelouse.
Je me souviens du défilé des joueurs du Sporting et Piotr Rzepka qui a tenu, un temps, la perfusion qui m’a été administrée, comme l’ont fait plusieurs amis connus et inconnus. De Jean Baggioni et Emile Zuccarelli qui m’ont apporté leur soutien.
Et de Jacky Nicolini, qui lui aussi sera frappé par le malheur quelques jours plus tard, le médecin du club et partenaire de rugby, qui n’a eu de cesse de m’administrer des calmants pour atténuer les effets de la douleur.


Puis dans ma semi-inconscience, le cauchemar reprend de plus belle.
Me voilà maintenant à bord d’un hélicoptère. On m’évacue.
Vers où ?
Sur Ajaccio. Les militaires peu loquaces, qui n’en sont sans doute pas à leur première rotation, me laissent quelques instants plus tard aux mains des ambulanciers qui, eux aussi, donnent l’impression de ne pas avoir chômé.
L’hôpital. Sombre. Un couloir,. Une longue attente. La silhouette d’un ministre – celle de Louis Le Pensec - qui s’en va.
Une chambre enfin. Des médecins. Beaucoup de médecins. Des examens. Des questions.
Mais c’est un match de football que je veux voir !
Je crois que je n’ai pas encore bien pris conscience de ce qui est arrivé.
Les visages de gens connus à mon chevet – Philippe Ciccada et de mon beau-frère Félix – ne m’aident pas davantage à comprendre ce que je fais immobilisé, loin de chez moi, dans cette chambre d’hôpital.
Le jour qui arrive dissipe un peu mes angoisses. Mon épouse, Marie-France, qui, m’a cherché en vain durant toute la nuit à l’hôpital de Bastia, est elle aussi à mes côtés. Mais ce n’est que pour un très court instant. Je vomis du sang. Emotion, affolement et grand branle-bas dans la chambre. Mes amis de Corse-Matin d’Ajaccio, qui se sont précipités au centre hospitalier dès qu’ils ont appris la nouvelle, sont eux aussi invités à sortir : le corps médical craint une hémorragie interne.
Mais plus de peur que de mal. Hémorragie il y a eu. Mais elle  été vite résorbée.
C’est de ma colonne vertébrale, et de toutes les blessures inhérentes à l’aspiration et à la chute dans le vide, dont il faut prendre soin.


Un corset rigide, de longues semaines d‘hospitalisation à Bastia aux côtés de Jean-Paul Cappuri, qui était à La Corse à l’époque, des jours et des jours de rééducation, des centaines et des centaines de visites de parents, d’amis, de confrères…
Seize mois de soins ne seront pas de trop pour remettre presque tout en place avant un retour à Furiani chargé d’émotion…
Mais le traumatisme, physique et moral, est toujours là.
Le physique ? Il se rappelle à mon souvenir dès lors que je sors des clous…
Le moral ? J’évite autant que possible d’évoquer cette maudite journée du 5 Mai.
Plus de vingt ans après je n’ai  toujours ni lu, ni vu tout ce qui a été écrit et réalisé autour de la catastrophe. Un peu comme si je voulais l’occulter à jamais de ma mémoire, quand bien même l’actualité me rappellerait-elle la triste réalité.
Oui dans mon malheur, j’ai conscience, aujourd’hui, d’avoir eu beaucoup de chance.
Vous savez quoi ?
Même si ce n’est pas ce que je souhaitais vraiment, qu’est ce que j’aurais aimé, plutôt que vivre ce cauchemar, mettre le cap sur Nice !





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